‹ Mémoires;Chapitre 54 sur 222 · M°' DE MONTALEMBERT · texte numérisé non relu

M°' DE MONTALEMBERT

Au reste, ajouta-t-elle, j'arriverai à neuf heures un quart : je vous trouverai encore, et s'il y avait quelque embarras, je le lèverai. »

On apporta sa petite fille, et je fus extraordinairement frappé de trouver sur celte enfant de douze à quinze mois les soixante-quinze ans du père, c'est-à-dire une petite peau de vieille reinette, le menton saillant, enfin tous les traits vieillots : « Voilà, dis-je en souriant à la jeune mère, une petite figure plus honorable pour vous qu'heureuse pour elle. — Bah! tout cela se raccommodera. » J'en acceptai l'augure.

Midi sonna. C'était l'heure à laquelle M. de Montalembert était visible. Nous passâmes dans son appartement ; présenté par sa femme, comme un ami d'enfance, il me reçut avec empressement et bonté, et je me félicitai de cette occasion de faire la connaissance de ce vieillard célèbre, auquel, on le comprend, je ne parlai que de son système.

Indépendamment de mon désir de régulariser et de prolonger mon séjour à Paris, j'étais curieux de constater la puissance de ma protectrice, à laquelle. Dieu me pardonne, j'aurais pu songer à demander bien des choses avant de songer à lui demander cela. Je fus donc chez le ministre de la guerre à neuf heures sonnant. L'huissier voulut m'éconduire, mais, au nom de Mme de Montalembert,il m'annonça, et de suite je fus introduit. Le début cependant ne parut pas très rassurant. » Je devrais commencer, me dit Schérer, par vous demander comment vous êtes à Paris. » Et comme j'exhibais l'autorisation anticipée que je devais au général Masséna : « Je connais votre afïaire », ajouta-t-il avec sévérité; mais à peine eut-il lu mon billet d'introduction, que son ton s'adoucit même en me décochant cette phrase : « On dirait qu'il suffit d'avoir servi à l'armée d'Italie pour se croire

émancipé. » Je répliquai que j'étais loin de telles pensées, et, comme preuve, je le priai de m'accorder un congé avec solde. Il n'aurait pas mieux demandé que de me refuser: mais, dès qu'il me faisait une objection ou qu'il élevait la voix, je nommais Mme de Montalembert, et, grâce à ce nom magique, j'obtins tout ce qu'il me fallait obtenir. En quittant le ministre, je vis entrer la voiture de l'auteur de mes succès; je lui donnai la main pour descendre, et, en la complimentant sur son inconcevable exactitude (elle logeait dans un hôtel situé fiiubourg Saint-Antoine, et nous étions en hiver), je lui dis toutes les obligations que je lui avais. « Je ne venais que pour vous aider au besoin, répliqua-t-elle. Je n'ai donc plus rien à faire ici; mais, puisque j'y suis, je vais dire bonjour à Schérer. — Eh bien, repris-je, dites-lui bonjour et merci, et surtout agréez ma reconnaissance. »

Le général Bonaparte reçut du Directoire l'audience dans laquelle il présenta lui-même aux chefs de la République tous les drapeaux conquis par son armée durant ses campagnes d'Italie. Ambassadeurs, ministres, généraux et officiers supérieurs de terre et de mer, tout ce qui avait rang, autorité, illustration ou notabilité, tout ce que Paris renfermait de femmes riches ou belles, remplissait la grande cour du Luxembourg, magnifiquement disposée pour cette solennité. Et, malgré ce luxe, cette affluence, la recherche des costumes, la parure des femmes, et ce que la mise des Directeurs avait de somptueux, ce fut un petit homme, maigre, pâle, sec, jaune et simplement vêtu, qui fixa tous les regards et parut à lui seul remplir tout l'espace. Pour toujours il avait conquis l'opinion du monde et dominait son pays, son siècle, d'autant plus indiscutablement qu'il affectait plus de simplicité, de réserve et d'impassibilité.

Vingt fêtes suivirent. La plus belle fut un bal donné

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par M. de Talleyrand, alors ministre des affaires étrangères; elle se distingua par un retour à la galanterie et au bon ton, qui généralement redevenaient un besoin. Un fait me rappelle encore ce bal; c'est l'effet que produisit l'aîné des trois Colbert (1), au moment où il entra dans la galerie de l'hôtel de la rue du Bac. Parées des toilettes les plus brillantes, trois à quatre cents femmes étaient assises sur les banquettes en amphithéâtre dont cette galerie se trouvait entourée, et cent cinquante d'entre elles s'y disputaient la palme du luxe et de la beauté. Tous les regards leur semblaient dévolus, alors qu'elles paraissaient si éloignées de rendre à quelque homme que ce fût la moindre part des tributs reçus par elles avec de superbes dédains. Eh bien, l'arrivée de l'aîné des Colbert changea cette disposition. C'était à la vérité un jeune homme magnifique de taille, de figure, de chevelure; son brillant costume de hussard modelait admirablement ses formes à la fois élégantes et fortes. Quand il entra dans la galerie, plus de deux cents femmes se levèrent par un mouvement spontané, pour ainsi dire irrésistible. Tel fut cet hommage, que je n'avais pas encore vu rendre à un homme et qui ne me rappellerait aucun autre souvenir du même genre, sans l'exclamation que la vue du général Dorsenne arracha à un groupe déjeunes dames, en 1804. Ce général, auquel j'aurai à revenir, était alors l'amant de Mme d'Orsay, ce qui faisait dire qu'elle avait le plus beau mari et le plus bel amant de France.

Ce bal, au reste, fut un bal d'adieux pour beaucoup de monde. Bonaparte, général en chef de l'armée d'An-

(1) Edmond-Pierre-David Colbert. entré au service en 1793 comme soldat dans un bataillon de réquisition de Paris, passa au 11" de hussards, y fut nommé sous-lieutcnant au choix et dès lors conquit tous ses grades par sa bravoure, à force de blessures. (Éd.)

gleterre, partit pour une inspection des côtes de l'Océan ; Masséna partit pour aller remplacer Berthier dans le commandement de l'armée de Rome, et moi pour rejoindre le général Masséna, mais d'autant plus heureux que j'avais été confirmé dans le grade de chef de bataillon. Ce grade est de tous le plus difficile à obtenir, puisqu'il y a huit prétendants pour chaque place adonner; c'est le plus important, puisqu'il fait sortir celui qui en est titulaire de la catégorie des officiers subalternes, et qu'il commence à le faire figurer pour son propre compte. Il me fut d'autant plus précieux que, de suite employé comme adjudant général, je ne fus pas destiné à une heure de service comme chef de bataillon; remplissant les fonctions d'adjudant général, je fus même employé comme général de brigade, et enfin, dans une circonstance mémorable, simple chef de bataillon, je combattis comme général de division pendant cinquante-quatre heures, en ayant sous mes ordres six colonels à la tête de leurs régiments, fait qui n'a pas d'autre exemple.

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