‹ Memoires posthumes du feldmarechal comte de Stedingk (volume 3)Chapitre 6 sur 13 · Q MÉMOIRES POSTHUMES · texte numérisé non relu

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fera point employer, mais cela consoie et cela doit faire naître dans tous les cœurs le désir de se signaler ; c'est l'effet que cela produit sur moi , et l'accueil gracieux qu'on me fait à la cour y met le comble. Plus on connaît la famille royale, plus les hommages deviennent sincères, et l'expression du sentiment. Le roi a le désir le plus vif et le plus constant de rendre son peuple heureux ; il est instruit, appliqué , et dans son intérieur il est gai , parlant , et tout ce qu'il dit porte l'empreinte de la bonté et delà justesse. La reine , qui oserait entreprendre de faire son portrait? c'est l'ornement de son sexe. Elle est en femme, si j'ose me servir de cette expression , ce que Votre Majesté est en homme. Si les bontés qu'elle daigne avoir pour moi se changeaient en disgrâce , mon sentiment là-dessus ne changerait point.

J'ai eu le bonheur de souper dans les cabinets; on dit que sous ce roi aucun étranger n'y a soupe. On crie beaucoup contre cette prétendue nouveauté ; mais c'est le propos de Tenvie. Les Dillons ne sont pas plus français que moi , et la reine qui a mis à cette fave^ur toute la grâce possible , dit publiquement que mes services m'ont naturalisé. Ces soupers ressemblent beaucoup aux petits sou-

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pers de Votre Majesté ; on y joue, on y cause, la gaietç s'assied sur le trône , et l'on ne remarque son élévation que pour nous rendre ses dons plus agréables et plus flatteurs. Heureux les rois qui savent être hommes ! On regrette de n'avoir qu'une vie à leur sacrifier. C'est ce que j'ai senti souvent en voyant Votre Majesté. Quand je songe, Sire, que je serai pour longtemps, peut-être pour toujours, privé de ce bonheur , car on ne peut répondre des événements de la guerre , je me sens aussitôt plongé dans la douleur la plus amère. Il est alors une faveur que mon cœur ose ambitionner; et quand je vois le portrait de Votre Majesté dans les mains de quelqu'un, je me dis : il est bien plus heureux que moi ; il me semble que cette faveur me rendrait plus content, plus fort, qu'elle me mettrait au-dessus des dangers, des événements de la guerre , et que je la ferais voir de si près aux ennemis qu'ils en trembleraient; pourquoi. Sire, les ennemis de la France ne sont-ils pas les vôtres? Mais non, régnez pour donner la paix et le bonheur à la terre! Que je porte ces traits où se peint votre âme , pour exciter l'amour et le respect en tous ceux qui les verront. Mais sous quel titre oserai-je prétendre à cette faveur ? celui de vous aimer , Sire ,

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^omme on n'a jamais aimé un roi , et d'être privé par les circonstances du bonheur de vous faire ma cour.

Je suis , etc.

CuRT V. Stbdingk.

WJ GOMTB DE STEDIN6K. ^9

LETTRE DE M. DE STEDINGK AU ROI

Versailles, le 5 mars 1780.

Sire ,

Il paraît certain , malgré les incrédules , qu'il y aura bientôt une nouvelle expédition en Amérique. Les régiments de Bourbonnais , Neustrie , Saintonge, Soissonnais, d'Anhalt et de Deux-Ponts ont reçu les ordres de se tenir prêts pour être embarqués dans le courant du mois prochain. Le marquis de Rochambeau les commandera.

Il parait certain aussi , que les ministres n'ont aucune envie de m'employer, et que les Dillons et moi nous partageons le sort de notre brave gé-

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nérah II semble que notre aspect les fait fuir. Il m'est impossible d'en obtenir une audience , et les distinctions que je reçois à la cour , loin de me recommander, paraissent produire un effet contraire. Cependant les circonstances me sont extrêmement favorables. Par une ordonnance qui vient de paraître , les maréchaux de camp commandant les régiments allemands seront obligés de les quitter et six régiments vaqueront. J'en ai demandé un , par préférence celui d'Anhalt. J'ai écrit au prince de Monbarey plusieurs fois ; mes lettres n'ont produit aucun effet , pas même une réponse , et la reine m'a dit hier à une petite fête chez la comtesse Jules (de Polignac) , qu'elle ne pouvait faire entendre raison au ministre. Je n'y vois plus qu'un moyen , c'est que Votre Majesté me fasse la grâce d'écrire au roi et un mot à M. de Maurepas, cela serait décisif. On n'oserait point résister ; mais si elle préférait écrire à la reine , cette princesse en serait charmée , et elle se sentirait plus forte avec une telle recommandation. Le plaisir de faire un heureux suffit à Votre Majesté pour l'engager à cette démarche. Cependant j'ose encore Observer qu'un régiment étranger sous mes ordres offirirait un débouché aux Suédois , auxquels Votre Majesté

