LA COALITION ET SES MINISTRES
Le mariage du duc d'Orléans avec une princesse de Mecklembourg vint pour quelque temps interrompre la lutte des partis.
Ce mariage s'était fait sous les auspices et grâce à la hienveillante intervention du roi de Prusse, oncle de la princesse. L'empereur d'Autriche s'était montré moins bien disposé en faveur des d'Orléans et leur avait refusé une de ses archiduchesses : l'heureuse issue des négociations que M. Mole avait suivies à la cour de Berlin pour faire réussir ce mariage ne put que fortifier encore sa position à la cour, mais ne lui donna pas une voix de plus dans le parlement.
Les noces se célébrèrent à Fontainebleau, en février 1837 ; on revint à Paris, où eurent lieu des fêtes brillantes. J'étais sur la terrasse du jardin des Tuileries1, confondu dans une foule curieuse et enthousiaste, lorsque je vis la princesse s'avancer au milieu de son brillant cortège ; elle paraissait rayonnante de bon-
1 . Près du pavillon du Pont-Tournant, à la même place où, onie ans pins tard, Je cherchais vainement cette même princesse pour la conduire à l'Hôtel de ville.
heur ; les prédictions sinistres ne lui avaient cependant pas été épargnées dans sa famille : elle les avait toutes bravées, trouvant un certain bonheur à épouser la France, même avec ses orages.
Je lui fus présenté avec toute la Chambre. «J'ai beaucoup entendu parler de vous dans mon pays, me ditelle. — Et, sans doute, princesse, lui répondis-je, vous en avez entendu dire beaucoup de mal ? — Métis du bien aussi, répliqua-t-elle gracieusement, et je n'ai cru que le bien. » — Ce sont les seules paroles que j'aie jamais échangées avec cette princesse jusqu'à 4853, époque à laquelle je la revis, exilée, malade, aux bains de Saint-Gervais. Je fais cette remarque pour ceux qui se sont imaginé qu'il existait entre elle et l'opposition une conspiration pour lui faire attribuer la régence après la mort de son mari.
M. Mole crut, sans doute, que le eorps électoral serait empressé de faire son cadeau de noces à Louis- Philippe et lui enverrait une majorité plus compacte que celle que la défection des doctrinaires venait de désorganiser. Il provoqua une ordonnance de dissolution, qui parut le 4 octobre 1837. Ses prévisions ne se réalisèrent pas : les partis conservèrent leurs forces et leurs positions respectives.
La proposition de la conversion des rentes, ayant été reproduite par H. Gouin, fut même votée malgré la demande d'ajournement sur laquelle insista M. Mole ; seulement, on s'en rapportait au gouvernement du mode d'exécution.
C'est à cette époque, 17 mai 1898, que mourut le fameux Talleyrand de Périgord. Le roi le visita à son lit de mort, et le vieux courtisan, continuant son rôle jusqu'à son dernier souffle, s'écria que cette visite honorait sa maison et que ce jour était le plus beau jour de sa vie; — tandis que le roi disait à Dupin que Talleyrand avait été bien jusqu'à la reconnaissance
de la Belgique, mais que depuis il avait singulièrement baissé. — Comédie ! comédie !
Je reçus dans ce temps la visite de l'ex-reine de Naples, Caroline, sœur de Napoléon et femme de Murât : elle voulut bien accepter ma modeste hospitalité à la campagne et fut pleine de grâces pour ma femme et ma fille1. Elle était venue en France pour suivre une réclamation qu'elle faisait à notre gouvernement à l'occasion du palais de l'Elysée et autres propriétés qui lui avaient appartenu ainsi qu'au roi son mari, et que celui-ci avait cédées à Napoléon à titre onéreux et en échange d'une rente de 500,000 fr. à prendre sur le grand-livre du royaume de Naples. Le ministère, sans vouloir se prononcer sur la légitimité de cette réclamation, admit cependant que la position de l'ex-reine de Naples était digne d'intérêt et présenta un projet de loi aux Chambres pour lui assurer à titre de générosité nationale une rente viagère de 100,000 francs, dont elle a joui jusqu'à sa mort.
