LETTRE DE M. DE STËDINGK AU COMTE ^E CREUTZ
Grenade, le 13 Juillet 1770.
Nous venons de prendre Grenade; cette prise « très-importante par elle-même , est encore relevée par la gloire dont les troupes se sont couvertes. Jamais^ peutr-étre, il n'y a eu d'action plus vive et plus brillante. Qu'on se figure une montagne , haute et escarpée, isolée^ elle domine sur le morne qui l'environne. Elle couvre la ville , la rade et le fort; elle est retrsuichée du haut en bas par un triple retranchement Sur la crête était une batterie murée , garnie de cinq pièces de 36, qu'il fallait prendre avant d'arriver au sommet. Cette position paraissait si forte que milord Macartney la
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jugeait imprenable. En conséquence, il y avait transporté ses effets les plus précieux ; tes habitants avaient suivi son exemple. L'attaque se fit sur trois colonnes ; nous étions treize cents hommes. J'ai fait les fonctions d'aide-major général dans cette petite armée. J'ai marché avec M. de Dillon à la tête de la colonne du centre, celle qui attaquait la grande batterie et les retranchements du fond. Le point de vue que M. d'Estaing m'avait donné était la bouche du canon de la grande batterie. Je n'oublierai de ma vie la marque d'estime qu'il m'a donnée en cette occasion ; mais sans préventions je lui dois le témoignage , qu'on ne peut montrer plus de valeur et d'intelligence qu'il a fait ; aussi est-il adoré des troupes. Après avoir débarqué le 2 du mois dans une petite anse hors de portée du canon, les troupes se portèrent par des sentiera^ à travers des rochers et des montar gnes à un centre commun d'attaque. Il n'était pas possible de monter à cheval, et très-souvent nous marchions à quatre pattes dans la boue et sur des pierres. Arrivés le 3, au point de l'attaque, après avoir rafraîchi les troupes, nous montâmes à l'assaut à trois heures de la nuit. La montagne était toute en feu ; le fort et les bâtiments , qui étaient
dans le port, faisaient un feu continuel sur nous ; les bombes et les grenades pleuvaient sur nous. Nous marchâmes sans tirer un coup de fusil ; les palissades furent arrachées , les retranchements emportés les uns après les autres ; on battait la charge , et les blessés et les mourants criaient encore : Vive le roi ! On conçoit difficilement à quel point l'âme est exaltée dans ces moments , et combien rhomme est au-dessus de Thomme ; chaque soldat était un héros. Comme je marchais à la tête de Tavant-garde , arrivé au pied de la batterie murée , je la trouvai si haute , que malgré mes efforts, je ne pus pas monter dans Tembrasure; mes forces étaient épuisées ; je priai le soldat qui me suivait de m' aider, et je lui offris ma bourse. Non , me dit-il , je veux y monter le premier, je vous aiderai après, il fut tué dans le moment, et son corps me servit d'échel^e. Dans moins d'une heure la montagne fut emportée ; le soldat s'est livré pendant quelque temps à toute la fureur d'un vainqueur irrité ; mais j'ai eu le bonheur de sauver la vie à deux officiers anglais au moment où ils allaient être poignardés, au risque moimême d'en être estropié. Le butin a été immense, et nous avons pris soixante bâtiments dans le
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port. Le combat naval a été aussi vif. Bilron est venu nous àttacpier & la pointe du jour avec vingt et un vaisseaux de ligne ; il avait Tavantage du vent, et arrivait sUr nous à toutes voiles dans le plus bel ordre , tandis que nous étions en calme et n'avions pas encore formé notre ligne. 11 avait encore pour lui les courants ; il a manœuvré en perfection , et il s'est battu avec un acharnement vraiment anglais. Barrington s'est conduit en héros ; son pavillon a été trois fois abattu et trois fois relevé. A la fin de l'action il n'avait pas un canon qui ne fût démonté ; mais il faisait feu de ses gaillards et des hunets au défaut du canon. Malgré tout cela la flotte anglaise a été complètement battue , et elle ne nous est échappée qu'à la faveur de la nuit, et par l'avantage qu'elle avait d'être au vent. C'est uniquement à la supériorité du feu , à la célérité et à la justesse du service du canon, et à l'habileté descanonniers, que M. d'Estaing doit la victoire , et cet avantage sera, dans toute la guerre , du côté des Français.
