SOCIÉTÉ NAPOLITAINE
à la fois, juste et loyal, il se montrait envers les Napolitains administrateur aussi éclairé que général habile.
Quant à moi, le désir de jouir avec quelque publicité de la récompense honorable que je venais de recevoir, la possession de cette ville théâtre de tant de souvenirs, la magnificence des sites au milieu desquels elle se trouve jetée avec tant de coquetterie, toutes ces causes développèrent en moi une velléité de relations portée à ce point que, pour ainsi dire à peine descendu de cheval, j'avais fait appeler un jeune prélat, nommé Michel Lagreca. homme distingué et fort aimable, que j'avais vu fréquemment à Rome. J'acceptai avec empressement l'offre qu'il me fit de me présenter à la femme de son frère aîné, la baronne de Polignano, et à l'une de ses sœurs, la duchesse de Parabita. La première, femme de vingt-six ans, belle, douce, portait sur sa physionomie le caractère des vertus que les calamités désolant le pays lui fournirent l'occasion de pratiquer d'une manière vraiment touchante. La dernière n'était pas moins bonne ; l'excellence de son cœur, son égalité parfaite, donnaient à sa société un agrément qui lui dévouait tous ceux qui avaient été à même d'en apprécier le charme; elle recevait donc beaucoup de monde. Sans doute, la présence d'une armée étrangère diminuait ses relations; mais sa maison continuait à réunir, en dépit des circonstances, beaucoup de cavaliers surtout. Je citerai d'abord son mari, homme assez nul, ses trois frères, Michel Lagreca et le baron Polignano, que j"ai déjà nommés, puis Luigi, qui, suivant son frère Michel, avait tout juste assez d'esprit pour être attrapé partout le monde; un prince mpérial, dont le titre faisait le principal mérite; le général Kriege, Suisse depuis son enfance au service de Naples, recommandable sous une foule de rapports et qui, quatre ou cinq mois après, fut tué lors de l'attaque
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du pont de la 3Iadeleine par l'armée du cardinal Ruffo; un comte Scheel, Danois, qui, depuis trois mois, restait à Naples pour y pleurer aux genoux d'une dame: le baron de Ricciulli. Calabrais, le lieutenant Kierelli, Sicilien, MM. de Sozzi, officiers de marine, Toscans d'origine, et dont je devais être parent; Pagni, capitaine d'infanterie, Napolitain, auxquels j'ajouterai les capitaines Piquet et Dath, Belges tous deux, mes adjoints.
En femmes, la société de Mme Parabita était moins nombreuse. Encore ne parlerai-je que de deux de ces dames. Lune d'elles était une Mme Getto, femme d'esprit, très vive, ayant conservé à quarante ans la gaieté de la jeunesse et employant le crédit de son âge à faire exécuter tous les projets d'amusement que l'on pouvait concevoir. L'autre était une jeune Milanaise, de la maison des Médicis, épouse de ce baron de Ricciulli et l'idole du comte Scheel; beauté orientale et inspiratrice, s'il en fut au monde, par cette fraîcheur, cet éclat, ces grâces que l'art ne donna et ne copia jamais. Elle était d'une taille admirable, sans être très grande, et sa physionomie, aussi diflicile à décrire qu'à peindre, offrait un mélange heureux de la vivacité de ses impressions, de la force et de l'extrême sensibilité de son caractère.
Jamais je n'ai rien éprouvé que je puisse comparer à l'impression qu'elle fit sur moi lorsque, dans la chaleur de notre premier entretien, elle fixa tout à coup mes regards, mon âme et ma pensée. J'avais admiré sa figure, sa taille et ses manières, au moment où elle était entrée chez Mme Parabita; dès son début j'avais senti en elle le don si rare de conversation attachante; mais lorsque, animée par le sujet, elle rappela les horreurs dont notre entrée à JNaples avait arrêté le cours, j'avoue que je fus également frappé de la force de ses tableaux qui révélaient un esprit si juste, si ferme et si décidé;
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de même je fus ému des larmes que lui arracha le souvenir des victimes.
