MINISTRE DE LA MARINE
(Tome lur, page 44.)
Toulon, 21 juillet 1788.
Monseigneur,
Les efforts combinés de plusieurs sociétés qui se sont réunies en France et en Angleterre pour opérer l'affranchissement des nègres dans les colonies, m'ont engagé à recueillir ce que j'ai écrit en plusieurs circonstances. En 1775 je fus chargé par M. de Sartine de traiter cette question, contradictoirement à un plan donné à M. Turgot, pour effectuer la révolution qu'un redoublement de zèle et d'intérêt pour les nègres escla- \<s voudrait accélérer aujourd'hui; mais je ne me serais pas permis de démontrer les dangers, l'impossibilité même d'abolir l'esclavage des noirs dans les colonies en en dissimu-
lant les vices et les abus. C'était donc m'imposer l'obligation d'en solliciter le redressement, et tel est le double objet du travail que j'ai l'honneur de mettre sous vos yeux. J'y présente les motifs qui font tolérer l'esclavage des noirs; j'examine ce que la justice et l'humanité nous permettent et nous commandent à cet égard; je rapporte les objections les plus connues contre cette institution repoussante, et j'y réponds d'après ma raison et d'après mon expérience du régime colonial.
Par une suite des mêmes principes, je m'élève contre l'opinion des colons qui craignent que l'autorité législative intervienne entre le maître et l'esclave. Je trouve juste et nécessaire de retrancher de la servitude tout ce qui n'est pas indispensable pour la sûreté des propriétés et des cultures des colonies. Je rappelle l'insuffisance des mesures prises pour cela par le Gouvernement, et je linis par proposer un plan de règlement qui fixe tous les détails de la police des esclaves, et les moyens de protection qui leur sont dus contre la violence et l'injustice des maîtres. Ce plan avait été discuté en 1779, dans le conseil de législation, dont j'étais membre. Il faisait partie d'un travail considérable qui embrassait toute l'administration et la législation des colonies et qui a été abandonné par des motifs que j'ignore; mais j'ai conservé le droit d'en distraire dans l'occasion tout ce qui m'appartient, et je ne crois pas pouvoir en faire un meilleur emploi quedans ce moment-ci. J'ai donc envoyé le mémoire à la société de Lyon, correspondante avec celle de Manchester, et j'ai l'honneur, monseigneur, de le soumettre à votre jugement, comme traitant d'un objet assez grave pour trouver place parmi ceux qui sollicitent votre attention. Je ne me flatte pas d'avoir saisi Je point de vérité et de justice auquel il convient au Gouvernement de s'arrêter, et je me garderais bien, si j'en étais le maître, de convertir mon opinion en acte législatif avant qu'elle eût subi une discussion libre et un examen réfléchi; mais ce que vois avec certitude, c'est que les deux extrêmes entre lesquels je me suis placé, l'affranchissement et la servitude illimitée, présentent, l'un un danger éminent, l'autre des abus révoltants. Il est donc essentiel d'éclairer sur