‹ Mémoires posthumes (volume 4)Chapitre 24 sur 50 · BANQUET DES · texte numérisé non relu

BANQUET DES

s'emparer pour essayer de nous pousser hors des voies légales et constitutionnelles : voies dans lesquelles les vrais libéraux voulaient résolument se renfermer, et par conscience et par bonne politique ; car ils sentaient bien que là était leur force comme parti et en même temps le triomphe de la liberté.

Une circonstance s'offrit bientôt où nous eûmes à conjurer ce danger.

La réélection des 221 votants de l'Adresse était, nous l'avons déjà dit, le cri de ralliement de toutes les oppositions; une médaille avait été frappée en leur honneur.

Nous résolûmes de leur offrir, au nom de la ville de Paris, un banquet, et les listes de souscription furent aussitôt remplies de toutes les notabilités de la bourgeoisie. Il s'agissait de régler le caractère de cette manifestation : serait-elle un avertissement loyal et constitutionnel, empreint du désir de prévenir le conflit, ou bien une déclaration de guerre, l'acte préliminaire d'une lutte violente? Le toast du président devait résoudre la question. Nous eûmes à le discuter en comité. Là, les deux partis, le parti jacobin révolutionnaire et le parti libéral constitutionnel, se dessinèrent. Le premier était représenté surtout par Godefroy Cavaignac, homme de courage et de haute intelligence, mais animé d'un sentiment de haine fanatique contre la monarchie, sentiment puisé dans les traditions de famille; il était né républicain bien plus par ses passions que par ses convictions et par ses mœurs. Atteint dès cette époque par une maladie de poitrine qui ajoutait à l'exaltation naturelle de ses passions, il est mort jeune, avant l'avènement de cette république qu'il désirait si ardemment et dont le général Cavaignac, son frère, devait plus tard tenir les destinées dans ses mains.

J'étais le représentant principal du second parti : le

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A ces derniers mots, l'enthousiasme jusqu'alors contenu éclata par des cris unanimes d'assentiment. La résolution de se défendre était prise ; mais seulement de se défendre et, par conséquent, de laisser au gouvernement l'initiative du recours à la violence.

Les élections commencèrent; le résultat ne pouvait être douteux. Dans les temps ordinaires, les petites influences locales, les intérêts de clocher, les menaces et les compétitions individuelles peuvent exercer quelque action sur un corps électoral restreint. Mais dans les moments de fièvre politique, ces moyens sont totalement impuissants et ne font qu'accentuer le mouvement qui entraine tous les esprits.

Il était également facile de prévoir que le roi, une fois engagé, ne céderait pas plus au corps électoral qu'il n'avait cédé à la majorité de la Chambre des députés. L'obstination bien connue de son caractère, l'aveuglement de ses convictions politiques et religieuses devaient fatalement, une fois engagé, le pousser en avant, malgré toutes les résistances.

Aussi, dans un de nos comités électoraux réunis pour choisir les scrutateurs de l'élection, j'annonçai, au grand ébahissement de mes auditeurs, que les choix qui allaient être faits devaient l'être avec d'autant plus de soin et de maturité que les citoyens qui allaient être désignés pour être scrutateurs dans Yèlection seraient, selon toute probabilité, quelques mois plus tard, les éléments dont se composerait la municipalité de Paris!... Les hommes, en général, n'aiment pas qu'on supprime les intermédiaires et qu'on les mette brusquement en face du but auquel ils doivent arriver ; ils veulent caresser jusqu'au bout leurs illusions : je fus traité de fou, comme dix-huit ans plus tard j'ai été traité d'aveugle I Hélas, dans Tune comme dans l'autre circonstance, je n'étais que prévoyant, et ma prévoyance ne pouvait s'égarer, car elle

se basait sur le calcul infaillible de l'obstination de l'orgueil humain.

Vaincu dans la lutte électorale, le roi pouvait, sans doute, encore dissoudre la nouvelle Chambre, quoique ce fût une question alors controversée de savoir si une Chambre non encore vérifiée, et qui n'avait fait aucun acte, pouvait être dissoute : polémique bien oiseuse, car si le roi se décidait pour une nouvelle dissolution, il était bien évident que ce n'était pas pour recourir de nouveau à une élection dont le résultat eut été encore plus contraire aux prétentions de la couronne.

Le roi n'avait pas joué une si terrible partie pour rester dans les liens d'une Charte contre laquelle il avait protesté dans l'origine et qu'il n'avait pas cessé de regarder comme attentatoire au droit qu'il tenait de sa naissance et de Dieu.

Le 26 juillet parurent les trop fameuses ordonnances. Mais avant de commencer le récit du terrible drame qui les suivit, j'ai à faire un retour en arrière pour faire connaître dans quelle situation cette crise politique venait me saisir.

