TONNEAUX DE POUDRE
à mon arrivée. Enfin, la scène terminée, je m"élançai vers Fabvre en lui criant : « Vous êtes fou et le plus grand fou qui existe... » De fait, à dater de ce jour, sa tête parut détraquée; deux ans après, il mourut à la maison de fous de Chambéry, sa ville natale. Ayant échappé à ce danger, je rentrai fort content de moi-même à Perugia. En dépit de ses rues étroites, la plupart montueuses. Perugia forme une résidence charmante. Elle était peuplée de beaux hôtels, de plusieurs monuments, de cent églises et couvents, pour rédilication de ses seize à dixhuit mille habitants. Gomme beaucoup de villes d'Italie, elle a eu ses peintres, dont elle garde précieusement les chefs-d'œuvre, et, si les serpents de la région étaient les plus beaux de l'Italie, par une coïncidence digne du paradis terrestre, les femmes de la ville, du moins un grand nombre d'entre elles, étaient en 1798 d'une beauté remarquable.
Perugia possédait une université, et parmi les savants dont elle s'honorait se trouvait un médecin septuagénaire avec lequel je me liai; il avait une connaissance parfaite de l'histoire du Trasimène. J'étais parvenu à lui inspirer quelque attachement, et, de cette sorte, je lui avais dû des notes fort curieuses; par malheur, le cahier qui les contenait a disparu avec une grande partie de mes manuscrits, de documents et de pièces historiques à jamais regrettables, qui m'ont été volés en décembre 1829; c'est par suite de ce vol que j'en suis réduit à ne plus savoir les noms d'une foule de personnes dont je parle.
Au nombre des faits que ce médecin me révéla se trouve l'histoire de cette trop fameuse aqua toffana, poison employé sur des papes et qui même servit à transformer l'Eucharistie en un moyen d'empoisonnement. C'est à Perugia que ce poison fut inventé par un
moine. Quant à sa composition , voici ce que, sous la promesse d'un secret dont la mort m'a affranchi depuis longtemps, et que, à une exception près faite pour Gassicourt, j'ai cependant gardé jusqu'à présent, voici ce que m'a dit le vieux médecin : <i Vaqua tojfana, contre laquelle il n'y a pas de remède, dont la moindre parcelle détruit l'existence, qui ne laisse aucune trace et au moyen de laquelle, suivant les doses, on donne la mort dans le délai connu de jours, de semaines ou de mois, est à la fois un produit animal et minéral. Pour l'obtenir, on fait avaler à un porc une forte dose d'arsenic; ensuite, à force de coups de fouet, on provoque chez l'animal une sorte de rage qui lui fait rendre en mourant une écume; cette écume est Vaqua toffana (1). »
Quoi qu'il en soit de cette fabrication, qu'à tort ou à raison je m'amuse à consigner ici, c'est à propos d'un autre souvenir que j'ai réveillé la mémoire de mon vieux docteur. Je le rencontrai la veille d'un voyage que, vers cette époque, j'allais faire à Rome : « Vous choisissez mal votre temps, me dit-il, l'aria caltiva règne dans toute sa force, et si vous n'avez pas fait vos trente lieues, c'est-à-dire si vous n'arrivez pas avant la nuit, votre voyage ne sera pas sans danger! — Mais, lui répondis-je, quel est l'effet auquel on reconnaît l'action morbide de ce mauvais air? — Le sommeil, reprit-il; quelque effort que vous fassiez, seul surtout, et malgré les mouvements de votre voiture, vous ne résistez pas au sommeil; si vous vous endormez, vous êtes mort! — Mais, ajoutai-je, n'existe-t-il aucun préservatif? — Non; palliatif, oui... ainsi emportez une bouteille de
(1) Delpuech, dont je parlerai, m'a assuré qu'en faisant cuire des œufs dans une forte décoction d'arsenic, jusqu'à ce qu'ils soient durs, on obtient aussi le moyen de donner la mort sans laisser de traces. Don Pedro aurait été empoisonné par un œuf ainsi cuit.