CHAPITRE XXXI
Moscou était détruit ; l'occupation de ses décombres n'était ni sûre ni profitable; nous étions trop éloignés de nos ailes , nous ne pouvions nous procurer de subsistances, et nous n'avions aucun intérêt a garder des ruines.
Chacun était d'avis qu'il ne fallait pas séjour* ner; mais on n'était pas d'accord sur ce qu'il convenait de faire. Le roi de Naples proposait de marcher sur Kaluga , d'y détruire les seuls établissements que possède la Russie, et de revenir cantonner sur le Boristhène. On ne pouvait pas suivre les Cosacjues au bout du monde; la plus longue fuite doit avoir son terme : nous étions prêts a combattre ; mais nous ne voulions plus courir. Tel était le sens de la proclamation qu'il conseillait avant de se mettre en mouvement. Le vice-roi jpensait au contraire qu'il fallait marcher aux jRusses , les battre, pousser sur Pétersbourg , et se diriger ensuite sur Riga : on eût rallié Macdonald ; après quoi on se fût établi sur la Dvvina. D'autres présentaient d'autres plans: tous étaient bons, tous étaient praticables; mais l'empereur avait des données particulières: il vo ja juste si on n'eût reçu les inspirations de l'Angleterre. On s'est beaucoup appesanti sur ce séjour: c'est une faute puisque les événements lont condamné; mais ceux qui se récrient n'avaient ni le secret des affaires ni celui des négociations ; ils peuvent, sans trop de modestie, croire que la sa-
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gacité de ce grand homme n'était pas au-dessous de celle que la nature leur a départie^ Il s'est trompé; nous en avons senti les conséquences: on saura peut-être un jour quelles combinaisons Tont égaré. Quoi qu'il en soit, on resta, on négocia, on batailla, on n^ décida rien. L'armée de Moldavie faisait son mouve»metit î elle s'avançait, mais on ne savait encore sur quelle ligne elle allait agir: les uns prétendaient qu elle se rallierait a Kutusow ; les autres craignaient qu'elle ne se portât sur nos derrières. On était dans l'attente de ce qui se préparait : l'empereur n'était pas lui-même sans inquiétude; mais il savait, jusqu'au dernier homme, ce qu'il avait de troupes échelonnée^ depuis le Rhin jusqu'à Moscou; Il se croyait , en mesure; il se borna a expédier des instruc* lions : celles qu'il adressa au 'duc de Bellune méritent detre citées; elles prouvent de quelle nature était ce sommeil qu'on lui reproche.
Napoléon an major -géiiéral.
,,Mon cousin, faites connaître au duc de „Bellune que je île lui ai pas encore donné „d'ordres pour son mouvement, parce que cela „dépend du mouvement de l'ennemi; que l'ar- ;,mée russe de Moldavie, forte dé trois divisions „ou de vingt mille hommes, infanterie, cava- „lerie et artillerie comprises , a passé le Dnié- „per dans leà premiers jours de septembre; „qu'elle peut se diriger sur Moscou pour ren- „forcer l'armée que cotnmande le général Ku- „tusow, ou sur la Volhinie pour renforcer celle ,,de Tormassow; que Tarméé du général Kutu-
^soWy battue à la bataille de- la Moskowa, est ,,aii jourd'hui sur Kaluga , ce qui pourrait faire ^penser quelle attend des renforts qui lui vien- ,, liraient de la Moldavie par la route de Kiow; „que dans cette hypothèse, le duc de Bellune ^recevrait ordre de se joindre \ la grande armée , soit par la route de Jelnia et de Kar ,yluga, soit par toute autre ; que si au contraire „1«» vingt mille hommes de la Moldavie s'é- ^,taient portés au secours de Tormassow, ce ,, renfort porterait Tormassowr a quarante mille ,,homines; mais que notre droite, que com- „mande le prince de Schwarzenoerg , serait ^encore d'égale force , puisque ce prince , avec „les Autrichiens , les Polonais et les Saxons, a ,, environ quarante mille hommes; que d'ail- „ leurs j'ai demandé a Tempère ur d'Autriche „que le coqis que commande le général au- ^trichien Reuss a Lemberg fit un mouvement, „et gue le prince Schwarxenberg reçut un jyTentort de dix mille hommes ; que , d'un , , autre côté , lemjjereur Alexandre renforcé y,tant qu'il peut la garnison de Riga et le corps „de Wittgenstein , afin de pouvoir déposter le ,, maréchal Saint-Cyr de PJiozk, et le duc de „Tarente de Riga et de Dûnabourg ; que des ^lettres qui arrivent du prince de Sch>var- ,,3iènberg, en date du 24, tendraient a prou- „ver que Tarmée de Moldavie , au lieu de ve- „nir sur Moscou, s'est rendue a l'armée de „Torraassow et la renforcée ; qu'il est donc ^nécessaire de savoir ce qui se passera; que yydans cet état de -choses , je désire que le auc „de Bèllune cantonne son corps de Smolensk „a Orsxa; qu'il entretienne une correspondance
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,,ce exacte par toutes les estafettes avec le duc „de Bassano, afin que ce ministre lui écrive et „lui donne toutes les nouvelles qull aurait des „diJîérents 2>oints ; qu'il envoie un officier sage, ^discret et intelligent, auprès du général „Schwartaenberg et du général Régnier; que „cet officier apprçndra du général Schwart- ^,zenberg ce qui se passe, et du général Rç- „gnir le véritable état d»es choses; qu^il se mette ,,en corresj)oridance réglée avec le gouverneur de Minsk , et qu'enfin il envoie des agents dans diiférentes- directions pour savoir ce qui se 2>asse; que la division Gérard/ sera placée „du côté d'Orsisa, oii elle^se trouvera à quatre „ou cinq niarches de Minsk, a trois de Witepsk, „a quatre ou cinq de Polozk; que l'autre divi- „sion qui sera entre Orsxa et Smolensk pourra „l'ap2)uyer rapidement, et qu'enfin la troisième „division sera auprès de Smolensk; que, 2)ar ,,ce moyen, son corps d'armée se rej^osera et ,,pourra se nourrir facilement : qu'il faut le ,,placer au haut de la route; afin de laisser la ,,grande communication pour les troupes qui „arrivent ; que dans cette position, il sera éga- ,,lement a même de se porter sur Minsk et ,, Wilna , si le centre de nos communications „et de nos dépôts était menacé , et si le maré- „chal Saint-Cjr était repoussé de Polozk; ou „d'exécuter Tordre qu'il recevrait de revenir ,,a Moâcou j3ar la route dlelnia et de Kaluga, „si là prise de Moscou et le nouvel état de ^choses avaient décidé l'ennemi a se renforcer , jd'une portion des tro^upes de Moldavie ; qu'ainsi „le duc deBellune formera la réserve générale „pour se porter , soit au secom-s du prince de
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,,Schwartaienberg et couvrir Minsk , soit au secours du maréchal Saint-Cyr et couvrir Wilna, soit enfin a Moscou j)our renforcer la ,,grande armée; que le général Dombrowski, „cnji a une division de huit mille hommes dln- ,,{anterie et douae cents chevaux polonais, est ,,sous ses ordres, ce qui portera son corps d'ar- ,,mée a quatre. divisions^; que la brigade de resserve deWilna, composée de quatre régiments „westphaliens , de deux bataillons de Hesse- ^Darmstadt qui , vers la fin de ce mois , arri- „vent de la roméranie suédoise , et de huit ^pièces de canon, sera aussi sous ses ordres; „ qu'enfin, dans le courant de novembre, deux „noUvelles divisions se réunissent, Tune a Var- ,,sovie, c'est la trente- deuxième division, qui „8era augmentée de trois bataillons de Wûrta- „bourg et restera