CHAPITRE III
Carlostad. ~ Münzer. Guerre des paysans.
« Priez pour moi; et aidez-moi à fouler aux pieds ce Satan qui s'est élevé à Wittemberg contre l'Évangile, au nom de l'Évangile : nous avons maintenant à combattre un ange devenu , comme il croit, ange de lumière. Il sera difficile de faire céder Carlostadt par persuasion: mais Christ le contraindra , s'il ne cède de lui-même. Car nous sommes maîtres de la vie et de la mort , nous qui croyons au maître de la vie et de la mort. » ( 12 mars 1523.)
« J'ai résolu de lui interdire la chaire oîi il est monté témérairement sans aucune vocation , malgré Dieu et les hommes, » (19 mars. )
« J'ai fâché Carlostad , parce que j'ai cassé ses ordinations, quoique je n'aie pas condamné sa
doctrine ; il me déplaît cependant qu'il ne s'occupe que de cérémonies et de choses extérieures , négligeant la vraie doctrine chrétienne; c'est-àdire la foi et la charité.... Par sa sotte manière d'enseigner, il conduisait le peuple à se croire chrétien pour des misères , pour communier sous les deux espèces , pour ne pas se confesser, pour hriser des images... Il voulait s'ériger en nouveau docteur et élever ses ordonnances dans le peuple, sur la ruine de mon autorité {pressa meâ auctoritate). » (30 mars. )
« Aujourd'hui même , j'ai pris à part Carlostad, pour le supplier de ne rien publier contre moi ; qu'autrement, nous serions forcés déjouer de la corne l'un contre l'autre. Notre homme a juré par tout ce qu'il y a de plus sacré , de ne rien écrire contre moi. » (21 avril. )
«... Il faut instruire les faibles avec douceur et patience... Veux- tu , après avoir sucé le lait, couper les mamelles et empêcher les autres de se nourrir comme toi ? Si les mères jetaient par terre et abandonnaient les enfans qui ne savent pas, en naissant, manger comme les hommes, que serais-tu devenu ? Cher ami, si tu as sucé et grandi assez , laisse donc les autres sucer et grandir à leur tour....»
Carlostad abandonna ses fonctions de professeur et d'archidiacre a Witterabe rg , mais sans abandonner le traitement, il s'en alla à Orlamunde, puis à léna. « Carlostad a érigé une imprimerie à léna... Mais l'Électeur et notre académie ont promis , conformément à l'édit impérial , de ne permettre aucune publication qui n'ait été soumise à l'examen des commissaires. On ne peut souffrir que Carlostad et les siens s'affranchissent seuls de la soumission aux princes. » ( 7 janvier 152-4.) « Carlostad est infatigable comme d'habitude; avec ses nouvelles presses qu'il a érigées à léna, il a publié et publiera, m'a-t-on dit, dixhuit ouvrages. » (14^ janvier 1524.)
« Laissons la tristesse avec l'inquiétude à l'esprit de Carlostad. Pour nous, soutenons le combat sans trop nous en préoccuper ; c'est la cause de Dieu, c'est l'affaire de Dieu, ce sera l'œuvre de Dieu, la victoire de Dieu; il saura, sans nous, combattre et vaincre ; que s'il nous juge dignes de nous prendre pour cette guerre , nous serons prêts et dévoués. J'écris ceci pour t'exhorter , toi et les autres par ton intermédiaire , à ne pas avoir peur de Satan, à ne pas laisser votre cœur se troubler. Si nous sommes injustes , ne faut-il pas que nous soyons accablés ? Si nous sommes justes ,
il y a un Dieu juste qui fera voir notre justice comme le plein midi. Périsse ce qui périt, survive ce qui survit, ce n'est pas notre afifaire. » (22 octobre 1324. )
« Nous rappellerons Carlostad au nom de l'université à l'office de la parole , qu'il doit à Wittemberg, nous le rappellerons du lieu où il n*a pas été appelé ; enfin , s'il ne vient pas, nous l'accuserons auprès du prince. » (1-4 mars 1324).