La révolution qui se fit en moi fat telle que, troublé au point d'être mal à mon aise, je profitai du premier silence pour me lever et pour aller recueillir mes sens dans une pièce voisine. Michel Lagreca survint; je l'interrogeai, il me donna les quelques renseignements désirables : nous rentrâmes au salon, et la soirée se passa pour moi à compléter les observations que j'avais déjà faites à l'avantage de Mme Ricciulli. Je remarquai le peu de sympathie existant entre elle et son mari, qui d'ailleurs ne me parut avoir rien d'aimable ni dans les formes ni surtout dans le ton qu'il atfectait vis-à-vis d'une si charmante femme. Pendant trois semaines je me retrouvai sans cesse avec Mme Ricciulli, chez Mme Parabita, au spectacle, chez Mme Polignano, ou dans nos parties de campagne, au lac d'Agnano, à Pozzuoli, et ceci me ramène à parler de quelques faits, frivoles sans doute, mais auxquels, dans mon esprit, s'associe le souvenir de l'adorable Pauline Ricciulli et que, pour cette raison, je me plais à raconter.
Peu de jours après notre entrée à Naples, Piquet était venu pour dîner avec moi. J'étais invité chez la duchesse de Parabita, je montais en voiture pour me rendre chez elle : je le dis à Piquet, en ajoutant : « Vous voyez, mon cher, que nous ne pouvons dîner ensemble aujourd'hui. — Moi, mon général, me répondit-il en riant, je ne vois pas cela du tout. — Voudriez-vous que je vous menasse dans une maison où je vais pour la première fois? — Pourquoi pas? — Et en redingote peut-être? — Raison de plus. — Vous perdez la tête. — Non; mais vous, ne perdez pas l'occasion de substituer un dîner amusant à un dîner maussade... Emmenez-moi, vous imputerez à ma surdité mon obstination à vous
suivre, et pour le reste laissez-moi faire. » Nous arrivons. En saluant la duchesse, je lui parle de mon embarras^ de mon regret de n'avoir pu me débarrasser d'un malheureux oflicier dont la surdité devient totale et qui, m'ayant aperçu comme je descendais de voiture à la porte, m'a suivi, quelque chose que j'eusse pu lui dire. Elle me répond avec une extrême obligeance et fait signe à Piquet qu'il est le bienvenu. Alors il feint de croire que ce geste a sa redingote pour objet et, de l'air le plus confus, il répond : « Sans doute, madame, mon costume est bien inconvenant, mais ce n'est pas de ma faute, c'est de la faute de mon général qui m'amène de force; oui, madame, de force. » On part d'un éclat de rire, et 3Ime Parabita se retourne pour sourire à son aise. Alngt quiproquos se succèdent et continuent de même à table.
Au dessert, je parle de sa voix, et de manière à donner le désir de l'entendre. A force de s'égosiller, un de ses voisins croit lui avoir fait comprendre qu'on le prie de chanter : « Oh ! que ne le disiez-vousl d lui réponditil. Puis, sadressant à Mme Parabita : « Je suis tout à vos ordres; mais ma timidité est extrême, et, à moins qu'une de ces dames ne veuille commencer avec moi par un duo, il est impossible que je chante. » Aucune ne savait ou ne voulait chanter. Mais, leur dis-je, observez qu'il suffit d'en faire le semblant, d'ouvrir la bouche en cadence, de faire quelques gestes et quelques mines, et il croira que vous chantez; c'est plus facile que de faire entendre raison à ce maudit sourd. » Mme Getto se prête à ce rôle ; on la place au milieu de la table, en face de la duchesse; à force de cris, on convient d'un duo. Piquet demande à la dame qui était censée devoir chanter avec lui de lui indicjuer ses rentrées par un petit coup sur le bras..., « car je vous avouerai, lui
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dit-il à demi-voix, que par moments j"ai l'oreille légèrement endurcie. » Le duo commence, et nous eûmes l'une des scènes les plus comiques qu'on puisse imaginer, et pour moi plus comique que pour aucun autre.
