CHAPITRE V
VOUS et votre parent serez satisfaits de moi. » Je remerciai M. de Breteuil. Ce ministre était en général le protecteur de la jeunesse; il croyait que ses écarts étaient le plus souvent le résultat de la faute des supérieurs et même des pères.
On voulut me faire repasser aux colonies : j'opposai le mauvais état de ma santé; on insista : j'envoyai ma démission au ministre de la marine. N'étant plus sous la hiérarchie militaire, et fort de l'appui de M. de Breteuil, je me laissai aller à déclamer peut-être un peu violemment contre Monseigneur, ce qui me valut l'honneur, sans que je m'en doutasse, d'être déjà considéré comme l'un de ces mécontents que plus tard on appela « parti d'opposition », et même « ennemis du gouvernement » ; car les ministres de ce tempsla voulaient absolument être le gouvernement en personne, et faire intervenir la personne du Roi dans le blâme que leurs actes arbitraires attiraient de l'opinion publique.
M. de Breteuil et M. de Castries avaient chacun l'ambition d'être premier ministre. Breteuil avait en administration, comme en politique, des connaissances que, vu l'infériorité des talents de cette époque, on appelait « supérieures ». Le maréchal de Castries avait des prétentions militaires, et ne les justifiait pas plus par ses actions que par l'appréciation au moins du mérite des autres. On lui reprochait de n'avoir pas même voulu laisser connaître l'un des plus beaux traits d'héroïsme de la guerre, celui de d'iVssas : « A moi, Auvergne, ce sont les ennemis ! » M. de Castries était un homme de ruelle et de Cour, et rien de plus. Louis XVI l'avait jugé sous ce rapport. Un jour que le maréchal venait avec son portefeuille, le roi lui dit nettement : u J'achève la lecture d'un mémoire où l'on m'accuse de donner trop de temps à des opérations mécaniques. Vous êtes représenté comme un ministre aussi ignorant qu'orgueilleux : allez étudier. »
M. de Castries sortit fort agité, et, traversant l'Œil-de- Bœuf, il ne fut pas même regardé par les gentilshommes
qui pouvaient avoir entendu les mois sévères du Roi. Monsieur, qui avait la maxime contraire, celle de se mettre bien avec ceux qui étaient mal avec son frère et de leur sourire, voulut témoigner quelque intérêt au maréchal : il en fut presque repoussé avec humeur. Le fait m'a été raconté par d'Agoult, exempt des gardes, et par Bagneux, attaché aux Cent-Suisses, tous deux témoins, et qui ne virent pas avec plus de déplaisir que d'autres l'insolent ministre mis à sa place.
Dans des temps bien postérieurs à ceux que je rappelle ici, les événements de la Révolution m'ont permis de donner quelques preuves d'un souvenir reconnaissant à M. de Breteuil. M. le maréchal de Castries s'étant lui-même trouvé dans une position difficile, alors que la mienne pouvait lui être de quelque secours, me rendit la justice de reconnaître qu'il n'avait point en vain invoqué ma générosité : il me fît témoigner ses regrets du passé par l'un de ses parents, le comte de Golongues, et m'écrivit ensuite lui-même combien il serait heureux de trouver une occasion de réparer ses torts envers moi. Il était un peu tard, j'en conviens : je n'acceptai pas moins franchement l'expression de gratitude qui pouvait être dictée par le malheur. Il est si rare de voir ceux dont nous avons à nous plaindre, nous pardonner le mal qu'ils nous ont fait!