Après ce beau fait d*armes « le comte d*Estaing se rendit avec sa flotte vers le midi des États-Unis d'Amérique, où les Anglais avaient porté leurs armes ; aidé des Américains , il parvint à débarquer ses troupes près de la Savannali en Géorgie. La forteresse occupée par les Anglais , déjà forte par elle-même , Tétait devenue encore davantage par les forts détachés et le&abatis qu'ils y avaient construits.
Le comte d'Estaing résolut néanmoins de la prendre d'assaut, malgré Tavis de Stedingk , qui regardait l'entreprise conmie téméraire et impraticable.
Nous joignons ici la lettre que M. de Stedingk écrivit, lors de son retour en France, au roi Gifôtave III , et dans laquelle il fait Ut narration de la tentative du comte d'Estiking contre la Savanne.
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LETTRE ra Ift DE STBDINGK AU ROI.
Paris, le 18 Janvier 178^
Sire ,
J'avais demandé à Votre Majesté la permission de lui mander quelques détails sur notre dernière expédition, mais voyant qu'on n'en disait rien dans les feuilles publiques , et me doutant des raisons qui engageaient le ministre à n'en rien publier, j'ai été forcé de garder le silence puisque , malheureusement, on n'ose rien écrire qui ne soit vu et lu de tout le monde. Il a paru enfin une relation dans la Gazette de la Cour, qui est assez véridique, quoique fort en abrégé. J'y ajouterai.
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cependant, que ce n'est ni le hasard , ni les coups de vent que nous avons essuyés , ni nos gouvernails rompus, qui, à ce que je crois, nous ont conduits en Géorgie, mais un plan sage et réfléchi. Les Anglais semblent vouloir porter toutes leurs forces dans leurs possessions méridionales de TAmérique. La conservation de ces provinces plus belles, plus riches, quoique mpins cultivées que celles du Nord , leur tient extrêmement au cœur. Maîtres de la Floride , de la Géorgie , il ne leur reste que Charlestown à prendre pour Tétre des deux Carolines et peut-être de la Virginie. Us ont un grand parti dans ces pays ; les trois quarts des habitants y sont torys^ Prévoyant d'ailleurs qu'ils seront obligés d'abandonner quelque chose à la paix, ils préféreront céder la Nouvelle-Angleterre, qui , bridée par le Canada et les provinces du Sud, sera nécessairement dans leur dépendance tant politique que de commerce. Ils avaient menacé Charlestown l'été dernier, mais trouvant cette place en état de défense , et ayant beaucoup à cœur la conservation de leurs hommes , ils se retirèrent sans avoir rien entrepris. Le comte d'Estaîng prévoyait , que s'il pouvait détruire la petite armée du général Prévost, avant que les secours ,
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qui arrivaient de New-York , l'eussent joint , c*en était fait des Anglais dans cette partie de l'Amérique , où effectivement il ne leur restait alors que cent-cinquante hommes à Saint-Augustin. Entreprenant , actif, courageux , comme il est au plus haut degré, il passa par-dessus toutes les difficultés, les risques et les dangers qu'il trouvait dans son chemin. Le mouillage était dangereux pour la flotte , la saison avancée , les coups de vent fréquents, lé débarquement accompagné de difficultés inouïes; mais il comptait d'un autre côté sur un puissant secours des Américains dans une cause qui les touchait de si près, sur la valeur de ses troupes, la bonne volonté de leurs diefs, et surtout sqr la fortune, qui l'a très-soiivent bien servi. Les An^éricains nous envoyèrent à peine deux mille hommes , encore étaienMls si mal armés , si mal vêtus , et j'ose le dire , si mal commandés que nous n'avons jamais pu en tirer grand parti. Nous fûmes mal servis par les pilotes^ et les gens du pays. En général , il semble que les Américains sont fatigués de la guerre. Leurs troupes ne sont presque plus composées que de déserteurs et de vagabonds de toutes les nations, et en faisant la comparaison de ces troupes et de