Luther crut devoir se transporter lui-même à léna. Carlostad se croyant blessé par un sermon de Luther, lui fit demander une entrevue. Elle eut lieu dans la chambre de Luther, en présence d'un grand nombre de témoins. A près de longues récriminations de part et d'autre , Carlostad dit ; « Allons, docteur, prêchez toujours contre moi, je saurai ce que j'ai à faire de mon côté. Luther : Si vous avez quelque chose sur le cœur, écrivezle hardiment. Carlost. Aussi ferai-je, et je ne craindrai personne. Luth. Oui, écrivez contre moi publiquement. Carlost. Si c'est là votre envie, j'ai de quoi vous satisfaire. Luth. Faites , je vous donnerai un florin pour gage de bataille. Carlost. Un florin ? Luth. Que je sois un menteur si je ne le fais. Carlost. Eh bien! j'accepte. » A ce mot , le docteur Luther tira de sa poche un flo-
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fin d'or qu'il présenta à Carlostad en disant : « Prenez et attaquez -moi, hardiment; allons, sus. » Carlostad prit le florin , le montra à tous les assißtans , et dit : « Chers frères, voilà des arrhes , c'est le signe du droit que j'ai d'écrire contre le docteur Luther. Soyez-en tous témoins. » Ensuite il le mit dans sa hourse et donna la main à Luther. Celui-ci but un coup à sa santé. Carlostad lui fit raison en ajoutant : t Cher docteur, je vous prie de ne pas m'empêcher d'imprimer ce que je voudrai et de ne me persécuter en aucune façon. Je pense me nourrir de ma charrue, et vous serez à même d'éprouver ce que produit la charrue. « Luth. « Comment voudrais-je vous empêcher d'écrire contre moi ? Je vous prie de le faire et je vous donne ce florin tout justement pour que vous ne m'épargniez point. Plus vous m'attaquerez violemment , plus j'en serai aise. » Ils se donnèrent encore une fois la main et se séparèrent.
Cependant comme la ville d'Orlamunde entrait trop vivement dans les opinions de Carlostad , et avait même chassé son pasteur , Luther obtint un ordre de l'Électeur pour l'en faire sortir. Carlostad lut solennellement une lettre d'adieu , aux hommes d'abord , et ensuite aux femmes; on les avait appelés au son de la cloche, et
pendant la lecture tous pleuraient : « Carlostad a écrit à ceux d'Orlamunde, avec cette suscription, André Bodenstein, chassé, sans avoir été entendu ni convaincu, par3Iaiiin Luther, Tu vois que moi qui ai failli être martyr, j'en suis venu à ce point de faire des martyrs à mon tour. Egranus fait le martyr aussi, et écrit qu'il a été chassé parles papistes et par les luthériens. Tu ne saurais croire combien s'est répandu ce dogme de Carlostad sur le sacrement.*** est venu à résipiscence et demande pardon ; on l'avait aussi forcé de quitter le pays; j'ai écrit pour lui , et ne sais si j'obtiendrai. Martin d'Iéna , qui avait également reçu l'ordre de partir, a fait en chaire ses adieux, tout en larmes et implorant son pardon : il a reçu pour toute réponse cinq florins , puis en faisant mendier par la ville , il a eu encore vingt-cinq gros. Tout cela tournera, je pense au bien des prédicateurs; ce sera une épreuve pour leur vocation, qui leur apprendra en même temps à prêcher et à se conduire avec crainte. » (27 octobre 1324).
Carlostad tourna alors vers Strasbourg, et de là vers Bàle. Ses doctrines se rapprochaient beaucoup de celles des Suisses, d'OEcolampade , de Zwingli, etc.
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« Je diffère d'écrire sur l'eucharistie, jusqu'à ce que Carlostad ait répandu les poisons qu'il doit répandre, comme il me l'a prorais aprèsavoir même reçu de moi, une pièce d'or. — Zwingli et Léon lejuif, dansla Suisse, tiennent les mêmes opinions que Carlostad; ainsi sepropage ce fléau; mais le Christ règne, s'il ne combat point. ■ (12 novembre 1524.)
