CHAPITRE II
On a vu que parmi les officiers qui au \3 vendémiaire avaient fait preuve de plus de courage et d"ardeur. se trouvait l'adjudant général Solignac; en récompense de sa conduite, il fut nommé chef d'état-major de la première division de l'armée, division qui campait dans la plaine de Grenelle. Je lui fus attache comme adjoint et je devins ainsi le camarade de Burtlic, sur le compte duquel j'aurai souvent l'occasion de revenir. Près d'une année se passa dans cette inaction, et, si l'on veut bien se rappeler les offres que j'avais reçues pour l'armée d'Italie lors du déjeuner que mon père fit avec le général Berthier , on pourra se faire une idée des regrets qui m'assaillirent lorsque les victoires, les conquêtes de cette armée firent retentir l'Europe entière du bruit de sa gloire. L'occasion favorable était passée; je ne devais plus même songer à quitter Solignac, dont j'aurais pu me séparer pour suivre le général Berthier, mais auprès duquel, sans destination de nature à me justifier, j'étais forcé de rester. Il me fallut continuer à traîner dans les rues de Paris un uniforme qu'avec plus d'honneur j'aurais pu porter au delà des Alpes.
Cependant Burthe ne s'ennuyait pas moins de prolonger son séjour à Paris, alors que le canon tonnait depuis l'Adriatique jusqu'à la mer du Nord; Solignac partageait ces sentiments, et, comme il ne négligeait rien
SUR LA ROUTE D'ITALIE. - Il
pour les réaliser, comme, lorsqu'il voulait quelque chose, il était aussi fécond en prétextes qu'ardent dans ses insistances, il put enfin nous annoncer que, pour lui et pour nous, il venait d'obtenir des lettres de service à l'armée d'Italie. Notre joie fut au comble, et la mienne se compléta par l'espoir de mo trouver, en arrivant à Milan, attaché au général Bertliier, ce qui devait exaucer les deux seuls vœux que je formasse alors.
Dès que l'adjudant général Caire, qui remplaçait Solignac, fut arrivé, nous quittâmes Issy et, deux jours après, Paris; mais Solignac, ayant obtenu des frais de poste pour ses adjoints et pour lui, et se trouvant de cette sorte maître de sa route, choisit celle du Bourbonnais afin de passer à Millau et d'y donner quelques jours à sa famille.
Jusqu'à Saint-Flour notre route se fit avec une extrême rapidité; mais, à partir de cette ville, il n'existait plus de relais de poste pour se rendre à Millau, où d'ailleurs on ne pouvait arriver en voiture sans faire un grand détour; le domestique de Solignac reçut donc l'ordre d'y conduire la voiture à l'aide de chevaux de charretier, à petites journées, tandis que Solignac, Burthe et moi, montés sur des chevaux de louage et suivis par un guide également monté et chargé de ramener nos chevaux à Saint-Flour, nous primes à travers les montagnes.
Deux jours devaient suffire pour faire les vingt lieues qui séparent Saint-Flour de Millau. En effet, conformément à notre itinéraire, nous dînions le premier jour à Saint-Ghély et couchions à Marvejols; mais, le lendemain, n'ayant plus d'autre chemin à suivre que des lits de torrents et ne trouvant plus aucune habitation, nous nous égarâmes après avoir dépassé l'endroit où notre guide nous apprit qu'avait été tuée la bête de Gévaudan. Cependant le jour baissait, et nous commencions à être
12 MEMOIRES DU GENERAL RARON THIKBAULT.
assez en peine de la manière dont nous passerions la nuit au milieu de ces montagnes arides, lorsque nous aperçûmes une maison au delà d'une gorge assez profonde. Comme nous avions perdu l'espoir d'atteindre Millau, un gîte, quel qu'il fût, nous devenait aussi nécessaire qu'à nos chevaux; nous nous dirigeâmes donc vers celui-là, en hâtant notre marche autant que cela nous fut possible, et nous y arrivâmes avec la nuit tombée.
Celte maison, nommée la Bastide, était précédée par une cour fermée de murs; elle avait deux corps de bâtiment, l'un faisant face à la porte d'entrée et servant de logement, l'autre sur la droite, espèce de hangar en équcrre, se prolongeant en arrière de la maison et tenant lieu d'écurie. Lorsque nous eûmes dépassé la porte d'entrée, une vieille femme se présenta; et, sur notre demande de nous liéberger, elle nous indiqua l'écurie où le guide alla s'établir avec les chevaux, pendant que nous portâmes nos petits portemanteaux et nos armes dans la seide chambre que l'on voulut nous ouvrir; dans cette chambre, située au seul étage qu'avait la maison, se trouvaient trois grabats. La vieille, qui nous avait conduits et qui regardait nos uniformes d'assez mauvais œil, examinait nos armes avec une attention inquiète et demanda, en montrant un de nos pistolets de poche : « Cela tuerait-il bien un homme? — Ma bonne femme », lui répondit gravement Solignac, « cela le tuerait, quand il aurait cent ans. » Redescendus dans la cuisine, nous y trouvâmes une femme jeune encore, mais qui n'avait pas meilleure mine que la vieille, et dont la figure prit un caractère qui nous frappa, lorsque Solignac, par une forfanterie qui lui était naturelle, eut étalé sur la table ses deux montres à chaînes d'or, une bourse pleine de louis et je ne sais combien de bijoux.