‹ Mémoires;Chapitre 154 sur 222 · LA POLICE Ï)E LA VILLE · texte numérisé non relu

LA POLICE Ï)E LA VILLE

tous les sens, et cela en faisant d'heure en heure des stations, qui naturellement auraient principalement lieu dans les quartiers dont on se défiait le plus. A chaque place ou carrefour, marqué comme point de station, ces colonnes s'arrêteraient, éclairant par de petites patrouilles toutes les rues avoisinantes, puis, après avoir constaté la tranquillité entière, elles se porteraient sur d'autres points; ainsi, pouvant être attendues partout, elles avaient là où elles n'étaient pas presque autant d'action qu'où elles étaient. Enfin chacun des commandants de ces cinq colonnes, instruit de la marche des quatre autres, savait sur quels postes, réserves et quartiers il pouvait au besoin se replier (1). Enfin le nombre des postes d'honneur et de garde fut restreint autant qu'il put l'être: mais ces postes, composés de compagnies entières, furent casernes dans les hôtels ou palais occupés par ceux à qui ils étaient dus, et, suivant les grades et les fonctions, il y fut joint une section ou un peloton de cavalerie. J'avais de cette sorte une compagnie de grenadiers et trente dragons, casernes dans l'hôtel du duc de Gravina où je logeais. L'avantage de cette mesure est palpable; le service des compagnies se faisait sans déplacement ni fatigue; logées de la manière la plus saine, elles se trouvaient sans cesse sous les yeux de leurs officiers et des chefs qu'elles gardaient (2); de plus, leurs officiers, ayant le couvert à la table du chef qu'ils veillaient, n'avaient plus de prétexte pour s'éloigner. Tous les chefs étaient donc protégés contre

(1) Chacun des quartiers de troupes avait un piquet et deux pièces de canon. Dix ans après l'occupation de Naples et pendant les vingt derniers jours de notre occupation de Lisbonne, je fis avec un égal succès adopter la même mesure, la seule à prendre dans une grande capitale menaçante.

(2) En outre, ces compagnies étaient journellement visitées (>t inspectées par les chefs de leur demi-brigade.

une tentative populaire ; Naples était semée de points facilement occupés, capables de toute la résistance nécessaire; encore et grâce à nos quartiers de troupes, tous les points purent être éclairés de nuit par des patrouilles continuelles et par des sentinelles volantes, ce qui centuplait l'effet des colonnes mobiles.

Le désir que j'avais d'être utile et de prouver sans cesse que mon grade n'était pas une récompense usur pée, ce désir avait été secondé dès mon entrée à Naples par une circonstance des plus heureuses. On se rappelle Michel, ce chefdes lazaroniqui, à latôte des trois autres chefs de cette populace, avait assailli le général en chef à son arrivée sur la place délie Pigne et, à force de cris, avait obtenu la garde d'honneur que j'avais conduite au tombeau de saint Janvier; il m'avait servi de guide pendant cette dangereuse mission et avait puissamment contribué à me sauver. Eh bien, ce Michel avait, depuis ce jour, conçu pour moi un véritable enthousiasme, et ce qui acheva de me le dévouer, c'est que ce fut sur ma demande qu'il fut nommé chef des lazaroni, qu'il eut, je crois, mille ducats de traitement et pour uniforme une veste de chasse et un pantalon de drap vert avec gilet écarlate, le tout galonné en argent, des bottes, un chapeau à trois cornes brodé et surmonté d'un panache, plus un grand sabre à large ceinturon, argent et rouge; un col noir et des épaulettes de colonel (1) complétaient

(1) Le maréchal Macdonald s'est attribué l'honneur de cet enrôlement ; voici en quels termes : « Je parvins à maintenir la tranquillité parfaite de Naples au moj'en d'une garde nationale que je formai et du chel des lazaroni que je gagnai par des présents et on lui conférant le grade et les marques distiuctives d'un colonel. » A cette affirmation si brève les détails longs et précis rapportés par Paul Thiébault viennent opposer le plus formel démenti. Entre les deux versions le lecteur discernera facilement celle qu'il doit choisir. (Éd.)

