‹ Mémoires;Chapitre 9 sur 222 · DE NICE A GENES · texte numérisé non relu

DE NICE A GENES

reprendre les manœuvres, franchir ce formidable cap et gagner un petit port où nous relâchâmes au jour, pour donner quelque répit à l'équipage. Prêts à mettre pied à terre, nous appelâmes en vain Solignac, et ce ne fut qu'en frappant aux portières que nous réussîmes à le réveiller. Enchanté du parti qu'il avait pris, il vint partager avec nous un déjeuner consistant en sardines, qu'à la hùte on pocha pour nous et qui, jetées toutes vivantes dans la poôle, composèrent un régal dont il est inutile de faire l'éloge.

A peine étions-nous débarqués à Gênes, où se termina notre odyssée, Solignac partit à franc étrier pour Milan, où le quartier général de l'armée venait de revenir. La division Masséna avait besoin d'un chef d'étatmajor; de suite pourvu de cet emploi, Solignac reprit sa course; il arriva à Vérone, n'ayant plus qu'un louis dans sa poche; mais une maison de jeu y était déjà établie, il s'y rendit au débotté, gagna soixante louis dans la première séance et acheta un cheval qu'il appela Fortune. Pendant qu'il atteignait sa destination et se trouvait en fonction, purgé de son arriéré de solde, avec de l'or dans ses poches et des chevaux dans son écurie, nous étions livrés au plus cruel embarras. Il me fallut en effet commencer par faire raccommoder sa voiture, cassée pendant le débarquement, rester deux jours à Gênes, me procurer des chevaux de trait et fournir aux besoins de Lallemand, de Rouvelet, de Fabvre et de Burthe. Nous avions sans doute le logement et les vivres, mais que de dépenses inévitables pour une route de près de cent lieues et faite lentement! Ayant de quoi me suffire, je fus dix fois tenté de marcher pour mon propre compte; mais Solignac, que nous pensions rejoindre à Milan, m'avait recommandé son bagage, et Burthe, qui était à sec, aimait à boire. Ce que j'avais [)U faire d'avances ne nous avait

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conduits que jusqu'à Milan, où Solignac n'était plus; il fallut donc recourir à d'autres moyens, et, conseil tenu, il fut décidé que, des douze couverts que Solignac avait avec lui, six seraient vendus, que Lallemand en toucherait le produit, l'emploierait et en rendrait compte. Cette vente, forcée s'il en fut, devint le sujet d'une colère de Père Duchêne et, quant à moi, l'occasion d'observer que personnellement je n'avais eu besoin de rien et de personne; que pour ce qui était des autres, il n'eût pas fallu recruter ceux qu'on ne voulait point nourrir, et que, en fin de compte, tout s'était borné au sacrifice d'une faible partie pour sauver le surplus.

Nous étions forcés de passer à Milan pour savoir ce qu'était devenu Solignac, qui ne s'était nullement inquiété de nous l'apprendre et qui, sans ses effets, ne se serait pas môme souvenu que nous existions; je profitai de cette circonstance pour aller rendre mes devoirs au général en chef, qui pour la seconde fois devenait le mien. Burthe, tout en soutenant que c'était de la servilité, se décida cependant à me suivre; au moment où nous fûmes introduits, on annonçait que le repas était servi, et le général Bonaparte nous invita à dîner avec lui. Cette marque de bienveillance n'était pas seulement un honneur pour deux lilliputiens, l'un capitaine, l'autre lieutenant, mais de plus elle nous imposait le devoir d'accepter. Par malheur, Burthe, qui n'avait ni le sentiment des déférences que donne l'éducation, ni le tact qui peut résulter de l'instinct, ne vit dans cette invitation qu'une occasion d'afficher qu'il n'avait pas besoin d'un général en chef pour manger; beaucoup trop pénétré de l'excellence de la familiarité républicaine, il se hâta de répondre ; « On nous attend pour diner à notre auberge. » Prétexte digne du reste. Le regard que le général en chef porta sur lui, son sérieux, quoiqu'un