M. Dupin, qui ne savait pas que tous les côtés de la Chambre étaient d'accord pour voter cet acte d'équité et de générosité si bien justifié (la reine était dans un vrai dénûment), crut qu'il rencontrerait la faveur générale en combattant ce crédit et en rappelant les tristes souvenirs de la conduite de Murât au moment de la première abdication de Napoléon, conduite qu'il qualifiait de trahison : il s'était avancé sur ce terrain, lorsqu'il fut averti par des murmures universels qu'il venait de blesser le sentiment de généreuse commisération qu'inspirait une grande in-
1 . Nous causions très- librement de la catastrophe de son mari à Naples et des causes qui l'avaient amenée ; elle se plaignait beaucoup de la conduite du prince Eugène dans cette époque critique, el selon elle cette conduite aurait été loin de mériter les éloges qu'elle a reçus.
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fortune. Alors, se ravisant, il changea tout à coup de batteries, et, après avoir conclu à l'adoption du crédit, il se rassit au milieu de la risée générale. Qu'on s'étonne après cela que M. Dupin tint tant à conserver une complète liberté d'évolution !
Le 24 août, naissait le comte de Paris , au milieu des félicitations et des acclamations de tous ces flatteurs, dont probablement on trouverait bon nombre dans la clientèle actuelle de l'Empire.
Dans ce même temps la session commençait: les partis avaient eu le temps de se préparer pour l'action qui allait s'engager. L'opinion publique les avait devancés et leur avait indiqué leur cri de guerre contre le gouvernement personnel : le jeu du roi, en écartant snecessivement tous les ministres ayant quelque valeur et quelque indépendance parlementaire, d'abord le duc de Broglie , puis Thiers , puis Guizot, pour arriver à Mole , de là à Montalivet , flanqués d'hommes insignifiants, avait, en effet, réussi à imprimer à ce nouveau ministère un cachet de favoritisme qui avait soulevé contre lui l'opinion libérale et parlementaire tout entière. Le thème forcé de l'opposition fut donc la fameuse maxime que : le roi règne et ne gouverne pas, maxime à laquelle la politique de Louis -Philippe donnait le plus éclatant démenti. M. Duvergier de Hauranne, député jusque-là très-conservateur, mais plus parlementaire encore , et certainement un des hommes qui ont le plus étudié et le mieux compris les institutions de l'Angleterre , fit sur ce sujet une brochure très-remarquable, intitulée : Des Principes du gouvernement représentatif et de leur application. Cette publication eut un grand retentissement; elle provoqua une polémique ardente, qui ne fit qu'animer de plus en plus l'opinion publique.
C'est au milieu de cette agitation que s'ouvrit la session (17 décembre 1838).
M. Dupin avait jusqu'alors été nommé président à une forte majorité, et, à vrai dire , n'avait pas eu de concurrent sérieux; mais, ayant refusé de se prononcer pour ou contre le ministère , il fut ballotté cette année avec passion et ne l'emporta au scrutin de ballottage que de cinq voix. Ce fait seul annonçait combien les forces se balançaient dans la Chambre, et faisait pressentir que la victoire y serait chaudement disputée.
La commission de l'Adresse fut même en majorité composée d'opposants.
C'étaient MM. Guizot, Passy, Thiers, Etienne, Duvergier de Hauranne et Mathieu de la Redortè : six sur neuf.
M. Etienne fut chargé du rapport : il exprimait le regret de l'abandon d'Ancône , déplorait les malheurs de la Pologne , ceux de l'Espagne , énonçait le vœu que les dissentiments survenus entre le gouvernement de ce pays et le nôtre cessassent ; il rappelait que la conversion des rentes était demandée par l'opinion publique. Le projet d'Adresse se terminait par cette phrase, qui reproduisait, quoique en termes plus adoucis, la fameuse Adresse des 221 :
Une administration ferme et habile, s' appuyant sur les sentiments généreux, faisant respecter au dehors la dignité du trône en le couvrant au dedans de sa responsabilité , est le gage du concours que la Chambre a tant à cœur de prêter à la Couronne.
C'était là une Adresse d'opposition. On y trouvait ce môme concours offert à la couronne , mais sous condition, comme en 1830, et le sinon non des 221 : c'était enfin le premier échec infligé par le parlement à la politique personnelle de Louis-Philippe.
Le duel s'engagea surtout entre M. Guizot et M. Mole. Leur querelle était celle de frères ennemis, et elle en eut toutes les ardeurs , on pourrait même dire toutes les violences.
«II y a, disait M. Guizot au milieu d'une attaque véhémente dirigée contre les ministres favoris, il y a des hommes prêts à tout faire pour le pouvoir. Omnia serviliter pro domina tionel — Vous vous trompez, lui répliqua avec bonheur M. Mole, ce n'est pas des courtisans que Tacite parlait dans le passage que vous citez, c'est des ambitieux. » Et la Chambre frémissante, divisée en deux camps, d'applaudir successivement chacun des deux adversaires.