MICHl.L LE FOU. - 425

son costume, sous lequel il avait l'air d'une caricature et de plus éprouvait une véritable torture, accoutumé qu'il était à vaguer sans cesse presque nu; mais, quoique dans cet accoutrement il ne pût faire un pas sans suer toute son eau, il était loin de se plaindre; il fut même un des hommes les plus utiles que l'on pût avoir à Naples. On l'appelait « le Fou », par suite de son exaltation volcanique; mais ce fou actif, très intelligent, dévoué, intrépide, savait tout ce qui se tramait parmi les gens de son espèce et m'informait exactement de tout.

Chaque matin, sept heures sonnant et jusqu'à mon départ pour la Fouille, départ après lequel je le perdis de vue, il arrivait chez moi en grande tenue. Il traversait l'antichambre sans regarder mes domestiques, les salons sans daigner répondre aux questions que mes adjoints ou secrétaires pouvaient lui faire, et arrivait droit à mon lit. C'est lui qui me fit connaître la nullité du désarmement qui avait été fait et la nécessité de le refaire; de même que ce fut lui qui, d'après mes instructions, en surveilla l'exécution. C'est lui qui me révéla le désordre des distributions et les clameurs qu'il produisait; c'est lui qui me signala l'opposition des plumets blancs, des cocardes noires et rouges et du mauvais effet qu'ils faisaient. Bref, c'était un espion auquel rien n'échappait. Aussi quand il m'avait dit : « Naples est tranquille » , étais-je certain que le calme régnait partout ; mais, du moment où quelque agitation se manifestait, il accourait pour me le dire, pour me faire connaître le quartier, les chefs, les projets et jusqu'aux moyens à emploj^er pour tout réprimer. Bien entendu, le général en chef était de suite informé par un rapport dont je chargeais presque toujours 3Iichel, qui d'ailleurs n'avait pas moins d'énergie pour châtier que pour découvrir.

Selon Jean La Cecilia, ce Michel serait devenu l'un des secrétaires du général Championnet, et un des trois autres chefs des lazaroni, Pagiiacella (la petite paille), aurait été nommé juge de paix ! Je ne sais rien de ce fait; mais quant à Michel, l'assertion est fausse, car il ne savait pas écrire. Homme de résolution et d'action, il lui arriva après le départ du général Championnet de calmer à lui seul une insurrection qui pouvait devenir sérieuse. Notre mauvaise fortune ne Tébranla pas. Fidèle à la République qu'il avait servie, que par son miracle saint Janvier acheva de sanctionner, il se battit pour elle, comme il s'était battu contre nous, et ce qui compléta son apologie, c'est que, après la prise de Naples par le cardinal Ruffo, il fut massacré et donné en pâture à des chiens. Son portrait qui, certes, n'a jamais été fait, existe par celui de M. de Charette(l). C'était la môme taille, la même corpulence, les mêmes traits, surtout le même œil, ce qui ne prouve pas que la figure de 31. de Charette fût très noble, ni que celle de Michel ne fût pas caractéristique. Leur destinée établit entre eux un nouveau rapport. Chefs de gens qui, sans être des soldats proprement dits, n'en étaient pas moins terribles, et quoique dans des positions sociales totalement différentes, tous deux se signalèrent par un dévouement, par une vaillance qui en cas de succès font les héros, en cas de revers les criminels, et qui de l'un et de l'autre firent des victimes.

Le général Championnet avait certes donné à presque tous ceux qui s'étaient distingués de grandes preuves de satisfaction, tant par des mentions honorables et par des promotions qu'il avait faites sur le champ de bataille,

(1) Front bas, nez fortement retroussé, bouche plate, tels étaient les traits de Charette. qui de profil oCfrait une certaine ressemblance avec les grands fauves félins. (Én.)

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