BANQUET DES
S emparer pour essayer de nous pousser hors des voies légales et constitutionnelles : voies dans lesquelles les vrais libéraux voulaient résolument se renfermer, et par conscience et par bonne politique; car ils sentaient bien que là était leur force comme parti et en même temps le triomphe de la liberté.
Une circonstance s^offrit bientôt où nous eûmes à conjurer ce danger.
La réélection des 221 votants de l'Adresse était, nous l'avons déjà dit, le cri de ralliement de toutes les oppositions; une médaille avait été frappée en leur honneur.
Nous résolûmes de leur offrir, au nom de la ville de Paris, un banquet, et les listes de souscription furent aussitôt remplies de toutes les notabilités de la bourgeoisie. 11 s'agissait de régler le caractère de cette manifestation : serait-elle un avertissement loyal et constitutionnel, empreint du désir de prévenir le conflit, ou bien une déclaration de guerre, l'acte préliminaire d'une lutte violente? Le toast du président devait résoudre la question. Nous eûmes à le discuter en comité. Là, les' deux partis, le parti jacobin révolutionnaire et le parti libéral constitutionnel, se dessinèrent. Le premier était représenté surtout par Godefroy Cavaignac, homme de courage et de haute intelligence, mais animé d'un sentiment de haine fanatique contre la monarchie, sentiment puisé dans les traditions de famille; il était né républicain bien plus par ses passions que par ses convictions et par ses mœurs. Atteint dès cette époque par une maladie de poitrine qui ajoutait à Texaltation naturelle de ses passions, il est mort jeune, avant l'avènement de cette répuhli(|ue qu'il désirait si ardemment et dont le général Cavaignac, son frère, devait plus tard tenir les destinées dans ses mains.
J'étais le représentant principal du second parti : le
dialogue qui s'échangea entre nous fut bref, mais significatif; plus on approche de Faction, plus les paroles ont ce caractère de précision qui les font ressembler à des actes. « Consentir à porter un toast en faveur du roi, rendre hommage à la royauté, non, jamais/ Nous sommes résolus, si nous ne pouvons empêcher une telle infamie, à nous leVer et à briser nos verres en signe de protestation. » Ainsi s'exprima Godefroy Cavaignac avec l'assentiment de ses amis.
Et moi de lui répondre : «Vous ne îe ferez pas ainsi; vous êtes trop bon patriote pour troubler une manifestation qui doit être d'autant plus utile à la liberté qu'elle sera plus légale et plus modérée. Tout au plus, vous vous abstiendrez. Mais si vous vous permettez l'acte de violence que vous annoncez, soyez convaincu qu'il se trouvera assez d'hommes résolus pour vous en faire repc^ntjr, et, au besoin, pour vous faire sauter par les fenêtres. »
La gravité des circonstances peut seule expliquer et justifier un tel langage, d'autant plus inconvenant de ma part, qu'il se tenait chez moi et dans une réunion que je présidais. Ce qui m'excuse, c'est que nous allions jouer une partie dans laquelle nous mettions notre vie pour enjeu et dont pouvait sortir le malheur ou le bonheur de notre pays.
Mon opinion l'emporta, il fut décidé que la royauté serait comprise dans le toast, mais par une sorte de compromis, on adopta une formule qui avait le double mérite, en déférant aux convenances constitutionnelles, de caractériser le but pour lequel .l'opinion publique s'était soulevée. Cette formule était celle-ci : a A ia royauté constitutionnelle et aux deux Chambres; au concours des trois pouvoirs, » Par quelle étrange destinée devais-je, dix-huit ans plus tard, me retrouver aux prises avec les mêmes diflicultés, dans des cir-