Toutefois il crut devoir répondre aux plaintes que faisait Carlostad d'avoir été chassé par lui de la Saxe. « D'abord je puis dire que je n'ai jamais fait mention de Carlostad devant l'électeur de Saxe; car je n'ai , de toute ma vie, dit un mot à ce prince: je ne l'ai pas non plus entendu parler, je n'ai pas même vu sa figure, si ce n'est une fois à Worms , en présence de l'Empereur, quand je fus interrogé pour la seconde fois. Mais il est vrai que je lui ai souvent écrit par Spalatin, surtout pour l'engagera résister à l'esprit d'Alstet(l). Mais mes paroles restèrent sans effet , au point que je me fâchais contre l'Électeur. Carlostad devait donc épargner à un tel prince les outrages
(i) C'était la résidence de Miinzer , chef de la révolte des paysans, dont nous parlerons plus bas.
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qu'il lui a prodigués... Quantau duc Jean Frédéric, j'avoue que je lui ai souvent parlé de ces affaires; jeluiai signalé les attentats et l'ambition perverse de Carlostad... »
«.... Il n'y a pas à plaisanter avec Monseigneur tout le monde (herr onines)] c'est pourquoi Dieu a constitué des autorités; car il veut qu'il y ait de l'ordre ici-bas. »
Enfin Carlostad éclata. « J'ai reçu hier une lettre de mes amis de Strasbourg au sujet de Carlostad : en voyageant de ce côté , il est allé à Bâte , etil a enfin vomi cinq livres, qui seront suivis de deux autres. J'y suis traite de double papiste, d'allié de l'Antichrist, que sais-je ? (14 décembre.) Mes amis m'écrivent de Bàle , que les amis de Carlostad y ont été punis de la prison, et que peu s'en est fallu qu'on ne brûlât ses livres. Il y a été aussi lui-même, mais en cachette. OEcolampade et Pellican écrivent pour donner leur assentiment à son opinion. « (13 janvier 1523.)
« Carlostad avait résolu d'aller nicher à Schweindorf; mais le comte d'Henneberg le lui a interdit par lettres expresses au conseil de ville. Je voudrais bien qu'on en fît autant pour Strauss. . .» (10 avril 1325.)
Luther parut charmé de voir Carlostad se dé^
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dater : « Le diable s'est tu , écrit-il , j usqu'à ce que je l'eusse gagné avec un florin qui, grâce à Dieu , a été bien placé , et j e ne m'en repens pas. » 11 écrivit alors divers pamphlets d'une verve admirable Contre lesprophètes célestes. « On ne craint rien, comme si le diable dormait; tandis qu'il tourne autour, comme un lion cruel. Mais j'espère que, moi vivant, il n'y aura point de péril. Tant que je vivrai, je combattrai , serve ce que pourra. » Chacun ne cherche que ce qui plait à la raison. Ainsi les Ariens, les Pélagiens... Ainsi sous la papauté , c'était une proposition bien sonnante que le libre arbitre pût quelque chose pour la grâce. La doctrine de la foi et de la bonne conscience importe plus que celle des bonnes œuvres; car, si les œuvres manquent, la foi restant, il y a encore espoir de secours. On doit employer les moyens spirituels pour engager les vrais chrétiens à reconnaître leurs péchés. « Mais pour les hommes grossiers , pour Monsieur tout le monde (Herr omnes), on doit le pousser corporellement et grossièrement à travailler et faire sa besogne , de sorte que bon gré mal gré , il soit pieux extérieurement sous la loi et sous le glaive , comme on tient les bêtes sauvages en cages et enchaînées.