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celles des Anglais , qui sont excellentes , acclimatées , aguerries et bien entxBtenues , on est étonné que rAmérique n'est pas subjuguée depuis longtemps, et on a bien meilleure opinion des ministres Anglais que de leurs généraux. Nous fûmes quinze jours avant de pouvoir débarquer toutes nos troupes. J'ai passé trois jours et trois nuits dans une chaloupe sans pouvoir passer la barre , faisant eau au point que pour marquer notre détresse , nous fûmes obligés de tirer beaucoup de canon, quoiqu'à chaque coup nous courions risque de sauter en Tair, ayant plusieurs milliers de poudre à bord: plusieurs chaloupes périrent. Ces délais et le peu de connaissance qu'avaient les Américains de Ijsur pays donnaient le temps h M. Prévost de réunir ses forces & Savannah dans des lignes très-fortes , et de monter plus de 120 canons en batterie. Ces lignes étaient formées alternativement d'une redoute fraisée di palissadée pour deux cents hommes, et d'une batterie en fer à cheval de 10 à 12 canons en embrasure ; derrière cette première ligne et à demi-portée du fusil était une tranchée dans laquelle on avait pratiqué des batteries basses de pierriers et de pièces de 2. Les troupes se tenaient dans ces lignes et y étaient
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à couvert de notre canon. Derrière cette tranchée étaient des places d'armes avec du canon et des chevaux de frise, où les troupes chassées des lignes devaient se replier, et sur Téminence où était la ville il y avait trois batteries qpii plongeaient dans les premières redoutes ; tout ce retranchement était entouré d'un abatis de bois de cèdre. La force de cette position et la solidité des ouvrages nous obligèrent d'ouvrir la tranchée et de commencer un siège en règle. Nous étions en bien petit nombre pour les travaux multipliés qu'il exige , n'étant en tout, y compris les Américains , que six mille honunes, encore manquions-nous de tous les accessoires et très-souvent de pain. L'ardeur et la hardiesse des troupes suppléa à tout. Nous établîmes notice camp à demi-portée de canon dea lignes dans un bois qui nous couvrait un peu, mais qui ne nous garantissait pas des boulets des ennemis.
On ouvrit la tranchée à 120 toises, et dès la première nuit nos ouvrages furent poussés jusqu'à 60 toises des lignes. C'est là où Ton établit les batteries après y avoir monté du canon de 12 et 10^ de balles avec des peines infinies, étant obligé de le traîner dans des sables à force de bras sur
des affûts marins. Notre feu fit bientôt taire celui des ennemis, qui n'avaient que 6 pièces de 2& , et le reste des pièces de 9. Dans toutes les sorties qu'ils tentèrentilsfurentrepoussésvigoureusementt enfin nous touchions au moment de recueillir le fruit de toutes nos peines, lorsque des temps affreux , le manque de rafraîchissements et les maladies qui s'ensuivirent parmi les équipages, incommodèrent beaucoup notre flotte ; 1^ lamentations continuelles des ofiiciers qui la commandaient déterminèrent enfin le comte d'Estaing à s'écarter de son premier plan , à donner un assaut général et & sauter le b&ton , comme il disait. On choisit pour Cela un endroit fort éloigné de notre tranchée, où les ennemis avaient moins d'puvrages , mais où il y avait des difficultés locales qui les équivalaient au moins ; j'avais commandé pendant le cours de notre campagne la division du centre. Le comte d'Estaing voulut le Jour de l'assaut me donner l'avant-garde , et me charger de l'atta-^ que de la redoute d'où dépendait le succès de l'entreprise ; j'osai le refuser et lui prédire l'événement de cette journée ; je le priai de ne me charger de rien et de me permettre de marcher avec un fusil à côté de lui. Cette représentation