J'intervins à mon tour dans ce débat; prenant avantage, et j'en avais bien le droit, de la situation que ces divisions intestines de la majorité nous faisaient, je m'exprimai ainsi :
Plus d'un appel a été fait dans le cours de cette discussion au parti auquel j'ai l'honneur d'appartenir; justice lui a été enfin rendue de toutes parts. Si je suivais cette tactique habile dont on nous faisait hier un mérite, eh ! mon Dieu! voyant l'ancienne majorité en pleine dissolution, mais arrivée à un état d'irritation tel, que les expressions les moins parlementaires ont été échangées entre ses membres (c'est vrai ! c'est bien vrai !) je pourrais me contenter d'assister
silencieux à un pareil débat et attendre Il y a longtemps
que j'observe cette décomposition de la vieille majorité ; j'en ai signalé plus d'une fois à cette tribune les diverses phases: bien loin de les expliquer, comme des ennemis pourraient le faire, par de misérables prétentions personnelles, j'aime mieux n'y apercevoir que les conséquences inévitables du jeu du gouvernement représentatif. Ainsi, lors des lois de septembre, j'ai vu les hommes les plus considérables du parlement, alarmés pour la conservation des garanties stipulées dans la Charte, se séparer douloureusement de la majorité avec laquelle ils avaient jusqu'alors combattu ; plus tard, lorsque, poussant plus avant, on a voulu aggraver encore la législation de septembre par les lois de disjonction et d'apanage, eh bien ! en ce moment une autre fraction de la majorité s'en est encore détachée. Est-ce par ambition ou calcul personne) que ces scissions ont eu lieu ? qui aurait le courage de le dire ?... Non, c'estsous l'influence des sera-
pulesles plus légitimes. C'est ainsi que s'est successivement formée contre le système de résistance et de répression à outrance cette majorité qui lui a fait échec; ce sont les inspirations de cette majorité, rajeunie et rendue plus vivaee encore par l'élection générale dont est sortie la nouvelle Chambre, qui dominent la situation et contre lesquelles vous vous débattez en vain, au lieu de leur céder, etc.
Après un long et vif débat, l'ensemble de l'Adresse fut voté par 221 voix contre 208.
C'était une victoire trop douteuse pour que le ministère retint le pouvoir; il avait à choisir entre une démission et un nouvel appel au pays. C'est pour ce dernier parti qu'il se décida : il comptait sur l'effet de l'amnistie qu'il avait accordée , sur la prise de Saint- Jean-d'Ulloa , qui venait de jeter un certain éclat sur notre marine, et, plus que tout cela peut-être , sur l'impopularité des doctrinaires et sur les divisions qu'il espérait voir éclater parmi les coalisés.
La lutte électorale fut vive , elle empruntait aux circonstances quelque chose de solennel. Il ne s'agissait de rien moins en effet que de décider à laquelle des deux opinions resterait définitivement la victoire :â celle qui voulait relever notre politique au dehors, faire cesser au dedans le système absurde de résistance à outrance, et en même temps mettre un terme à l'abus et aux dangers du gouvernement personnel du roi , ou à celle qui voulait maintenir invariablement la politique suivie jusqu'à ce jour.
Il fut convenu queMM.Thiers, Guizot et moi, comme représentant les trois grandes fractions de l'opposition, nous adresserions en même temps, mais séparément et chacun avec sa nuance propre, une lettre au corps électoral ; ces trois lettres reçurent une immense publicité.
Le pays légal, remué profondément, s'associa à la lutte et rendit son verdict : il nous fut favorable. Le
ministère Mole n'attendit pas la réunion de la nouvelle Chambre et donna sa démission.
Jusque là, cette lutte avait sa grandeur; elle était digne d'un peuple libre : un principe fondamental , l'existence même du gouvernement parlementaire et de notre établissement de Juillet étaient en jeu; le but répondait à l'effort : mais je le dis avec douleur, à partir de notre victoire tout fut misérable et puéril, et c'est un de mes plus amers souvenirs que je vais retracer.
La voix publique indiquait d'avance la solution à donner à ce grand mouvement des esprits , qui venait de se manifester victorieusement dans le pays. 11 ne s'agissait pas, ainsi que le proposait H. Guizot, de partager le pouvoir entre les trois chefs qui avaient conduit la bataille; il s'agissait de se bien rendre compte de la portée du mouvement d'opinion qu'on avait provoqué, et de lui donner une large et durable satisfaction. En présence d'un si grand but à atteindre, les questions de personnes devaient être entièrement subordonnées aux questions de choses, et chacun devait mettre tout son orgueil , toute son ambition à réaliser dans les faits les principes pour le triomphe desquels nous avions réuni nos forces.