permettrait de servir en France , et qu'il serait très^faoile de trouver un arrangement qui rendrait ce service plus utile à Téducation de nos jeunes officiers, qu'il a été jusqu'ici. Quelque régiment étranger qu'on me donne , je suis sûr d'être bientôt embarqué. J'ai donné un mémoire au ministre pour i^ouver la nécessité d'envoyer par préférence des régiments étrangers en Amérique , et je crois que j'ai gagné du moins cette cause. Les Américains étant presque ruinés, tout le poids de la guerre tombera tnentôt sur les Français , et Ton sera obligé de faire plus d'un armement. Quant à celui-ci , s'il ne part pas incessamment , on sera obligé de l'augmenter et Votre Majesté me donnerait peut-être encore dans cette campagne quelque occasion de me distinguer. C'est aind que je devrais tout, jusqu'aux grâces du roi de France, aux bontés de Votre Majesté, et elle sait combien je serais heureux de lui tout devoir.

Je suis , etc.

CURT V. SïEDlNfiK.

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Lors du retour de M. Stedingk en France , le roi le nomma chevalier de Tordre du mérite (correspondant à celui de Saint-Louis , celui-ci pour es catholiques, l'autre pour les protestants), avec une pension à vie de 6,000 francs , pour sa belle conduite pendant la guerre d'Amérique. Cette pension fut enlevée à M, de Stedingk par la révolution française, et il eut la délicatesse de ne pas en réclamer la cc»itinuation après la restauration , ainsi que beaucoup d'autres l'ont fdt, quoiqu'elle eût certainement été restituée alors, par suite des relations très-intimes que M. de Stedingk avait avec Louis XVIII, auquel il avait même eu l'occasion de rendre de très-grands services durant l'émigration , et par le crédit dont M. de Stedingk jouissait à la cour de Russie et à celle de Suède.

De retour à Versailles, Louis XVI s'approcha un jour de M. de Stedingk, et lui dit avec cette bonhomie qui lui était si propre : t II fait bien chaud aujourd'hui, M. de Stedingk, mais pas autant qu'à la Grenade ! »

Le baron Stedingk se rappelait avec plaisir plusieurs réponses des militaires français qu'il avait sous ses ordres. L'un d'eux , garde du corps qui s'était engagé comme volontaire dans l'expédition

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d'Amérique, fut blessé à mort à la prise de Savannah. Le baron Stedingk le trouvant étendu à terre avec d'autres blessés, voulut s'arrêter pour ne point le fouler aux pieds; mais le mourant, rassemblant un re^ de forces, lui dit : « Passez, mon commandant; trente honunes comme moi vous frayeront un chemin. » Un autre s'étant emparé d'un poste difficile et presque imprenable, on lui demandait conunent il y était parvenu : « C'est que l'ennemi s'y trouvait, répondit-iL »

M. de Stedingk fut nommé, lors de son retour d'Amérique, colonel en second du régiment d'Alsace (infanterie, 1780), et,, ce qui est fort singulier, fut nommé la même année colonel des dragons de Caréliej au nord de la Finlande^ de manière qu'il était chef de deux régiments à la fois, l'un d'infanterie , l'autre de cavalerie, stationnés à plus de mille lieues l'un de l'autre.

Il fut nommé la même année chevalier de l'ordre de VÊpée en Suède pour la manière distinguée avec laquelle il avait servi en Amérique.

M. Stedingk partageait son temps alors entre le commandement de ses deux régiments, et les plaisirs de la cour de Versailles. 11 y a une lettre de lui au roi, datée de ce lieu de délices, qui

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prouve combien peu l'homme peut prévoir les événements de sa vie. Elle contient une relation de la naissance du dauphin^ et décrit Fenthousiasme que cet événement excita à la cour de France. C'était ce même enfant qui , quelques années plus tard , devait mourir chez un abominable savetier.

LETTRE DjE M. DE STEDINGK AU ROI.

Versailles , ce 22 octobre 1781.

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