Paris, Imprimerie rovale, 1842. — 7 9 pages in
« des mouvements qu'excitaient dans la Lorraine et dans « l'Alsace une mauvaise administration, et le regret de l'an- « cienne domination des princes lorrains et autrichiens. Il y « avait aussi du mécontentement dans d'autres provinces, et « l'on apprit que des villages entiers émigraient de France en « Allemagne. Le peuple est trop nombreux, disaient des ad- « ministrateurs inhabiles; il n'y a pas de place pour tant de « monde; les gens des campagnes, trop pressés ici, vont « chercher des pays moins peuplés.
« Au lieu de réformer les abus, on imagina de transporter « à la Guyane ces gens peu difficiles en fait de bonheur, et « qui ne voulaient que du pain. On espérait en même temps « mettre cette colonie en état de nous dédommager de la « perte du Canada, conquis par l'Angleterre, et de la Loui- « siane, que la France venait de céder à l'Espagne. Les rap- « ports sur la fertilité du sol de la Guyane n'étaient point « exagérés, et le ministre français crut exercer un acte de la « bienfaisance royale en y faisant passer ceux qui étaient « disposés à émigrer. Le chevalier Turgot, homme zélé pour « le bien public, mais ayant peu d'expérience et une tête « ardente, comptant sur le succès de cette expédition, en « obtint la principale direction.
« Des invitations, au nom du roi, furent répandues dans « les villes impériales, et affichées sans opposition de la part « des magistrats. Elles contenaient de magnifiques pro- « messes. Beaucoup d'Allemands furent séduits par l'espoir « d'une liberté et d'un bien-être qui manquent à plusieurs « dans leur pays. On publia une géographie de la Guyane, « une Maison rustique de Cayenne. On mit à cette transmigra- « lion un appareil vraiment royal. Je partis de Mayence; à « Alanheim, je reçus de l'envoyé de France quelque argent « pour me rendre à la première ville française, et là, de nou- « veaux secours me mirent en état d'aller jusqu'à Rouen, port « de l'embarquement. — Des Français, en plus grand nombre « que nous Allemands, se déterminèrent aussi; enfin, l'on vit « plusieurs familles du Canada, de la Louisiane et de l'île « Royale, abandonner leur pays natal et leurs propriétés pour « la Guyane. Ils préféraient les lois et un gouvernement
« français à leur propre pays, qui passait sous des lois étran- << gères.
« M. Ghan vallon, intendant, fut envoyé dès 1763, un an « avant le chevalier Turgot, et on le chargea de faire toutes « les dispositions préalables. Il s'occupa dès son arrivée du « choix du local, et ce choix était bon, quoiqu'on ait pu dire: « c'étaient les îles duSalutet les terres qui sont à l'embouchure • du Kourou. Elles sont fertiles; la rivière est poissonneuse, « ainsi que la mer où elle se jette; ce canton est à douze lieues « de Cayenne, sous le vent.
« (Test sur les bords du Kourou que furent débarquées, dès « le commencement de 1764, environ douze mille personnes « de tout ûge, de loutsexe. Au lieu de procéder successive- « ment et à des intervalles éloignés, on céda à l'impatience « de tout faireà la fois. Les approvisionnements furent d'abord « prodigués, mais il n'y avait point de magasin pour conser- « ver une quantité prodigieuse de denrées. La chaleur et l'hu- « midité en détruisirent une partie. 11 fallut bientôt jeter aux « animaux ce qui devait servir à faire subsister longtemps les « hommes. La moisissure attaqua les meubles et les vête- < ments. Les vases furent brisés, une quantité immense de « vin fut gâtée dans les futailles. A défaut de cabanes ou de « tentes, on forma des abris avec des voiles de vaisseau; mais « la pluie, le vent et la chaleur pénétraient de toutes parts. « Au lieu d'habituer par gradation les journaliers au travail, « on exigeait d'eux des corvées et un service publie qui ne « leur permettaient pas de s'occuper de leurs propres défri- « chements.
« Le temps s'écoulait, et les grandes espérances qu'on avait « données aux émigrants ne se réalisaient point. Bientôt l'en- « nui et le découragement se répandirent parmi eux. Quel- « ques actes d'autorité faits à contre-temps les désespérèrent. « L'intendant et ses familiers se livraient à la dissipation, et « leurs festins contrastaientavec lamisèrepublique. On croyait « peut-être y faire ainsi quelque diversion; mais au bruit de « ces amusements mêmes, la contagion se déployait avec « fureur.
« Il mourait jusqu'à quinze ou vingt individus par jour. Il
« est bien vrai qu'après les avoir ainsi imprudemment expo- « ses à périr, rien ne fut épargné pour les conserver. On acheta « tout ce qui put être tiré des colonies voisines; mais l'im- « possibilité de distribuer des soins particuliers à tous était la « principale cause du mal. La mortalité était générale quand « le chevalier Turgot arriva. C'était pour lui le moment de se « montrer et d'agir. On s'attendait qu'il viendrait visiter les « émigrés, et leur apporter les consolations qui dépendaient « de lui ; mais il ne put se résoudre à être témoin de cette dé- « solation. 11 tit arrêter Chanvallon l; cet intendant fut con- « duità Cayenne, et sévèrement gardé pendant quatre mois. « M. Turgot se hâta de retourner en France. La frégate qui « portait passa à la vue des îles. Les cris des émigrés l'appe- « laient; il répondit : Je ne puis supporter la vue de tant dt « maux, et il poursuivit son voyage.
« Il fallait qu'une victime pûtabsoudre, aux yeuxdupublic, « le duc de Choiseul de l'imprévoyance avec laquelle on avait « procédé. Le nom de Turgot était justement révéré, sa familU « en crédit; on ne songea pas même à reprocher au gouver- « neur sa désertion au moment du danger. »