» L'esprit des nouveaux prophètes reut être le plus haut esprit , un esprit qui aurait mangé le Saint-Esprit avec les plumes et avec tout le reste... Bible, disent-ils, oui, hihel, buhel , babel...Eh ! bien ! puisque le mauvais esprit est si obstiné dans son sens, je ne veux pas lui céder plus que je ne l'ai fait auparavant. Je parlerai des images, d'abord selon la loi de Moïse, et je dirai que Moïse ne défend que les images de Dieu... Contentonsnous donc de prier les princes de supprimer les images, et ôtons-les de nos cœurs. »
Plus loin Luther s'étonne ironiquement de ce que les modernes iconoclastes ne poussent pas leur zèle pieux jusqu'à se défaire aussi de leur argent et de tout objet précieux qui porte des empreintes d'images. « Pour aider la faiblesse de ces saintes gens et les délivrer de ce qui les souille , il faudrait des gaillards qui n'eussent pas grand'chose dans le gousset. La vois céleste, à ce qu'il parait , n'est pas assez forte pour les engager à tout jeter d'eux-mêmes. Il faudrait un peu de violence. »
«...Lorsqu'à Orlamunde je traitai des images avec les disciples de Carlostad, et que j'eus montré par le texte, que dans tous les passages de Moïse qu'ils me citaient il n'était parlé que des
idoles des païens , il en sortit un d'entre eux , qui se croyait sans doute le plus habile, et qui me dit: « Écoute! Je puis bien te tutoyer, si tu es chrétien. » Je lui répondis : « Appelle-moi toujours comme tu voudras. » Mais je remarquai qu'il m'aurait plus volontiers encore frappé; il était si plein de l'esprit de Carlostad, que les autres ne pouvaient le faire taire. « Si tu ne veux pas suivre Moïse , continua-t-il , il faut au moins que tu souffres l'Évangile; mais tu as jeté l'Évangile sous la table, et il faut qu'il soit tiré de là; non , il n'y peut pas rester. » — « Que dit donc l'Évangile?» lui répliquai-je. — « Jésus dit dans l'Évangile (ce fut sa réponse ), je ne sais pas où cela se trouve, mais mes frères le savent bien, que la fiancée doit ôter sa chemise dans la nuit des noces. Donc il faut ôter et briser toutes les images, afin de devenir purs et libres delà créature. » Hœc ille.
« Que devais-je faire, me trouvant parmi de telles gens ? Ce fut du moins pour moi l'occasion d'apprendre que briser les images c'était, d'après l'Évangile , ôter la chemise à la fiancée dans la nuit des noces. Ces paroles et ce mbt de l'Évangile jeté sous la table , il les avait entendus de »on maître ; sans doute Carlostad m'avait accusé
de jeter l'Évangile , pour dire qu'il était venu le relever. Cet orgueil est cause de tous ses malheui's ; voilà ce qui l'a poussé de la lumière dans les ténèbres... »
« ... Nous sommes alègres et pleins de courage, et nous combattons contre des esprits mélancoliques , timides , abattus , qui ont peur du bruit d'une feuille sans avoir peur de Dieu; c'est l'ordinaire des impies (psaume XXV). Leur passion, c'est de régenter Dieu , et sa parole et ses œuvres. Ils ne seraient pas si hardis si Dieu n'était invisible, intangible. Si c'était un homme visible et présent , il les ferait fuir avec un brin de paille.
« Celui que Dieu pousse à parler , le fait librement et publiquement sans s'inquiéter s'il est seul, et si quelqu'un se met de son parti. Ainsi fit Jerémie , et je puis me vanter d'avoir moi-même fait ainsi (1). C'est donc sans aucun doute le diable,
(i) " L'esprit de ces prophètes s'est toujours chevaleresquement enfui, et voilà qu'il se glorifie comme un esprit magnanime et chevaleresque. Mais moi , j'ai paru à Leipsic pour y disputer devant le peuple le plus dangereux. Je me suis présenté à Augsbourg , sans sauf-conduit, devant mes plus grands ennemis ; à Worms , devaut
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cet esprit détourné et homicide , qui se glisse par derrière, et qui s'excuse ensuite , disant que d'abord il n'avait pas été assez fort dans la foi. Non, l'esprit de Dieu ne s'excuse point ainsi. Je te connais bien , mon diable...
«... Si tu leur demandes (aux partisans de Carlostad) comment on arrive à cet esprit sublime, ils ne te renvoient point à l'Evangile , mais à leurs rêves, aux espaces imaginaires. « Pose-toi dans l'ennui , disent-ils , comme moi je m'y suis posé: et tu l'apprendras de même; la voix céleste se fera entendre, et Dieu te parlera en personne.» Si ensuite tu insistes et demandes ce que c'est que cet ennui , ils en savent autant que le docteur Carlostad sait le grec et l'hébreu... Ne reconnais-tu pas ici le diable , l'ennemi de l'ordre divin ? Le vois-tu comme il ouvre un large bouche, criant : Esprit , esprit , esprit; et tout en criant cela il détruit ponts, chemins, échelles; en un mot, toute voie pariaquelle l'esprit peut pénétrer en toi : àsavoir l'ordre extérieur établi de Dieu dans le saint baptême, dans les signes etdans sa propre parole?
