CHAPITRE XL
Quoi qu'il en soit , nous étions maîtres du cours de la Saale et. en mesure de tourner Tarmée ennemie; le duc de Brunswick était bien déchu. Il avait imaginé de nous aller chercher sur le Mein , d'occuper nos ailes par des corps déCachés et de nous rompre au centre avant que nous fuissions réunis. • Il avait encore tous les fils de ce vaste systèrfle d'espionnage -qui pesait sur la France depuis l'émigration : il coiwiaissait la force et l'itinéraire^ de divers corps qui partaient de Meudon. Il ne doutait pas de nous prévenir. Napoléon se plaisait a nourrir cette illusion; il faisait des apprêts, des reconnaissances sur toute cette ligne. Le duc ne douta plus de nous avoir pénétrés:
nous devions. déboucher par Kœnigshoven; il le 'certifiait^ il en était convaincu. Nos mouvements sur son centre n'étaient qu'un piège, une ruse de guerre ; nous voulions lui donner le chïtng?, empêcher qu'il ne débouchât par les forêts de la Thuringe , tandis que nous nous porterions vers Cobourg, Meinungen dans des
Sajs boisés, mpntueux, où sa cavalerie perrait l'occasion d'agir ou tout au moins sa supériorité. Il était urgent de nous prévenir, il courut sur Kœnigshoven.
L'ennemi était, engagé dans le bois ; Napoléon se porta surSchleitz, a soixante lieues du point d attaque présumé. Le troisième corps couchait paisiblement le 10 a Naumbourg s«;r
92 Mémoire^
les derrières du duc de Brunswick. Les hostilités ne dataient que de deux jours, et ce Iirince, déjà débordé sur sa gauche, était a a veille d'être toul-k- faire cou^ïé ; ses communications avec l'Elbeétaientcoraproinises, ilallait essu^yer les mêmes diserâces queMack, contre lequel il avait tant parlé. Son avant- garde arrivée sur le Meiii ny trouva personne. Cette circonstance lui parut inouïe sans néanmoins lui faire soupçonner le danger où il était: la déroute de Saalfeld put seule le tirer de ^a sécurité. Il rebroussa en toute hâte j le duc de Weimar , le prince de Hohenlohe, eurent ordre d'accouru:, et l'armée de réserve de forcer de' marche ; mais les uns s'égarèrent, les autres ne firent pas assea de diligence î une partie des troujies ne put prendre part à- la bataille. Le duc , déconcerte par un système de mouvements si nouveaux pour lui, ne savait quel parti prendre : ces marches , ces dispositions, -qui se pressaient, se succédaient l'une a l'autre , formaient un imbroglio dont il ne saisissait ni la cojnbinaison ni le but. L'occupation de ?Jaumhourg' le tira de cet état d'anxiété; il vit que son aile gauche allait êti-e ■ tournée ou tout au moins débordée ; il ne voulut pas attendre , il courut rallier l'armée de réserve qui aA'ançait sur Halle et laissa Hoheiilohe au cani]» de Capellendorf pour mas<|uer le mouvemeait de flanc. Ses trou]}es , qui n'aies disgrâces de Saalfeld et laient les corps battus; elles , la reine, tout le monde:
er l'afïronl fait aux amies avait pas assea de Français
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pour elles. Le duc lui-même avait repris toute sa confiance. Il ne trouva sur la chaussée d'Auerstaedt au'une trentaine de chasseurs. Ses communications étaient libres ; il était impossible qu elles fussent interceptées. Un manœuvrier comme lui n était pas facile k surprendre. Les Prussiens dé Hohenlohe campaient derrière les hauteurs de Jéna \ il eu avait a perte de ^iie ; ils se prolongeaient par-delà Weimar ► Napoléon les reconnut dans la soirée du 13 et fixa l'attaque au lendemain : il expédia dans la nuit les ordres de mouvements pour les divers corps.