En 1823, à l'âge de trente-deux ans, je m'étais marié et j'avais épousé la fille de M. le vicomte Desfossez qui, à la mort de son père, victime du régime de la Terreur, s'était vu obligé, comme tant d'autres jeunes nobles, pour échapper à la proscription et même à la misère, de s'engager dans l'armée : il y avait bravement et honorablement servi, avait été blessé dans plusieurs rencontres et s'était retiré dans sa ville natale avec le grade de chef d'escadron et une place d'inspecteur des forêts. Il s'était construit une petite habitation dans une position très-pittoresque sur les ruines mêmes du célèbre château de Coucy, dont son père avait été gouverneur. Là, il s'était adonné aux travaux de l'agriculture; d'un caractère vif, facile à

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s'emporter, mais loyal et toujours disposé à se dévouer pour les autres, M. Desfossez était, chéri et honoré par toute cette population au milieu de laquelle il vivait et qu'il représentait au conseil général du département de l'Aisne.

Si, par son origine, il appartenait à cette classe qui pouvait regretter le vieux régime, il avait, pour ainsi dire, communié avec la Révolution sous le drapeau et il s'était sincèrement attaché h cette grande cause de la Révolution française pour laquelle il avait com* battu et versé son sang. On lui savait gré dans le département d'avoir pu surmonter ainsi et les préjugés de sa naissance et l'amertume même de ses souvenirs de famille ; on lui tenait d'autant plus compte du libéralisme de ses opinions, de la franchise et de la simplicité de ses manières.

Peu d'hommes, je suis heureux de le dire, puisque j'ai recueilli une partie de ce noble et précieux héritage, ont été plus aimés et ont exercé une plus grande influence sur leurs concitoyens, sans effort et sans aucune prétention personnelle. Ma femme, par sa mère, était petite-fille de M. Labbey de Pompierres ; issu d'une faitiille parlementaire de Besançon, officier d'artillerie lorsque la Révolution de 4789 éclata, il était entré plus tard dans l'administration, avait exercé pendant quelque temps les fonctions de secrétaire général du département de l'Aisne, où il avait su s'acquérir de tels titres à l'estime publique qu'il avait été nommé député par ce département au Corps législatif; il était membre de la Chambre des députés lorsque je devins son petit-gendre.

Il est impossible d'imaginer un homme meilleur, plus tendre, plus dévoué dans ses relations intimes et de famille, comme aussi plus ferme dans l'accomplissement de ses devoirs de député : il est difficile de trouver plus de courage, plus de stricte honnêteté,

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plus d'entêtement dans le bien et le juste. Il avait sa spécialité dans la Chambre : c'était la recherche et la dénonciation des abus financiers et particulièrement de ceu* qui peuvent se commettre dans l'administration si compliquée de la marine, il passait sa vie dans ses recherches, heureux comme un enfant lorsqu'il avait fait quelque découverte, la cachant avec soin dans la crainte que quelque collègue indiscret ne la lui dérobât , jusqu'au moment oii il pouvait la produire à la tribune.

Ses collègues de l'opposition lui reprochaient parfois d'être trop obstiné dans ses résolutions et de ne pas être assez discipliné. C'est ainsi qu'ayant résolu de formuler une accusation contre le ministère de Vil? Vêle , vainement tous ses amis s'efforcèrent de le faire renoncer à cette résolution ; vainement môme, à leur prière, j'employai auprès de lui ma propre influence ; nous ne réussimes à rien. La proposition d'accusation fut déposée par lui ; et, du reste , elle n'eut pas les mauvais résultats qu'on en craignait , elle provoqua même un débat utile. Une commission fut nommée et elle n'échoua que par l'pbstination de Hauguin qui, donnant dans le faux comme toujours, s'était imaginé

qu'il fallait, ayant tout, faire consacrer le droit d'enquête.

C'est de M. Labbey de Pompierres, que M. Royer- Collard le présentante Charles X et s'apercevant que le roi paraissait choqué de ce que ce vieillard avait des chaussons de lisière par dessus ses chaussures (c'était en hiver), disait : Ne h regarde* pgs awe jried$% Sire% mais à /<* tète et au coeur* car ce sont le» meilleur* que je confirme. Il lui rendait justice, et encore ceux qui ne l'ont connu que dans la vie publique n'ont pas connu la plus noble, la meilleure partie de cette nature d'élite : pour moi, je ne me rappelle jamais sans attendrissement les détails de sa vie intime, si hon-

nête, si pure ; je le vois encore entourant sa petite-fille de ces soins que la tendresse d'une mère peut seule inspirer.

Je vois cet homme si intrépide dans la vie publique, qu'aucun danger n'effraya — et qui, à plus de soixantedix ans, se prenait corps à corps, au sortir de la Chambre, avec un de ces alguazils qui avaient mission de frapper les jeunes gens de nos écoles dont l'enthousiasme se manifestait par les cris de : vive la Charte/ Je le vois pleurant, à la moindre indisposition d'un des siens; je le vois dans son modeste intérieur s'imposant toutes les privations pour ajouter au bien-être de ce qui l'entourait ; cœur aimant, que ni l'âge, ni les affaires n'avaient endurci ; pour qui le dévouement et l'abnégation étaient du bonheur.