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n'était pas faite pour plaire, surtout au comte d'Estaing ; je crus qu'il me laisserait sans commandement, mais au lieu de cela il fortifia ma colonne de /iOO Américains et me chargea de Tune des principales attaques. Le comte Dillon com* mandait l'autre , le vicomte de Bétisi , Tavant* garde, le comte de Noailles, le corps de réserve. Nous y fûmes en gens résolus de vaincre ou de périr. Cet esprit avait passé dans les troupes. Nous traversâmes un marais où Ton enfonça jusqu'à demi-corps ; nous passâmes entre les redoutes et les batteries qui nous tiraient à mitraille à bout touchant, l'intervalle n'étant que pour 6 hommes de front ; enfin , nous parvînmes jusqu'au dernier retrancheinent, et j'eii^ le plaisir d'y faire arborer le firapeiau américain ; mais les ennemis se renouvelèrent, et notre nionde fut détruit par les feux m)isé$ des ennemis. L'avant-garde ayant été chassée de la redoute qu'elle avait emportée, se replia sur la queue des colonnes ^ les mit en désordre ; on ordonna U retraite, il fallut repasser sous le feu des batteries. Je revins avec 20 hommes seulement , la plupart blessés. De 900 hommes de troupes d'élite , qu'était composée ma colonne , AOO hommes et â9 officiers furent tués ou blessés. Le comte Dillon en
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perifit presqu'autant ; j^avais été blessé au commencement de Tattaque , qui ne dura en tout que trois quarts d'heure ; mais heureusement cela ne m'empéchapointde mâcher. Le moment de notre retraite fut le moment le plus douloureux de ma vie , les cris des mourants me perçaient le cœur ; tout nous avait réussi jusque-là , mes doutes avaient disparu , je crus notre attaque immanquable , et tout cet espoir était frustré ; je désirais la mort , et je l'aurais trouvée peut-être , s'il n'avait pas fallu songer à sauver 400 hommes, qui presque sans officiers , sous le feu de l'ennemi , se trouvaient arrêtés dans leur retraite par un pont rompu ; j'euai le bonheur de les rallier et de faire ma retraite en assez bon ordre , pour que l'ennemi qui était sortt sur nous ne pût pas nous entamer ; je revins au camp, deux heures après tout le monde, emportant mes blessés.
Mais je crains. Sire, d'ennuyer Votre Majesté, par la longueur de mon récit : si j'osais me flatter qu'il pût l'intéresser un instant , je la supplierais de me permettre d'en reprendre le fil l'ordinaire prochain ; dans ce moment-ci je me vois arrêté par un devoir bien triste, je vais conduire le corps de mon ami à la tombe , le pauvre Anton ; sa mort
fr& HàiOlAES POSTHUMES.
m'a navré le cœur ; combien de fois me suis-je en tretenu avec lui des grandesqualités de Votre Mar jesté! Il vous adorait, Sire, et je pleure en lui, mon ami et un bon et fidèle serviteur de mon roi.
Je suis, etc.
CuRT V, Stedingr.
Voici la copie d'une lettre qu'il écrivit plus tard au roi, et qui se mpporte à la dernière.
LETTRE DE M. DE STEDINGK AU ROI
Parti, le 35 ftfrier 1760.
SlRB,
Je ne parlerai plus h Votre Majesté des opérations de notre campagne, tout ce qui y a rapport est connu et presque oublié à présent. Tant de personnes ont été intéressées à dire que nous n'avons rien fait, qu'on commence h le croire, et qu'on cesse de s'en entretenir. Le public pourtant est toujours enthousiasmé du comte d'Estaing ; quoique sa modestie l'engage à sedérober àses regards , des acclamations le suivent partout où il se montre ; cela ne le