CHAPITRE II
LutLer attaqua les indulgences. Il Lrûle la bulle du pape. — Érasme, Hütten, Frans de Sickingen. — Luther comparaît à la diète d« Worms. — Son enlèvement.
La papauté était loin de soupçonner son danger. Depuis le treizième siècle ou disputait, on aboyait contre elle. Le monde lui paraissait définitivement endormi au bruit uniforme descriailleries de l'Ecole. Il semblait qu'il n'y eût plus grand'chose de nouveau à dire. Tout le monde avait parlé à perdre haleine. Wicleff , Jean Huss, Jérôme de Prague, persécutés, condamnés, brûlés, n'en avaient pas moins eu le temps de dire tout ce qu'ils avaient en pensée. Les docteurs de la très catholique université de Paris, les Pierre
d'Ailly , les Clémengis, le doux Gerson lui-même, avaient respectueusement souffleté la papauté. Elle durait pourtant , elle vivotait , patiente et tenace. Le quinzième siècle s'écoula ainsi. Les conciles de Constance et de Bâle eurent moins d'efifet que de bruit. Les papes les laissèrent dire, firent révoquer les Pragmatiques , rétablirent tout doucement leur domination en Europe et fondèrent une grande souveraineté en Italie.
Jules II conquit pour l'église; Léon X pour sa famille. Ce jeune pape, mondain , homme de lettres, homme de plaisir et d'affaires, comme les autres Médicis, avait les passions de son âge, et celles des vieux papes, et celles de son temps. Il voulait faire rois les Médicis. Lui-même jouait le rôle du premier roi de la chrétienté. Indépendamment de cette coûteuse diplomatie qui s'étendait à tous les états de l'Europe , il entretenait de lointaines relations scientifiques. Il s'informait du Nord même , et faisait recueillir jusqu'aux monumens de l'histoire Scandinave. A Rome, il bâtissait Saint-Pierre, dont Jules II lui avait légué la construction. L'héroïque Jules II n'avait pas calculé ses ressources. Quand Michel- Ange apportait un tel plan, qui pouvait marchander? Il avaitdit, comme on sait, duPanthéon: Je mettrai ce
temple à trois cents pieds dans les airs. Le pauvre état romain n'était pas de force à lutter contre le génie magnifique de ces artistes, dont l'ancien Empire , maître du monde, aurait à peine été capable de réaliser les conceptions.
Léon X avait commencé son pontificat par vendre à François I**^ ce qui n'était pas à lui, les droits de l'église de France. Plus tard, il avait fait pour finance trente cardi naux en une fois. C'étaient là de petites ressources. Il n'avait pas, lui, les mines du Mexique. Ses mines, c'étaient la vieille foi des peuples, leur crédule débonnaireté. Il en avait donné l'exploitation en Allemagne aux Dominicains. Ils avaient succédé aux Augustins dans la vente des indulgences. Le dominicain Tetzel, effronté saltimbanque, allait à grand bruit, grand appareil, grande dépense, débitant cette denrée dans les églises, dans les places, dans les cabarets. Il rendait le moins qu'il pouvait, et empochait l'argent; le légat du pape l'en convainquit plus tard. La foi des acheteurs diminuant, il fallait bien enfler le mérite du spécifique; il y avait longtemps qu'on en vendait ; le commerce baissait. L'intrépide Tetzel avait poussé la rhétorique aux dernières limites de l'amplification. Entassant hardiment les pieuses menteries, il énumérait
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tous les maux dont guérissait cette panacée. Il ne se contentait pas des péchés connus , il inventait des crimes, imaginait des infamies, étranges, inouies, auxquelles personne ne songea jamais; et quand il voyait l'auditpire frappé d'horreur, il ajoutait froidement : « Eh bien, tout cela est pxpié, dès que l'argent sonne dans la caisse du
pape! »