Or ce n'était pas, répétons-le , pour appeler MM. Thiers, Guizot et Barrot à se partager des portefeuilles, que le corps électoral s'était ému et était sorti de ses habitudes de timide déférence envers le pouvoir : c'était tout à la fois pour rendre au gouvernement de Juillet plus de dignité dans ses rapports avec l'étranger, et pour le rappeler aux conditions d'un gouvernement parlementaire sincèrement et largement pratiqué. La question des réformes, celle, par exemple, de l'extension du droit électoral et des incompatibilités parlementaires, quoique n'ayant pas été directement engagée dans la lutte, y était cepen-
dant implicitement comprise : car tous les vices de la politique que la coalition venait d'attaquer provenaient de la trop grande subordination du parlement aux volontés du roi ; et cette subordination n'avait d'autre cause que la limite trop restreinte du cadre électoral, et le nombre toujours croissant des fonctionnaires dans le parlement; c'était des facilités que ce double fait donnait à la couronne qu'avait vécu jusqu'alors ce gouvernement personnel qui était le principal objet du débat.
D'ailleurs, ce n'était qu'en faisant pénétrer la vie publique plus avant dans les masses qu'on pouvait les familiariser avec l'idée un peu abstraite du gouvernement parlementaire et leur en donner tout à la fois l'intelligence et les mœurs.
Ainsi, la formation d'un ministère sérieusement parlementaire et la réalisation des réformes libérales déjà soumises à l'Assemblée par des membres du centre gauche : telles étaient les conditions de la situation; ces conditions se fortifiaient Tune par l'autre; les séparer, c'était s'exposer à un avortement.
Si MM. Thiers et Guizot l'avaient ainsi compris ; si. sans faire amende honorable de leur passé, ils avaient franchement reconnu que le moment était venu de rendre à nos institutions leur caractère essentiellement progressif et d'associer à la vie politique une plus grande partie de cette classe moyenne si patriote et si dévouée au gouvernement de Juillet, alors j'aurais pu entrer avec eux dans une combinaison ministérielle qui n'eût pas été sans force : malheureusement, ni M. Guizot ni même M. Thiers n'en étaient encore arrivés là. Il fallait à ce dernier de nouvelles épreuves pour le conduire à reconnaître la nécessité de ces réformes. Je ne pouvais donc entrer dans un ministère avec ces messieurs, et je le leur déclarai.
J'avais trop vivement attaqué à la tribune le système
qui consistait à séparer les hommes des idées qu'ils représentaient pour en offrir un exemple dans ma personne. Tout le monde dans la Chambre était d'ailleurs à peu près d'accord que je ne pouvais arriver au pouvoir, sans y porter avec moi, sinon la totalité, au moins une notable partie du programme politique de mon parti.
MM. Guizot et Thièrs le comprenaient bien euxmêmes : aussi cessèrent-ils d'insister pour ce ministère à trois dont ils avaient parlé d'abord ; mais, ne croyant pas qu'il fût politique de laisser complètement en dehors le chef et le représentant du gros de l'armée qui avait combattu et vaincu, ils voulurent bien dans leurs projets d'arrangement me réserver la présidence de la Chambre.
La vérité est que tout dépendait, pour la formation du nouveau ministère,' de l'accord de MM. Thiers et (>uizot, et qu'ils ne purent pas s'entendre. M. Guizot, non sans une apparence de justice et même de modération, expliquait ainsi la situation : « Trois fractions de l'Assemblée ont combattu et triomphé dans la lutte de la coalition ; il est juste que chacun de leurs représentants, MM. Thiers, Odilon Barrot et Guizot, soient compris dans la combinaison ministérielle issue de cette victoire . Je consens à ce que M. Thiers ait le portefeuille des affaires étrangères; que, si M. Odilon Barrot ne peut et ne veut pas être ministre, il soit le président de la Chambre des députés ; mais, dans ce cas, je tiens à obtenir pour moi le ministère de l'intérieur. » Là il reproduisait sa théorie sur la nécessité de mesurer sa situation dans le cabinet à l'importance que ses amis et lui avaient dans le monde politique : théorie qu'il eût peut-être été plus patriotique de subordonner au salut du gouvernement de Juillet.
