‹ Mémoires;Chapitre 147 sur 222 · II · texte numérisé non relu

II

Parvenu devant le portail de Saint-Janvier, je fis mettre mes grenadiers en bataille et j'envoyai Girard, conduit par Michel, informer de mon arrivée le cardinal Zurlo, le prélat vénéré de tous les Napolitains, et l'inviter à vouloir bien concourir à ce que ma mission fût remplie avec la dignité et les convenances dont elle était susceptible. En effet, les grandes portes de la basilique ne tardèrent pas à s'ouvrir, et le cardinal parut à la tête de son clergé, dans tout l'éclat de la plus grande pompe sacerdotale ! Je lui annonçai alors à haute voix et en italien, pour que chacun pût m'entendre et comprendre, la teneur de mes ordres, et, à la vue de cette multitude qui croissait sans cesse et qui en moins d'un instant eut envahi l'église, je conduisis ma compagnie devant la chapelle du saint. Pendant que l'on posait deux factionnaires en dedans de la grille et deux en dehors, et qu'au pied de l'autel je m'agenouillais en prière, je fis présenter les armes et battre aux champs ! On désigna ensuite un local dans lequel la compagnie fut placée et une chambre attenante pour les officiers. Cet objet réglé, je me concertai avec le cardinal pour que, moi parti et jusqu'à ce qu'il en fût autrement convenu, mes hommes fussent consignés, l'église fermée. Les officiers et surtout mes grenadiers, peu coutumiers du service d'église, reçurent les plus sérieuses recommandations pour quaucun d'eux ne se permît la moindre plaisanterie et qu'aucun homme ne s'écartât, ce qui était trop senti pour ne pas être littéralement exécuté.

J'eus besoin de Michel et de ses acolytes pour opérer mon retour, comme j'en avais eu besoin pour ma venue; je jDus, grâce à leur aide et non sans de nouveaux dangers, retraverser cette foule encore menaçante, que je ne pouvais plus occuper avec de la monnaie blanche; mais enfin je rejoignis le général en chef, auquel je fis

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mon rapport. Déjà il avait compris qu'il s'était un peu hâté de déférera la demande de Michel. Heureusement, si prématurée qu'elle fût, la mission avait réussi; l'acte politique se trouvait accompli, le tribut exigé par le fanatisme était payé et l'avait été de manière à produire l'effet désiré.

Dès que la nouvelle se fut répandue et que le peuple eut compris que nous protégions son saint (il santo), la scène, comme par un coup de théâtre, changea complètement, et la même populace, qui s'était battue jusqu'à la rage pour la cause de son roi parjure, se retourna avec le même délire du côté des Français, en criant avec une ardeur sans égale : Vive la République !

Douze mille combattants, attaqués à l'improviste, manquant de tout, avaient détruit 80,000 Napolitains, conquis cent drapeaux et trois cents canons, fait 25,000 prisonniers, et, après une marche victorieuse de plus de cent vingt-cinq lieues à travers des défilés inaccessibles en plein cœur d'hiver, ils s'étaient emparés de la capitale, la troisième ou la quatrième de l'Europe par le nombre de sa population. En un mois à peine, ils avaient soumis tout un peuple fanatisé contre eux. L'heure des récompenses était venue; une loi déclara que l'armée de Rome devenue l'armée de Naples, ne cessait de bien mériter de la patrie; des lettres de félicitations furent écrites aux généraux Championnet, Duhesme, Monnier et Kellermann; des armes d'honneur décernées aux généraux Dahesme, Monnier, Dufresse et Rey ; des sabres d'honneur à l'adjudant général Berthier, aux adjoints Duveyrier et d'Aiguillon; enfin furent confirmés dans leurs grades de général de division, le général de brigade Olivier; de généraux de brigade , les chefs de brigade Broussier et Calvin; d'adjudant général, le chef de bataillon Thiébault et le chef d'escadron Gau-

thrin; de capitaine, l'aide de camp Ordonneau , etc. j Je ne me suis arrêté à cette énumération que pour avoir l Toccasion de signaler l'impression qu'elle fit dans Tar- i mée. La plupart des récompenses et des promotions i furent accueillies avec joie ; mais, par respect pour la I vérité, je dois dire qu'il manquait à ce tableau le grade i de général de division pour le général Maurice Mathieu i et une armure dlionneur pour le général Kellermann. j L'armée sentit vivement ces deux dénis de justice; on était embarrassé, comme humilié même d'avoir parti- ■ cipé à des grâces auxquelles des officiers généraux si distingués, surtout si méritants, demeuraient étrangers. • Beaucoup pensèrent, et le général Macdonald fit répéter j que c'était lui que le général en chef poursuivait dans •■ les officiers de sa division; mais cette assertion me j semble démentie par ce fait que Pamphile Lacroix, l'aide i de camp préféré du général Macdonald, fut promu presque J en même temps au grade d'adjudant général. Quoi qu"il I en soit, ces deux récompenses, oubliées ou refusées, man- ] quent à la gloire du général Championnet, et ce qui les ] rend plus marquantes, c'est que les deux officiers gêné- i raux qui en furent privés restèrent justes envers leur ^j général en chef, alors que lui, dans cette circonstance du '' moins, ne fut pas juste envers eux. j Et cependant, à cùté de ces lacunes, se trouvaient sur ,| la liste de singulières faveurs. La prise des hommes et j du matériel àAversa, prise qui valut au général Dufresse j les armes d'honneur dues au général Kellermann, cette T prise s'était faite sans résistance. Le rapport parlait 1 aussi de son habileté supérieure ; or un tel éloge ne j cadrait avec rien de ce qu'on pensait et de tout ce que 'i j'ai su de lui. Comédien à la Révolution et fort be \ homme, il fut, à l'approche de la Terreur qui le fit ,; écloreetsans que j'eusse su comment, jeté dans l'armée;

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