commandée par le général „Durutte; Vautre k Kœnigsberg, c'est la trente- „quatrième division, qui était en Poméranie „sous les ordres du général Morand, et qui, ^augmentée également de quelques bataillons, ,,sera sous les ordres du général Loison ; ainsi, „soit qu'il faille marcher au secours dû prince „de Schwartaenberg ou au secours du mâré- „chal Saint-Cyr, le duc de Bellune pourra tou- ,, jours réunir une masse de quarante mille ^hommes; que comme la correspondance de , jl'estafette est prompte, je serai toujours a même „de donner mes ordres, et que ce ne^erait que ,,dan$ le cas où Minsk ou Wilna seraient mena- „cés que le duc de Bellune devrait se mettre ,,en marche de son autorité pour couvrir ces 9,deux grands dépôts de l'armée; que le duc ^de BeUnne, ayant le commandement général
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,ySur toute la Lithuanie et sur les gouvernements „de Smolenks et de Witepsk , doit partout ac- „tiver la marche de ladministration et surtout „prendre des mesures efficaces pour que les ^réquisitions dé blé et de fourage aient lieu; ,,quil y a des fours a Mohilew, a Orsza, a Ra- „sasna, a Dubrowna ; qu'il doit faire faire beau- ,,coup de biscuit, et se mettre en situation „d'avoir trente jours de vivres assurés pour son , , corps, sans prendre rien ni sur les transports ,, militaires, ni sur les convois qui viendraient „de l'armée. Le duc de Bellune aura soin d'a- „voir aussi une correspondance a Witepsk: il „estmaitre d'y envoyer des troupes pour sou- „tenir ce point et s'y maintenir; il pourra, de ,,sa personne, se porter a Mohilew, a Witeiwk, „a Smolensk , pour connaître le terrain et faire , , marcher l'administration. Si, par accident ,,quelconque, la communication avec Moscou „venait a être interceptée , il aurait soin d'en- „voyer de la cavalerie et de l'infanterie pour „la rouvrir."
Nous r^'avions plus ni vivres ni fourrages; hommes et^chevaux étaient également exténués : la retraite devenait indispensable. On s'occupa des moyens d'évacuer les blessés. Je commençais a marcher , j'allai le 13 au château ; Napoléon me demanda avec bonté en quel état se trouvaient mes blessures , comment j allais ; il me fit voir le portrait du roi de Rome , qu'il avait reçu au moment d'engager la bataille de . la Moskowa. Il l'avait moiïtré a la plupart des généraux : j'étais a porter des ordres ; TafFaire commença; nous aumes autre chose a faire.
Il voulut me dédommager ; il chercha le mé-
^fdaillon, et médit avec une satisfaction que ,, ses yeux ne ' cachaient pas : „Mon fils est le „plus bel enfant de France."
^ On apporta, un instant après, un mémoire de rintendant-général, oui demandait quarantecinq jours pour évacuer les blessés. „Ouarante- „cmq jours! il se trompe. Si on ne faisait rien, ,, partie guérirait, partie mourrait; il n j aurait „que le surplus a évacuer ; et Texpérience ,, prouve que trois .mois après une b^itaille. il „ne reste que le sixième des blessés : je veux ;,les faire évacuer; je ne veux pas qu'ils restent „exposés aux brutalités des Russes."
Nous apercevions, du salon, les ouvriers
Î[ui travaillaient a enlever la croix du grand vvan. ,,Vojex quelle nuée de corbeaux volti- „gent autour de cette ferraille ! Veulent-ils aussi „nous empêcher de lem mener ? J'enverrai „cette croix a Paris ; je la ferai placer sur le 9,dôme des Invalides."
Nous étions au 18 octobre ; le départ fut fixé au 19. Ma blessure n'était pas tout-a-fait fermée; je montai a cheval poUr yoir si j'en supporterais le mouvement. . #
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