,,Quant a Davoust, il faut qu'il marche sur „Apolda,^ afin de tomber sur les dei'rières de „cette armée; qu'il tienne la route qui lui con- „viendra, je le laisse le maître pourvu qu'il ,, prenne ]>art a la bataille. Si Bernadotte est „a portée, il faut qu'il q'appuye. Berthier, ,, donnes des instructions en conséquence." ir était dix heures du soir; toutes les dispositions étaient faites , et cependant le 'général eimemi se flattait encore que nous ne pourrions déboucher; mais la pioche fit justice des obstacles ,• on creusa le roc , on ouvrit des tranchées: Tarmée s'écoula par toutes les issues. I/action commença; de la droite a la gauche » la mêlée devint terrible. Davoust surtout se trouvait dans une position sous laquelle un homme moins tenace eût succombé. Bernadotte refusa de le soutenir; il défendit même a deux divisions de la cavalerie de reserve , qui pourtant n'était pas sous ses ordres , de prendre part a l'action. Il j^aradait autour d'Apolda pendant que vingt-six miUe Français étaieiit aux prises avec soixante-dix mille hommes d élite com-
mandés par le duc de Bruiiswick et. le roi de Prusse. Au reste , cette circonstance ne -fit que rehausser là gloire de celui quelle aurait du perdre. Le maréchal fit des dispositions si bien ' entendues , ses généraux , ses soldats déployèrent tant dliabileté et de courage , que Bluciier avec ses douze mille chevaux n-eut pas mémie la satisfaction dentamer une compagnie. Le roi, les gardes , toute l'armée, se précipitaient sur nos troupes sans obtenir plus de succès.
Au milieu de ce déluge de feux elles conservaient toute la gaité nationale. Un soldat que ses camarades appelaient l'empereur s'impatiente' de Tobstination des prussien^: a moi grenadiers , en avant , s'écrie-t-il , allons suives Fempereur. Il se j,ette au plus épais de la mêlée, la troupe le suit et les gardes sont enfoncés. Il fut fait caporal; ses amis remarquaient qu'il ne lui manquait plus que le protectorat.
A Jêna, la victoire n'avait pas été moirf^ brillante. La déronte était entière, était générale^
Je fus chargé vers le soir de poursuivre avec le grand-duc les débris de l'armée prussienne. iNous primes quelques bataillons saxons. Nous entrâmes pêle-mêle avec eux dansWeimar.
Nous plaçâmes nos postes en avant de la ville i nous envoyâmes de la cavalerie sur la route.
d'Erfurt, et nous nous présentâmes au château. M. de Papi>enheim , que je me rapi>elai avoir vu a Paris, vint au-devant de nous. Il était tout effrayé:, nous le rassurantes. La cour entière, à l'exception du grand-duc et de sa famille , était a Weimar. La duchesse nous reçut parfaitement. Je connaissais plusieurs
dames
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daines de sa suite^ dont une est devenue depui» ma belle-sœ^r. Je les calmai. Chacun reprit courage. Il y eut bien quelques petits désordres, mai» ce fyt peu de chose.
Murât s'établit au château. J'allai rejoindre Napoléqn a Jéna, afin de lui rendre compte 4es événements de la soirée. Il ne croyait pas qu'on dépasserait Weimar. Il fut extrêmement satisfait. Le courage de la duchesse l'étonna. Il n'imaginait pas que cette cour oserait l'attendre. Il ne l'aimait pas, il le répétait souvent*. La nuit était fort avancée ; il venait de recevoir des nouvelles du deuxième corps. „Davoust, ,,]ne dit-il, a eu une afFaire terrible. Il avait ^devant lui le roi et le duc de Brunsv^ric. Le» jPrussiens se s<%nt battus avec beaucoup d'à-. ',charnement : il en a fait une boucherie afîreuse. ' ,Le duc a été dangereusement blessé , et toute %cette armée parait être dans un désordre \épouv9ntable. Bernadotte s'<^st mal conduit: %il aurait été enchanté que Davoust nian/juât ',cette affaire , cpii lui fait le plus grand honneur, \d'autant plus que Bernadotte avait rendu sa ',position aifficiie. Ce gascon n en fera jamais \d'autres."