César et tout l'Empire, quoique je susse bien que le sauf-conduit était brisé. Mon esprit est resté libre comme une fleur des champs...» (1534,)
Ils veulent que tu apprennes à monter les nues, chcTaucher le vent, et ils ne te disent ni comment, ni quand , ni où, ni quoi; tu dois, comme eux, l'apprendre par toi-même. »
« Martin Luther , indigne ecclésiaste et évangéliste à Wittemberg, à tous le chrétiens de Strasbourg , les tout aimables amis de Dieu : Je supporterais volontiers les emportemens de Carlostad dans l'affaire des images. Moi-même j'ai fait par mes écrits , plus de mal aux images qu'il ne fera jamais par toutes ses violences et ses fureurs. Mais ce qui est intolérable , c'est que l'on pousse les gens à tout cela, comme si c'était obligatoire, et qu'à moins de briser les images, on ne pût être chrétien. Sans doute , les œuvres ne font pas le chrétien; ces choses extérieures telles que les images et le sabbat , sont laissées libres dans le Nouveau Testament, de même que toutes les autres cérémonies de la loi. Saint Paul dit: « Nous savons que les idoles ne sont rien dans le monde. ■ Si elles ne sont rien , pourquoi donc , à ce sujet , enchaîner et torturer la conscience de» chrétiens ? Si elles ne sont rien, qu'elles tombent ou qu'elles soient debout, il n'importe. »
Il passe à un sujet plus élevé, à la question de la présence réelle , question supérieure du syra-
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bolisme chrétien dont celle des images est le côté inférieur. C'est principalement en ce point que Luther se trouvait opposé à la réforme suisse , et que Carlostad s'y rattachait , quelque éloigné qu'il en fût par la hardiesse de ses opinions politiques.
« J'avoue que si Carlostad ou quelque autre eût pu me montrer , il y a cinq ans , que dans le saint sacrement il n'y a que du pain et du vin, il m'aurait rendu un grand service. J'ai eu des tentations bien fortes alors, je me suis tordu, j'ai lutté ; j'aurais été bien heureux de me tirer de là. Je voyais bien que je pouvais ainsi porter au papisme le coup le plus terrible... Il y en a bien eu deux encore qui m'ont écrit sur ce point , et de plus habiles gens que le docteur Carlostad , et qui ne torturaient pas comme lui les paroles d'après leur caprice. Mais je suis enchaîné, je ne puis en sortir , le texte est trop puissant , rien ne peut l'arracher de mon esprit.
» Aujourd'hui même, s'il arrivait que quelqu'un pût me prouver , par des raisons solides , qu'il n'y a là que du pain et du vin, on n'aurait pas besoin de m'attaquer si furieusement. Je ne suis malheureusement que trop porté à cette interprétation toutes les fois que je sens en moi mon
Adara. Mais ce que le docteur Carlostad imagine et débite sur ce sujet me touche si peu, qu'au contraire j'en suis plutôt confirmé dans mon opinion; et si je ne l'avais déjà pensé, de telles billevesées prises hors de l'Écriture, et comme en l'air , suffiraient pour me faire croire que son opinion n'est pas la bonne. »
Il avait écrit déjà dans le pamphlet Contre les prophètes célestes. « Carlostad dit ne pouvoir raisonnahlevient concevoir que le corps de Jésus- Christ se réduise dans un si petit espace. Mais, si on consulte la raison, on ne croira plus aucun mystère... » Luther ajoute à la page suivante cette bouffonnerie incroyablement audacieuse : « Tu penses apparemment que l'ivrogne Christ ayant trop bu à souper , a étourdi ses disciples de paroles superflues. »
Cette violente polémique de Luther contre Carlostad était chaque jour aigrie par les symptômes effrayans de bouleversement général qui menaçait l'Allemagne. Les doctrines du hardi théologien répondaient aux vœux , aux peûsées dont les masses populaires étaient préoccupées, en Souabe, en Thuringe, en Alsace, dans tout l'occident de l'Empire. Le bas peuple , les paysans , endormis depuis si long-temps sous le Tome 1 6