CHAPITRE PREMIER
Je n ai pas la prétention d'être un personnage historique:' mais j'ai approché long-temps d'un homme dont on a indignement travesti le caractère , j'ai commandé a des braves dont les services sont, méconnus; Tun ma comblé de biens , les autres m'eussent donné leur vie : je ne dois pas l'oublier.
Je servais depuis plusieurs années ; Je donnais obscurément quelques coups de sabre, comme cela se pràticme quahd on est subalterne- Je fus a la nn assea heureux pour être remarqué par le général Desaix. Notre avant-garde en désordre était vivement rame-, née , J accourus avec une centaine de hussards ; nous chargeâmes les Autrichiens, et nous réussîmes a les mettre en fuite. INous étions presque tous couverts de blessures , mais nou$
en fumes bien décLommagés par les éloges que nous reçûmes. Lé général daigna m'engager à prendre soin de inoi , et me fit délivrer l'attestation la plus flatteuse 'que jamais soldat ait obtenue. Je note cette circonstance , non parce
queue tut l origine L'attestation était ainsi conçue:
Armée de Rhin et Moselle.
yyAiwfuartier général à Bloteheîm, le 3o fructidor, an 3 de la république irattçaise, une et indivisible»
,, Je soussigné, général de division comman* dànt l'aile droite de ladite armée , certifie que le citoyen Jean Rapp , lieutenant au dixième régiment de chasseurs a cheval , a servi sous mes ordres avec ledit régiment pendant les deux dernières campagnes ; que dans toutes les occasions il a donné dçs preuves d'une intelligence rare, d'un sang-froid étonnant, et d'une bravoure digne d'admiration ; qu'il ^ été blessé très grièvement a trois reprises différentes , et
3ue notamment le 9 2>rairial de Tau 2 , a la tête une comi^agnie de chasseurs, il s'est jVrécipité sur une colonne de hussards eimemis, plus que quintuple, avec un dévouement si intrépide, qu'il calbuta cette masse redoutable , protégea .la retraite d'une partie de nos troupes, et remporta l'honneur de là journée. On ne peut trop regretter que , victime de son aèle , il ait été blessé très dangereusement et de manière a ne pouvoir plus se servir de son bras. "^11 est trop
du général Rapp. S
digne de la reconnaissance nationale pour ne pas mériter d'être honorablement employé dans une place ^ si un service plus actif n'est plus en son pouvoir. J'atteste que le citoyeji Rapp emporte avec lui l'amitié et l'estime de tous ceux qui le connaissent.
„Desaix,"
Devenu aide - de - camp du modeste vain* queur d^Offenbourg, je fis auprès de lui les cam^ pagnes d* Allemagne et dlEgjpte. J'obtins successivement le grade de chet d'escadron à Sédiman , oii j'eus le bonheur , a la tête de deux cents braves, d'enlever 'le reste de l'artillerie des Turcs; et de colonel a Samanhout sous les ruines de Thèbes. Je tus grièvement blessé dans cette dernière affaire « mais aussi je his cité bien honorablement dans les relations du général en chef.
A la mort du brave Desaix , tué a Marengo au moment où il décidait la victoire , le j^remier consul daigna m'attacher a sa personne.
J'héritai de sa bienveillance pour le conquérant de la haute Egypte. J'eus dès lors quelque consistance ; mes rapports devinrent plus étendus.
Du sèle , de la ârauchise , quelque aptitude aux armes, me méritèrent sa confiance. Il a souvent dit à ses alentours qu'il était difficile d'avoir plus de bon sens naturel et de discernement que Rapp. On me répétait ces éloges, et j'avoue que j'en étais flatté : si c'est une faiblesse,^ qu'on me Ja pardonne; chacun aies siennes. Je me serais fait tuer pour lui prouver ma reconnaissance, il le savait: aussi repétait-il fréquem*
metit ^ mes amis que j'étais un frondeur , une mauvaise tête, mais que j'avais un bon coeur. Il me tutoyait, ainsi que Lannes ; quand il nous appelait c^ii« ou Monsier le général^ nous étions inquiets , nous étions sûrs d'avoir été Resservis. 11 avait la faiblesse d attacher de Timportance a une police de caquetage , qui ne lui faisait la plupart du temps que de faux rapports. Cette méprisable police! elle a empoisonné sa vie; elle Ta souvent aigri contre ses amis , ses proches , contre sa propre épouse.
