‹ Mémoires posthumes (volume 2)Chapitre 13 sur 65 · AVANT-PROPOS. XXIX · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS. XXIX

année, chez son ami M. Corbin, il menait la vie la plus active et la plus saine ; et, pendant la durée de l'Empire, j'ai eu la satisfaction de le recevoir chez moi, chaque année, avec plusieurs de ses anciens collègues, qui Taimaient tous. De ceux qui lui ont survécu, il n'en est pas un qui ne sente douloureusement la perte que la France a faite, et qui ne le regrette comme un ami.

En perdant M. Odilon Barrot, la France a perdu un des plus illustres représentants de cette forte génération libérale qui, formée, après la tyrannie de l'Empire, dans les luttes de la Restauration, croyait avoir fondé, en 1830, un gouvernement solide, durable, éloigné de tous les excès, et capable de donner à la France ce que l'Angleterre possède depuis plus de cent cinquante ans. A son grand regret, ce gouvernement est tombé ; mais la France n'est pas tombée avec lui, et, fidèle à ses vieilles convictions, M. Barrot a cherché à les faire prévaloir sous les divers régimes qui ont suivi. Non qu'il ait cessé de préférer la monarchie constitutionnelle et parlementaire à la répubUque : dans les derniers temps de sa vie, il professait encore sa prédilection pour cette forme de gouvernement, plus propre qu'aucune autre, selon lui, à donner à la France la plus grande somme de liberté, sans compromettre Tordre public. Mais, avec tous les vieux libéraux, il pensait que la forme du gouvernement est un fait secondaire qui peut varier, selon l'esprit du temps. Ce qui doit rester invariable, disait-il, sous la république comme sous la monarchie, c'est le respect

mx AYANT-PROPOS.

des droits indiyiduels, ce sont les principes qui permettent aux nations de se gouverner elles-mêmes. — Aussi se désespérait-il de voir que, dans tous les camps, Tesprit de parti subordonnait le fond à la forme, et que chacun aimait mieux laisser périr la France que de la sauver par d'autres voies que la sienne propre. Que de fois, depuis trois ans, je l'ai entendu déplorer qu'il ne se formât pas, dans l'Assemblée actuelle, une majorité disposée à accepter la seule forme de gouvernement qui soit aujourd'hui possible, tout en l'entourant d'institutions Ubérales et conservatrices ' ! Bien que radical lui-même en beaucoup de points, M. Odilon Barrot ne se dissimulait pas le danger de ce radicalisme violent et anti-social auquel il avait si énergiquement résisté en 1848 et 1849; mais, pour le vaincre, il comptait sur les forces morales bien plus que sur les forces matérielles , sur la liberté bien plus que sur la compression.

La meilleure partie de la vie de M. Odilon Barrot s'est partagée entre trois époques mémorables par les grandes luttes dont elles ont été le théâtre : la lutte des idées hbérales contre les passions et les préjugés de l'ancien régime ; le triomphe de ces idées bientôt compromis par de tristes divisions et par la prédominance malsaine des intérêts sur les opinions ; une nouvelle lutte contre les violences révolutionnaires et contre la folle tentative d'une aveugle réaction. A

1. Depuis qae cet ptget sont écrites, TAiMinblée a fait ce que M. Barrot loi eonteiltait. Die« Teuille qoe c« ne toit paa trop tard !

DB

ODILON BARROT

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