II AVANT-PROPOS
ou d'atténuer aucun de ses jugements sur les hommes et sur les choses : ces jugements lui appartiennent, et, en ce qui me concerne personnellement, je n'ai pas besoin de dire que je ne puis pas en être solidaire. Après la révolution de 1830, j'ai fait partie, comme M. Barrot, de la Chambre des députés, et, pendant plusieurs années, nous avons siégé dans des camps différents. Il était le chef de l'opposition constitutionnelle, tandis que je votais habituellement avec M. Casimir Périer d'abord, puis avec le ministère de MM. le duc de Broglie, Thiers et Guizot. Il est donc bien évident que mes impressions sur les événements de cette époque ne sont pas toujours les mêmes que les siennes ; M. Corbin aussi aurait quelques réserves à faire sur certaines parties des opinions de M. Barrot ; mais, ni l'un ni l'autre, nous ne nous reconnaissons le droit d'y rien changer, et nous avons cru devoir nous borner, selon les termes du codicille, à rectifier, autant que possible, les inexactitudes échappées à l'auteur. M. Odilon Barrot, dans la rédaction de ses mémoires, a souvent suivi l'ordre des idées plutôt que l'ordre des faits. Nous avons rétabli l'ordre des faits, quand nous avons pu le faire, sans rompre la chaîne des idées. L'intention de M. Barrot, en écrivant ses mémoires, a été beaucoup moins de raconter les événements que de les juger et d'expliquer la part qu'il y a prise. C'^t cette intention que nous avons tenu à respecter.
Dès le début de notre travail, nous avons d'ailleurs éprouvé un grand regret. Il y a quelques années, le
AVANT-PROPOS. ni
premier volume des mémoires avait été dérobé ou perdu, et toutes les recherches faites par M. Barrot d'abord, puis par sa famille et ses amis pour retrouver ce volume, ont été vaines. Il a fallu le recomposer à l'aide de manuscrits écrits à des époques diverses, mais où manquaient des parties importantes : le récit, par exemple, des événements qui suivirent la révolution de juillet, au moment même où M. Barrot, revenu de Cherbourg, prenait, comme préfet de la Seine, une grande part aux affaires publiques. C'est une des époques de sa vie dont il s'honorait le plus et sur laquelle il était toujours prêt à donner à ses amis comme à ses adversaires de loyales explications. Nous avons tâché d'y suppléer en reproduisant quelques passages d'une lettre qu'il écrivit à M. Sarrans, en i 831 , et dont nous avons trouvé le manuscrit dans ses papiers. Mais cette lettre est loin de tout dire et de faire comprendre le grand service que M. Barrot ren* dit à la cause de l'ordre et de l'humanité, lors du procès des Ministres, quand des passions furieuses voulaient souiller la révolution par la violence et par le meurtre. Il pensait, avec son ami le général de Lafayette, que le plus grand avantage de la popularité, c'est qu'on peut la dépenser dans l'intérêt delà justice et du droit, et il agit en conséquence. Utilement secondés par le jeune ministre de l'intérieur, M. le comte de Montalivet, le commandant en chef de la garde nationale et le préfet de la Seine parvinrent donc à contenir l'explosion des vengeances populaires et à sauver la vie de M. de Polignac et de ses collègues. Il est fort à re~