Luther assure qu'alors il ne savait trop ce que c'était que les indulgences. Lorsqu'il en vit le prospectus fièrement décoré du nom et de la protection de l'archevêque de Mayence, que le pape avait chargé de surveiller la vente des indulgences len Allemagne, il fut saisi d'indignation. Jamais un problème de pure spéculation ne l'eût mis en contradiction avec ses supérieurs ecclésiastiques. Mais ceci était une question de bon sens , de moralité. Docteur en théologie , professeur influent à l'université de Wittemberg que l'Electeur venait de fonder , vicaire provincial des Augustins, et chargé de remplacer le vicaire général dans les visites pastorales de la Misnie et de la Thuringe , il se croyait sans doute plus responsable qu'un autre du dépôt de la foi saxonne. ^a conscience fut frappée , il risquait beaucoup pn parlant; s'il se faisait, il se croyait damné,
SE LUTHEB. 23
Il commença dans la forme légale, s'adressa à son évéque, celui de Brandebourg, pour le prier de faire taire Tetzel.L'évêque répondit que c'était attaquer la puissance de FÉglise, qu'il allait se faire bien des affaires, quïl valait mieux se tenir tranquille. Alors Luther s'adressa au primat, archevêque de Mayence et de Magdebourg. Ce prélat était un prince de la maison de Brandebourg, ennemie de l'électeur de Saxe; Luther lui envoyait des propositions qu'il ofiFrait de soutenir contre la doctrine des indulgences. Nous abrégeons sa lettre, extrêmement longue dans l'original (SI octobre 1517)
« Père vénérable en Dieu, prince très illustrej veuille votre grâce jeter un œil favorable sur moî qui ne suis que terre et cendre , et recevoir favorablement ma demande arec la douceur épiscopale. On porte par tout le pays, au nom de votre grâce et seigneurie, l'indulgence papale pour la construction de la cathédrale de Saint-Pierre de Rome. Je ne blâme pas tant les grandes clameurs des prédicateurs de l'indulgence, lesquels je n'ai point entendus, que le faux sens adopté par le pauvre, simple et grossier peuple, qui public partout hautement les imaginations qu'il a conçues à ce sujet. Cela me fait mal et me rend ma-
lade... Ils croient que les âmes seront tirées du purgatoire, dès qu'ils auront mis l'argent dans les coffres. Ils croient que l'indulgence est assez puissante pour sauver le plus grand pécheur, celui (tel est leur blasphème) qui aurait violé la sainte mère de notre Sauveur!... Grand Dieu! les pauvres âmes seront donc sous le sceau de votre autorité , enseignées pour la mort et non pour la vie! Vous en rendrez un compte terrible , dont la gravité va toujours croissant...
» Qu'il vous plaise , noble et vénérable père , de lire et de considérer les propositions suivantes, où l'on montre la vanité des indulgences que les prédicateurs proclament comme chose tout à fait certaine. »
L'archevêque ne répondit pas. Luther, qui s'en doutait, avait le même jour, 31 octobre 1S17, veille de la Toussaint, à midi, afGché ses propositions à l'église du château de Wittemberg , qui subsiste encore.
« Les thèses indiquées ci-dessous, seront soutenues à Wittemberg, sous la présidence du révérend Martin Luther, etc. 1517 :
» Le pape ne veut ni ne peut remettre aucune peine, si ce n'est celles qu'il a imposées de son chef ou d'après les canons.
— Les canons pénitentiaux sont pour les virans; ils ne peuvent charger d'aucune peine l'âme des morts.
— Le changement de la peine canonique en peine du purgatoire, est une ivraie, une zizanie; évidemment les évèques dormaient quand on a semé cette mauvaise herbe.
— Le pouvoir de soulager les âmes du purgatoire que le pape peut exercer par toute la chrétienté, chaque évéque, chaque curé le possède dans son diocèse, dans sa paroisse.... Qui sait si toutes les âmes en purgatoire voudraient être rachetées? on l'a dit de saint Séverin.
— Il faut enseigner aux chétiens qu'à moins d'avoir le superflu, ils doivent garder pour leur famille le nécessaire, et ne rien dépenser pour leurs péchés.
— Il faut enseigner aux chrétien* que la pape, quand il donne des pardons, a moins besoin d'argent que de bonne prière pour lui, et que c'est là ce qu'il demande.
— Il faut enseigner aux chrétiens que si le pape connaissait les exactions des pêcheurs de pardons, il aimerait mieux que la basilique de Saint-Pierre tombât en cendres, plutôt que de la construire avec la chair, la peau et les os de ses brebis.