Napoléon faisait peu de cas de la bravoure; il la pegaixlait comme une qualité ordinaire, commune a tous les Français: l'intrépidité seule était quelque chose a ses yeux; aussi passaitil tout a un intrépide. C'était son expression : quand quelqu'un sollicitait une grâce, soit aux audiences , soit aux revues , il ne manquait jamais de lui demander s'il avait été blessé. Il prétendait que chaque blessure était un quartier de noblesse. Il tionorait , il récompensait cette espèce d'illustration : il savait pourquoi. Cependant il s'aperçut bientôt qu'elle n'allait pas aux antichambres, el les ouvrit a l'ancienne caste. Cettej préférauce nous déplut: il le rer marqua , et nous en sut mauvais gré. „J<i vois ^,bien, me dit*il un jour, que ces nobles que je «^place dans ma maison vous donnent de l'omt^nrage/^ Javais pourtant assex bien mérité du privilège. J'avais fait rayer de la liste des émi*
Sres plusieurs gentilshommes ; j'avais procuré «« places aux uns, donné de l'argent , fait des ptn^ions aus autres ; quelques uns s'e^ souvieni^nl> U plupart l'ont oublié. A la bonne heure ; Ma «^ai^^e est fermée depuis le retour du roi.
du général Rapp, 5
Aussibien n etait>ce pas de la reconnaissance que je cherchais. Je voujiais soulager Tinfor- ^une; mais je ne voulais pas que les émigrés vinssent s'interposer eutre nous et le grand homme que nous avions élevé sur le pavpis.
J'avais oublié cette scène désagréable: mais Napoléon n'oubliait pas les choses pénibles^ qui lui échappaient; il avait beau chercher a se montrer sévère, la nature était plus forte, sa bonté l'emportait toujours. Il me fit appeler; il *me parla de noblesse , d'émigration , et revenant tout a coup a la scène qp/il m'avait faite, „Vous croyez donc que j'ai de la prédi- ,,lection pour ces gens-la! vous vous trompes. ,,Je m'en sers; mais vous savea pourquoi: car „enfin suis-je noble moi, mauvais gentilhomme „corse ? — Ni moi, ni Tannée, lui répliquai- je, ne ,,nous sommes jamais informés de votre origine . ,,Vôs action^ nous suffisent.** Je rendis comptje de cetle conversation a plusieurs de mes amis, entre autres aux généraux Mouton de Làuriston.
La' plupart de ces mêmes nobles prétendent cependant qu'ils ont cédé k la violence. Rien nest plus faux. Je n^en connais que deux qui aient reçu des brevets de chambellans sans les avoir demandés. Quelques autres ont refusé des offres avantageuses; mais, a ces exceptions près , tous sollicitaient , priaient, importunaient. C'était un concert de- zèle et d'abandon dont on n'a pas d'exemple. Le plus chétif emploi , les functions les plus humbles, rien ne les rebutait; on eût dit que c'était k la vie et a la mort. Si jamais quelque main infidèle se glisse dans les cartons de MM. Tallejrand, Montesquieu, Ségur, Duroc, etc., de
quelles expressions brûlantes elle enrichira le langage du dévouement ! Ils rivalisent aujourd'hui de haines et dlnvectives. La chose est' bien naturelle: s'ils avaient en effet pour lui la haine profonde qu'ils témoignent, il ^ faut iM>nvenir aue pendant quinze ans^ qu'ils furent k ses pieds ils ont du se faire une étrange violence. Et pourtant toute l'Europe le sait! k l'aisance dé leurs manières, a la continuité 4e leur sourire , a la souplesse de leurs révérences , on eût dit qu'ils y allaient de coeur et que cela leur coûtait bien peu.
du général Rapp.
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