La prétention de M. Guizot rencontra un double obstacle : l'un, qui se produisit ouvertement; l'autre,
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en secret. Le premier venait des préventions de la gauche : nous acceptions tous la rentrée de M. Guizot dans le cabinet comme ministre de l'instruction publique, mais il y avait chez nous une vive répugnance à lui concéder le département de l'intérieur. Cette répugnance n'était pas inspirée par de vieux ressentiments politiques que sa conduite récente dans la coalition avait fait disparaître, mais par un sentiment moins aveugle : nous trouvions que les luttes qu'il avait soutenues contre toute réforme libérale et surtout sa participation ouverte aux corruptions électorales étaient trop récentes pour lui confier celui des ministères qui, de tous, était en contact le plus direct avec le corps électoral. Nous soutenions, d'ailleurs, pour adoucir notre refus, que l'importance d'un ministre se mesurait bien plus à la puissance qu'il apportait à son cabinet qu'au titre du portefeuille qu'il possédait, et que M. Guizot, quelque ministère qu'il occupât, serait toujours bien assuré de se faire sa place dans toute combinaison ministérielle. — Cependant M. Guizot et ses amis persistèrent dans leurs exigences.
Quelques députés de la gauche parlaient déjà de faire scission et s'indignaient assez hautement que ce parti doctrinaire, que représentaient de vingt à trente voix au plus, eût la prétention de faire la loi et de s'imposer à la grande opinion libérale.
En ce point, mes amis montraient peu de sens politique : car, si les doctrinaires étaient peu nombreux, ils avaient dans le monde politique une grande valeur relative, indépendamment de ce que, par leurs travaux, leurs habitudes d'esprit, leur talent d'écrivain et d'orateur, par leur ambition même, ils étaient les plus propres dans l'Assemblée à comprendre et à fonder le véritable gouvernement parlementaire. Dans l'état de fractionnement de la Chambre, ce groupe des doctrinaires, tout petit qu'il était par le nombre,
avait cependant formé l'appoint qui nous avait donné la victoire. Ces hommes, qui venaient d'être ministres pour la plupart, avaient pu dire aux préfets et autres fonctionnaires, leurs collaborateurs de la veille : « Souvenez-vous qu'il peut y avoir un lendemain, que les vaincus de la veille peuvent être les vainqueurs du lendemain, et que c'est à ceux-ci que vous aurez à rendre compte de votre conduite. » Cette menace, il faut bien le dire, n'avait pas peu contribué à notre victoire ; il n'eut été que juste de s'en souvenir.
M. Guizot et M. Thiers n'ayant pu s'accorder, ce dernier se montra d'autant plus exigeant sur la condition de mon élection comme président de l'Assemblée, et je vis le moment où cette condition allait être présentée comme le seul obstacle à la formation du cabinet et où j'allais porter toute la responsabilité de l'avortement de la coalition : je dus donc écrire et faire publier par les journaux que ni mes amis, ni moi, n'avions jamais entendu que cette nomination fit obstacle à la formation d'un ministère parlementaire; que la Chambre, d'ailleurs, devait toujours rester parfaitement libre dans le choix de son président, et que, pour moi, j'étais prêt à renoncer à toute prétention à cet égard; je dus même renouveler cette déclaration à la tribune.
Le véritable obstacle à la combinaison, et il ne s'avouait pas, bien qu'il fût connu de tous, c'était la répugnance que montrait M. Thiers à avoir à côté de lui M. Guizot dans un ministère aussi important pour la direction du parlement que celui de l'intérieur; aussi ne fit-il rien pour vaincre les scrupules de la gauche, et la combinaison Thiers-Guizot avorta.
On en essaya une autre sous la présidence du maréchal Soult, qui avorta également par l'insistance que mettait le maréchal à refuser à M. Thiers, qu'il quali-
fiait fort lestement, le portefeuille des affaires étrangères.
On se sépara donc et la coalition fat dissoute; le pays légal, un moment surexcité, retomba dans l'affaissement et le découragement.
Quant au roi, il n'avait eu rien à faire pour aider à cette dissolution de la coalition : l'orgueil, la vanité, l'entêtement des coalisés y avaient suffi ; il n'avait pas eu à s'en mêler, du moins ostensiblement. 0 dot éprouver un grand soulagement le jour où Ton vint lui dire que les coalisés, ne pouvant s'entendre, se séparaient plus irrités que jamais les uns contre les autres. Son gouvernement personnel triomphait, en effet, mais aussi aggravait pour lui cette responsabilité qui devait finir par l'écraser.