La bataille était perdue. Les Prussiens n'étaient plus k la guerre; ils demandaient, ils invoquaient la paix; ils ne voulaient plus d'une lutte qui leur réussissait si mal. A force de désirer une suspension d'armes . ils s'étaient imaginés qu'elle avait été consentie, Kalkreuth annonçait, Blûcher jurait qu'elle était conclue;
3ui pouvait refuser d'y croire ? Soult , cepenant, ne donna pas dans le piège. L'imprudente
générosité d'AustetUtx ne Tavait pas disposé k fa confiance. 11 rei^usa de livrer passage aux troupes cju'il avait coupées. i»La convention yydont vous parlez, dit-il au feld^maréchal, ,^e8t impossible. Posea les armes , je prendrai „les orctes de l'empereur , vous vous retireres „s*il le permet." Kalkreuth ne voulut pas d'un expédient de cette espèce. Il échappe toujours quelque chose d'une défaite. Il aima mieux lessuyer. D'autres colonnes furent plus heureuses; mais ce n'était que partie remise.
Elles furent obligées de rendre les armes qi^elques lieues plus loin.
Le roi lui-même était rebuté de ses disgrâces. Il se rappela tout ce que Napoléon avait fiiit pour éviter les hostilités; il lui écrivit. C'était un peu tard pour répondre k dés ouvertures qui avaient été si mai accueilies. ,3 ^^^ ^mietix valu s'expliquer deux jours plutôt;' ,niais n'importe , ]e veux arrêter l'effusion du ySang* Je suis^ disposé k mè prêter k tout ce ,€rui est compatible avec la dignité et les intérêts ,ae la nation . J'enverrai Dùroc au roi de Prusse ; ,Tnâis il y a quelcue chose d'encore plus pressé : ,Duroc y partes ae suite : ailes k Naumboùrg^ yk Kôsop, partout oil il y a des- blessés. Aussu- ,res-vous qu'il Tie leur manque rien, voy cables , visiteir** les de ma part , chacun en parti- ^culier. Donnea-leur toutes les consolations ,dont ils peuvent avoir ^ besoin. * Ditesrleur ,^ ,dites au maréchal que lui , que ses généraux, ,c[ue ses tirpupes^ ont acquis pour jamais des ,Qroits à ma reconanissance.^^
Il ne se 4 contenta pas de ce message, il
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écrivit a Desaix combien il était charmé de sa conduite. Sa lettre &it mise k Tordre du jour» elle enivra les soldats ; les blésftés même étaient dans le délire ^
L'empereur porta son quartier-géi^éral k Weimar. Il eut tous les égards possibles pour la duchesse , k laquelle il trouva de Tamabilité, de l'esprit y de grandes manières.
Cependant l'ennemi se ralliait sur Magdebourg. Les débris de Jéna , l'armée de réserve, les troupes de la vieille et de la nouvelle Prusse, accouraient sur cette place. Le duc de Wurtemberg prenait déjà position k Halle ; Bëmadotte y marcha. . Son corps • n'avait pas combattu a Auerstaedt; il ne demandait qu'k se dédommager de la part de gloire dont il avait été privé. Il aborda les rrussiens a baïonnette, renversa , culbuta tout ce qui se présenta sur son passage. Le carnage fut alEreux. Le lendemain Napoléon visita le champ de bataille. Il fut frappé a la vue des monceaux de cadavres
aui entouraient nos agresseurs et nos soldats ; s'approcha, et reconnut les numéros du32«.
„J'en ai tant fait tuer, dit- il, de ce régiment- „là en Italie, en Egypte et partout, qu'il ne „devrait plus en être question."
Il se' dirigea sur Dessau et traita a merveille le vieux duc qui y était resté avec soii'fiis. Il y avait quelques mois qu'un M. de Gussàu, attaché a la cour de Bade, m'avait dit a Paris: „yous aures sans doute la guerre avec lea , ,Prussiens . Si cela arrive et que vous pénétriea, „cette campagne, jusqu'à Dessau, je vouft „recomn^ae son respectable souverain, qui
,yest le père de ses sujets/' M. de Gussau dut être bien étoiiné de voir que les Français , au lieu d'aller jusmi'aDessaUy pénétrèrent jusau au Niémen , et plus tard à vingt lieues au ae là de Moscou.
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