Le duo fini, Piquet complimente sa prétendue chanteuse, lui observant seulement l'oubli d'un petit bécarre; ensuite il chante plusieurs morceaux, et notamment cet air dAnacréon : « Laisse en paix le Dieu des combats ». comme jamais Lays ne l'a chanté. On fut ravi; mais plus on admira, plus on s'apitoya sur son infirmité. Mme Cetto parla d'un moine réputé pour la cure des surdités. Le lendemain, on fit venir, de dix lieues, ce praticien célèbre, et nous eûmes une nouvelle comédie digne de ce qui l'avait précédée. Cette plaisanterie dura cinq jours, au bout desquels Piquet fit tout à coup l'homme guéri, et puis refit le sourd, et, lorsqu'on ne savait plus où Ton en était avec lui, au milieu de tous ceux qu'il avait trompés, il quitta brusquement son rôle en riant aux éclats; et cela à lindicible étonnement de tous et surtout de Mme Ricciulli, qui s'en divertit plus que personne.
J'ai dit que Mme Ricciulli assistait à la chasse qui fut donnée à Agnano en l'honneur du général en chef. Le luxe des équipages et des chevaux, le site enchanteur et célèbre, le temps qui, pour la saison, fut miraculeux, tout contribuait à faire de cette fête un admirable spectacle; mais, par une inexplicable fatalité, les piqueurs ne purent découvrir aucun sanglier. Ainsi et après de vaines recherches, on vit de tous cotés les chasseurs et les chiens revenir fort tristement à l'endroit où les dames et les principaux personnages invités attendaient la chasse promise. Le désappointement était complet. S'il n'y eût eu que des officiers et quelques seigneurs napolitains, j'en aurais facilement pris mon parti; mais
vis-à-vis des dames, vis-à-vis de Mme Ricciulli surtout, j'aurais été fier de changer en réussite cet insuccès : « Comment, dis-je alors à tous les gardes, vous ne connaissez donc aucun repaire? » Ils en connaissaient au haut d'une montagne qui, d'après eux, était inaccessible. (( Ah bah, répliquai-je, inaccessible ! guidez-moi, et nous y arriverons. » Nous partîmes, Léopold Berthier, deux guides et moi. Le début n'offrit que les difficultés d'une montagne ordinaire et très boisée. Cependant la pente devint de plus en plus abrupte et le fourré plus épais; bientôt nous eûmes besoin des arbres pour nous soutenir; enfin l'escarpement devint tel que, abandonnés par Léopold Berthier, mes deux guides et moi, nous n'achevâmes ce trajet qu'en gravissant de branches en branches et en ne trouvant presque plus la possibilité de mettre un pied par terre. C'est ainsi que nous arrivâmes à une espèce de trou aboutissant à un repaire. Là mes guides m'arrêtèrent, et avec de telles instances que je compris que, sans folie, on ne pouvait aller plus loin. J'avais un couple de chiens admirables, de la plus foiie taille, peut-être les deux plus parfaits de la meute de Caserta pour la chasse du sanglier. Ils étaient parvenus à me suivre; dès que je fus arrêté, ils me dépassèrent, mais à peine d'un demi-pas et avec une réserve qui annonçait le danger. Évitant de se placer l'un devant l'autre, n'avançant que le nez et prêts à reculer, ils se mirent à aboyer et à hurler de toutes leurs forces. Presque aussitôt un sanglier s'élança, déchirant l'air, et passa devant moi si rapide que je ne le vis pas; quant à mes chiens, ils se précipitèrent à sa suite et disparurent. 11 ne fallait plus que rejoindre la chasse. Mais si gravir avait été difficile, descendre fut périlleux, et j'eus la plus grande peine à rejoindre mes chevaux. Là, guidé par le bruit lointain des cors, des