‹ Mémoires;Chapitre 131 sur 137 · Mme Alfred de Noailles · texte numérisé non relu

Mme Alfred de Noailles

gués dans mes Mémoires; j'en ai les preuves, que le ministre de la police a vues ; elles ont motivé de sa part l'intérêt qui a succédé à la persécution qu'il m'a fait subir pendant un an.

A mon arrivée à Londres, au mois de septembre 1792, deux députés y avaient été envoyés de Saint-Domingue pour remettre la colonie aux Anglais en toute propriété, et leurs offres avaient été acceptées par le ministère; ils vinrent me prévenir de cette belle transaction, dont je fus indigné. Il avait alors à Londres l'élite des grands propriétaires de la colonie; nous étions quatre-vingt-dix possédant les plus riches habitations : M. de la Ferronays, M. l'évêque de Comminges, aujourd'hui évoque de Nancy, M. de Fontenille, etc. Je leur dis ce que je venais d'apprendre, et combien], il était indécent, coupable, que des particuliers inconnus, se disant députés des habitants de Saint-Domingue, disposassent de cette possession; que nous, grands propriétaires, n'avions pas le droit de faire un tel traité au préjudice de notre pays, de notre souverain ; que, chassés et proscrits en France par les Conventionnels, égorgés à Saint-Domingue par nos nègres, nous avions bien droit de demander protection et secours à une puissance étrangère qui n'était pas en guerre avec la France, mais non celui d'aliéner une de ses plus belles possessions. — Sur cet exposé, les propriétaires s'ameutent et se rassemblent : ils me nomment leur député, leur fondé de pouvoirs auprès du ministère anglais, pour solliciter sa protection dans les termes et aux conditions que je trouvais seuls légitimes.

Je vais à M. Pitt avec cette mission; je lui parle de nos devoirs de Français, des intérêts même de l'Angleterre, qui étaient d'étouffer une révolte de nègres et de ne pas se hâter ainsi de dépouiller la France. Je lui dis ces propres paroles qui lui firent impression : « Il paraît qu'il est question d'une coalition entre l'Angleterre et les puissances du continent contre la Convention : quelle en sera la base, et comment pensez-vous vous entendre, si votre début est de prendre pour vous notre plus belle colonie? Il faudra donc divisertoutesnos provinces entre les coalisés; mais croyez-vous qu'il y ait un seul Français honnête, quelle que soit son opinion, qui ne se réunisse à. ceux qui combattent pour empêcher le- démenr

LETTRE A DE GERANDO. '(s7

brement? » M. Pitt entend raison : le premier traite est annulé; il n'est plus question, pour l'Angleterre, de s'approprier Saint-Domingue et d'en recevoir l'investiture des propriétaires, qui se mettent, jusqu'à la paix, sous la protection de Sa Majesté Britannique. — Je conserve donc aux Français le droit de rester Français, et je le conserve si bien, que le serment d'obéissance n'est prêté dans la colonie que jusqu'à la paix; mais je le conserve mieux encore, ainsi que vous l'allez voir : je reste député; les habitants de la colonie confirment le choix fait à Londres ; les Anglais arrivent, occupent à peu près les deux tiers de la colonie et ne peuvent parvenir à s'emparer de l'autre tiers. — Alors, j'interviens auprès du gouvernement anglais, en ma qualité dedéputé; je dis aux ministres: «Vous savez que nous sommes restés Français; vous combattez pour votre compte comme pour le nôtre une révolution anticoloniale; vous y dépensez beaucoup d'hommes et beaucoup d'argent. Le gouvernement français s'améliore; une assez bonne composition dans les deux conseils me fait croire que les principes conservateurs des colonies y prévaudront : votre objet sera rempli, si nous délivrons la Jamaïque de toute crainte d'insurrection, en nous en délivrant nous-mêmes. Je vous offre de vous débarrasser des deux tiers de vos àéQêMét accordez-nous seulement un subside, avec lequel nous solderons des Espagnols; avec eux, nos nègres fidèles et nos milices, nous viendrons à bout des révoltés, si vous me permettez de négocier cet arrangement avec le Directoire en lui garantissant la restitution de Saint-Domingue; et pour cela laisseznous nous gouverner nous-mêmes. »

Ces propositions sont acceptées; je suis moi-même investi des pouvoirs du gouvernement, que je partage avec M. de Bouille : j'écris, avec la permission des ministres, au Directoire, aux deux conseils; j'adresse mes lettres à MM. Portalis, Marbois et Yaublanc, qui communiquent le tout au sénateur Barthélémy, alors directeur. — Us me répondent que le Directoire n'entendra à aucune proposition de ma part. Je gémis de son aveuglement; je résigne les pouvoirs que j'avais reçus; et comme j'avais préparé la colonie à ce changement de scène, sans pouvoir lui dire tout, quelques Ifttbtejtes per~

APPPEXDICE.

suadent à la tourbe que je les trahis, que je trahis le gouvernement anglais, que je suis devenu Jacobin, agent du Directoire. Un décret de leur conseil révoque ma mission en me signalant comme traître; les papiers anglais publient ce décret, et le public à Londres, qui ignorait tous ces détails, me croit un moment sot ou perlide; et M. deStahremberg1, aristocrate zélé, va trouver le duc de Portland pour me faire renvoyer d'Angleterre; il en a bien été honteux depuis. — Tous les ministres anglais se récrièrent sur cette infamie; tous déclarèrent que j'avais servi mon pays avec leur consentement; et comme j'étais privé du traitement que me faisait la colonie, M. Pitt me lit donner, ma vie durant, celui que l'on faisait au vice-amiral français, M. le comte d'Hector. Après le 18 brumaire, lorsque je vis le gouvernement consulaire établi, je remets le traitement, j'annonce mon retour en France avant d'en avoir reçu la permission; je l'annonce aux princes français et aux ministres anglais; j'écris au consul Lebrun ; je reste six mois sans obtenir la permission de rentrer; je pars sans l'avoir obtenue; je suis arrêté à Dunkerque et exilé pendant un an, jusqu'à ce que le ministre de la police, instruit des faits, me dit : « Votre conduite a été telle, dans une ligne très-différente de la mienne, que je ne connais personne qui ne voulût l'avoir tenue. — Je pense comme vous, lui répondisse, mais je n'en suis pas moins ruiné. »

Tels sont les faits, mon cher ami, sur lesquels je vous demande d'autant moins le secret, qu'ils seront très-publics un jour, ainsi que mes rapports avec les princes et tout ce que j'ai fait d'efforts inutiles pour les mettre dans la route de leurs vrais intérêts. — Si M. Maret et vos personnages éminents ignorent tout cela, comme c'est probable, qu'ils consultent Fouché, qui a vu les preuves.

P. S. L'incorrection de mon style est un vice habituel; j'écris trop vite pour écrire purement, mais je corrige, si l'on a la bonté de noter au crayon les négligences.

I. Ambassadeur de l'empereur; il a élé question de lui page 4S7

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