Voir chapitre xvn, p. 146 et
DES MEMOIRES DE BARRAS. XLVll
grand coup la République : il y a là des traits que l'histoire a le devoir de recueillir, et qu'il faut savoir gré à Barras de nous avoir transmis. On comprend qu'un homme ainsi traité n'ait plus vu de salut pour lui-même que dans la perte de Robespierre. Si l'on songe qu'ils étaient plusieurs dans le même cas : Fouché, Tallien, Fréron, etc., les causes profondes du 9 Thermidor nous sont révélées tout à coup. Et la chute de Robespierre nous apparaît telle qu'elle fut en effet : non pas œuvre d'une réaction de la conscience publique contre le régime de la Terreur, ainsi qu'on l'a si longtemps et si faussement enseigné; mais résultat d'un guet-apens savamment ourdi par tous les corrompus contre l'Incorruptible, par tous les hommes de proie qui vivaient de la Terreur, contre le terroriste désabusé qui cherchait à suspendre « le cours terrible de la Révolution * ».
Les trois longs chapitres ^ consacrés à la tragédie du 9 Thermidor sont donc assurément au nombre des parties les plus intéressantes de ce premier volume. Conforme à la pure tradition thermidorienne, très hostile par conséquent à Robespierre, cette relation du 9 Thermidor, bien qu'elle soit plutôt l'expression des vivaces rancunes de la faction victorieuse que de la vérité, n'en constitue pas moins une contribution importante à l'histoire de l'événement qui mit avec Robespierre la République elle-même au tombeau. Robespierre mort, l'âge héroïque est clos ^. Le pouvoir passe aux mains d'une impure coterie d'hommes perdus de vices et de crimes. Sur ce Cumier, la corruption directoriale peut s'épanouir : jusqu'au jour où, réalisant par d'autres moyens et dans un autre dessein la suprême pensée de Robespierre, Bonaparte — à qui je ne crois pas faire inju.re en rappelant ici qu'il fut l'ami, le partisan de l'intègre tribun *■ — balayera toute cette ordure.
1. Le mot est de Barère et fut prononcé par lui à la séance du 9 Thermidor. La veille, Robespierre avait dit : « Est-ce nous qui avons plongé dans les cachots les patriotes et porté la terreur dans toutes les conditions 1 Ce i-ont les monstres que nous avons accusés. Est-ce nous qui... avons déclaré la guerre aux citoyens paisibles, érigé en crimes ou des préjugés incurables ou des choses indifférentes, pour trouver partout des coupables et rendre la Révolution redoutable au peuple même?... » (Discours de Robespierre le 8 thermidor.)