‹ Mémoires;Chapitre 209 sur 222 · SEPARE DE L'ARMEE · texte numérisé non relu

SEPARE DE L'ARMEE

résolu d'y saluer le général en chef Macdonald, mais ma lassitude était telle qu'en arrivant je fus contraint de me coucher. Ne comprenant plus la possibilité de suivre l'armée, je fis appeler le médecin et le chirurgien en chef pour les consulter sur mon état, et tous deux déclarèrent que j'étais hors d'état de supporter aucune fatigue et même une demi-heure le mouvement du cheval ; que de plus une inévitable rechute serait pour moi la conséquence d'un seul jour de marche forcée. Ils firent donc une déclaration écrite, d'après laquelle le général en chef m'autorisa à me rendre à Gènes.

C'était à Gênes que se rendaient d'abord Pauline et son mari; j'étais maître de voyager avec eux; mais, quand l'autorisation me fut apportée, quand j'eus réfléchi que je me trouvais séparé de l'armée» de Naples, au moment où elle marchait à un ennemi un peu plus glorieux à vaincre que les troupes et les insurgés que nous venions de combattre depuis un an,'au moment où elle allait décider du sort de l'Italie, les larmesme vinrent aux yeux. Ne pas quitter Pauline était pour moi un bonheur, donner à ma santé des soins était indispensable, mais me battre pour mon pays, avec mes camarades, passait dans mon âme avant toutes choses, et lorsque le lendemain matin j'entendis les tambours, les trompettes et les musiques des corps qui défilaient, le bruit de l'artillerie, des équipages, enfin le brouhaha d'un grand départ, je résolus de me traîner à leur suite. Je fis en conséquence partir tous mes chevaux et mes équipages (1), ne gardant avec moi qu'une voiture attelée, que la municipalité de Pistoja avait fait mettre à ma disposition.

(1) Mes chevaux de selle et mon fourgon me rejoignirent à Gênes ; quant à mes quatre superbes chevaux de voiture, dont deux gris à queue et crinière blanches, et deux gris pommelés à queue et crinière noires, ceux-là mêmes que j'avais prêtés à RicciuUi, et qu'il m'avait rendus à Florence, ils furent pris par l'ennemi.

556 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL RARON THIÉBAFLT.

Vers midi, Pauline arriva avec ses compagnons de voyage, et je leur fis part de ma détermination. Tous se récrièrent que c'était une folie, que je m'abusais sur le retour de mes forces et que. en traversant TApennin à la suite de l'armée, je ne trouverais pas un bouillon ni peut-être un lit. « Je sens tout ce que Ton doit à l'honneur, ajouta Pauline, et je rougirais de vous si vous étiez homme à l'oublier; mais vous n'êtes pas en état démonter ou de descendre seul de voiture; de quel secours serez-vous h l'armée? » J'insistai cependant; mais, vivant encore dans une sorte de long évanouissement, le moindre effort provoquant en moi des sueurs et des faiblesses, je dus reconnaître que les médecins avaient raison, et que ma jeunesse et mon désir d'agir ne subiraient pas à me sauver du grave danger d'une rechute. C'est une fluxion de poitrine que j'avais eue; la convalescence était indispensable; il fallait s'y soumettre.

Nous employâmes cinq jours à gagner Lerici, où nous devions nous embarquer pour Gênes. Voyageant doucement, sans trop grande fatigue, et, de plus, entouré de soins.je pus insensiblement donner à mes forces le temps de revenir. La jeunesse l'emporta, et peu à peu, oubliant toutes les misères pour ne plus songer qu'aux avantages et aux joies que je devais à ma dernière année de campagnes, je m'abandonnai au plaisir d'escompter ma part de bonheur dans la vie.

C'est que Pauline m'y aidait. Elle fut à Gênes ce qu'elle avait été à Naples et pendant la première partie du retour, la plus adorable et la plus adorée des amies. Nous occupions un même logement; Pauline avait sa chambre attenante au cabinet ouvert où couchaient Thérèse et la gouvernante; mais l'amour qui s'exalte ne connaît pas d'obstacles, et, la première nuit, profitant du sommeil dont elle épiait les signes certains dans le cabi-

AUIT D'IVRESSE. , 55"

net voisin, Pauline put venir me rejoindre dans ma chambre. Cette première nuit fut une telle nuit d'ivresse que nous jetâmes ensemble une même exclamation, un même cri de regret, lorsqu'un rayon naissant de Taurore vint nous donner le signal de la séparation indispensable, et cette circonstance nous fit trouver le jour aussi cruellement matinal que la nuit nous avait désespérés à force de nous paraître et tardive et rapide. Certes je n'en étais pas, suivant l'allégorie de Psyché et de l'Amour, à juger les clartés du matin indiscrètes. Des torrents de lumière n'auraient, pour mon regard, jamais assez éclairé cette ravissante et délicieuse Pauline, et mon culte comme ses charmes auraient pu braver toutes les épreuves; mais Thérèse, mais la gouvernante pouvaient ne plus dormir, et les dernjères ombres de la nuit étaient nécessaires pour protéger la rentrée de Pauline dans sa couche. De rapides baisers scellèrent donc à nouveau les serments d'un amour que mon cœur n'a pas démenti, et quand, pour adoucir les premiers adieux, je fis à Pauline une prière afin d'obtenir qu'elle revînt la nuit suivante : « Je suis à toi, me répondit-elle, use de moi comme tu voudras. »

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