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sourire m'eût paru mieux placé, la visible et juste désapprobation de Berthier, les figures des aides de camp, attestaient comment cette inconvenance avait été jugée. Aussi et quoique, en dépit des signes de Burthe, j'eusse afîecté de rester pendant presque tout le dîner, quoique j'eusse tenu à placer quelques mots, afin de prouver ou que personne ne m'attendait, ou que j'étais occupé de tout autre chose (jue de ceux qui pouvaient m'attendre, Burthe y compris, j'ai toujours été convaincu que j'étais à peine parvenu à affaiblir une impression défavorable et une de ces premières impressions, en général si importantes. Quant à Burthe, comme il était aussi enchanté de sa conduile que j'en étais mécontent, je renonçai même à me faire comprendre de lui, son esprit naturel ne lui ayant donné d'autre supériorité que celle des lazzi de corps de garde.

Un désappointement plus grand encore m'attendait. J'étais resté persuadé que le général Berthier se rappellerait, en me voyant, l'olfre qu'il avait faite à mon père et que par faux calcul je n'avais pas acceptée. J'espérais donc qu'il aurait quelque chose à me dire; mais il reçut mes adieux assez froidement et se borna à ce mot : « Solignac doit avoir besoin de vous... » Gela devenait trop clair; je lui avais préféré Solignac, dont le ton, les manières, les turbulences, les moeurs ne pouvaient convenir ni à Bonaparte, ni à Berthier; quoique je me trouvasse en Italie, je n'y étais pas venu, on m'y avait amené; enfin la grossièreté que mon camarade venait de faire justifiait contre moi de nouvelles préventions. Aurais-je dissipé ces erreurs en demandant à Berthier un moment d'audience? Je l'ignore; mais, par raideur ou par humeur, je fis le sacrifice de ce qui pouvait me rester d'espoir et je quittai Milan, simple adjoint de Solignac.

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Je rejoignis à Vérone la division Masséna. Soixante heures après mon arrivée, le général Masséna, qui commandait, me fit appeler et me remit une dépèche pour le général en chef, en m'ordonnant de la lui porter à franc étrier. Ce métier de courrier était au nombre des attributions des officiers d'état-major de cette armée, et celui qui convenait le mieux à la plupart d'entre eux. J'espérais en être quitte pour de la diligence, je me trompais; en efi"et, au lieu de se faire remettre ma dépêche par Taide de camp de service, le général en chef me tit entrer dans son cabinet, reçut la dépêche de mes mains et, après l'avoir rapidement parcourue, commença une série de questions, dont le nombre et la rapidité dépassèrent tout ce (jue javais imaginé dans ce genre.

Ainsi, quel est le nombre des présents sous les armes, dans la division Masséna? Combien dans la 20° légère, la 18% la 25% la 32" et la 75"? Combien dans le 5" de dragons et le 1" de cavalerie? — Les corps de cette division ont-ils des détachements en arrière? De quelles forces sont-ils? Où sont-ils? Viennent-ils? et quand les attend-on? — Dans quel état sont l'armement, l'habillement et les chaussures? Quelles ressources existent à cet égard? — Quelle est la situation de l'artillerie? En quel état sont le matériel et les chevaux? — Les distributions sont-elles régulières? Le pain, la viande, le vin, les fourrages sont -ils de bonne qualité? — Combien d'hommes aux hôpitaux du lieu, combien aux hôpitaux externes? — Comment sont tenus ces hôpitaux? Quelle est la mortalité? Que fait-on pour la diminuer? — Quelle est la ligne occupée par la division? Comment les troupes sont-elles réparties? Quel est le service qu'on leur fait faire? Comment se fait le service? — Où sont les postes de l'ennemi? Quelle est la ligne de son can-

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