Je ne sais rien de plus touchant, rien qui inspire tout à la fois plus d'amour et de vénération que ces contrastes d'une âme restée jeune, tendre, dévouée, sous des cheveux blancs, et de cette bonté simple et naïve unie au caractère le plus indomptable.

La femme que j'épousais était selon mon cœur et venait compléter les éléments de bonheur déjà réunis autour de moi. Je ne lui connaissais alors que les grâces et la naïveté d'un enfant gâté, et elle s'est trouvée une femme courageuse et forte. Dans les rudes épreuves où je l'ai entraînée avec moi, j'ai vu surgir toutes les qualités éminentes du cœur et de l'esprit que j'avais remarquées dans ceux dont elle sortait, la franchise, la vivacité du caractère de son père, et la disposition de son grand-père à aimer et à se dévouer. Mais à cela se joignait une grâce naïve et un esprit naturel qui lui donnaient un charme inexprimable. Elle avait adopté ce mot stnceritas et elle en avait bien le droit, car je ne sais personne qui ait porté plus loin qu'elle non-seulement le culte, mais le besoin de la vérité. On pourrait même dire que parfois elle exa-

gérait ce sentiment, et ceux qui, après avoir servi sous le même drapeau que moi, s'avisaient de s'en écarter en savaient quelque chose : souvent même, par son excès de franchise, elle m'a créé des situations assez embarrassantes ; mais jamais je n'ai songé à m'en plaindre. Je ne sais rien, en effet, de plus adorable qu'une femme vraie et naturelle, lorsque d'ailleurs ses sentiments sont purs et élevés. Chère et excellente compagne, tu méritais que la Providence te donnât une existence moins agitée, moins cruellement éprouvée, mais tu as du moins ressenti ce bonheur bien digne de ta noble nature, de t'élever et de grandir à mesure que les épreuves que Dieu fa envoyées sont devenues plus cruelles. Tu n'es restée au-dessous d'aucune d'elles et ton exemple m'a fortifié.

La naissance d'une fille vint mettre le comble à mon bonheur; tout alors me souriait; ma femme partageait mes goûts simples et retirés, elle avait tous mes sentiments, elle s'était identifiée avec moi ; convaincue que lorsque j'aurais atteint l'âge der l'éligibilité, la carrière parlementaire s'ouvrirait pour moi, elle attachait la même importance à ce que, pour ce moment, notre fortune m'assurât une grande indépendance : l'ordre, l'économie qu'elle apporta dans l'administration de notre maison , nous permirent d'atteindre ce but.

Ma fille, entourée de soins par sa mère et sa grand'mère qui ne la quittait pas d'un instant et qui assistait assidûment à ses promenades et à ses jeux d'enfant, s'élevait admirablement et tout annonçait en elle une nature droite et forte.

C'est avec bonheur que je me reporte à ce temps de ma vie : comme tous les hommes de travail, j'aimais à goûter les douceurs du repos en pleine campagne; je n'avais alors ni assez de loisirs, ni assez

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d'argent pour avoir ma villa des champs ; mais tous les dimanches, ma femme, ma fille et moi, nous prenions bourgeoisement un fiacre qui iIoub conduisait à Tune des barrières de Paris. Là, nous mettions pied à terre et nous cheminions tous trois à travers ces si riantes campagnes qui entourent Paris; c'était tantôt Saint-Cloud, tantôt Meudon ou Argenteuil ou tout autre de ces charmants environs. La petite était fatiguée, je la prenais sur mon dos* — j'avais tant de bonheur à la porter jusqu'à l'auberge, où nous faisions notre modeste repas champêtre; puis nous revenions à la ville tous un peu fatigués, Marie dormant dans mes bras, et moi joyeux et ayant puisé dans ces délassements de nouvelles forces et un nouveau courage pour reprendre mes travaux de la semaine.

J'étais heureux alors, aussi heureux que l'homme dans ce mon<Je peut l'être. Honoré, considéré dans ma profession, arrivé à ce degré de réputation qui faisait que les affaires venaient me chercher et que je n'allais paâ au-devant d'elles; indépendant des prétentions et des passions des clients dont je pouvais faire justice* trouvant dans ma profession d'avocat A la Cour de cassation et aux conseils du roi un travail conforme à mes goûts et à mes habitudes d'esprit : pouvant parfois défendre et faire triompher mes principes politiques sans cesser d'être avocat; aimé de mes confrères, estimé des magistrats, vivant au milieti de deux familles que la mort avait alors respectées cl dans lesquelles je trouvais les plus nobles sentiments et les pluô vertueux exemples ; associé à une femme à laquelle me rattachait le double lien de l'estime là plus méritée et de l'affection la plus vive : tout me souriait.

Qu'on me pardonne de m'appesantir sur ces souvenirs ; ils ont leur tristesse et leur amertume, mais ils

ont aussi leur charme, aujourd'hui surtout qu'après tant d'illusions détruites, tant de deuils douloureux, je ne peux guère vivre que de mon passé. Il faut quitter cette phase riante de ma vie pour entrer dans celle des orages politiques dont je ne sortirai plus.

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