‹ Mémoires posthumes (volume 4)Chapitre 40 sur 50 · MINISTERE DU I" MARS · texte numérisé non relu

MINISTERE DU I" MARS

ministre des travaux publics, s'avisa d'écrire à un de ses amis, H. de Vatry, la lettre suivante :

Mon cher collègue,

Nous voudrions enterrer la proposition Remilly dans la commission môme qui sera nommée demain. Permettez-moi, dans ce but, que je crois aussi le vôtre, de vous recommander la candidature de M. Ganneron dans votre bureau.

Je crois que M. Thiers n'avait ni approuvé ni même connu cette étrange démarche de son collègue , lequel, dans tous les cas, s'était fort mal adressé : car M. de Vatry était conservateur, mais très-loyal ; et, au lieu de se faire le complice dé cette manœuvre, il la dénonça à la tribune.

Un pareil procédé aurait suffi pour rompre l'accord qui s'était formé entre le ministère et nous, et pour nous autoriser à refuser notre concours à des ministres qui se jouaient ainsi de leurs engagements. Le mouvement en faveur des réformes libérales se prononçait d'ailleurs de plus en plus, et le ministère n'imagina rien de mieux, pour donner satisfaction à ce mouvement de l'opinion ou plutôt pour y faire diversion, que de remuer les souvenirs de l'Empire et d'en exalter les gloires. Louis-Philippe se prêta à ce jeu : il ne croyait avoir à craindre que les réformes libérales ; tout ce qui tendait à en éloigner les esprits lui paraissait bon.

Et alors nous vîmes une série de démonstrations toutes napoléoniennes : la statue de l'empereur fut d'abord replacée avec pompe sur son ancien piédestal de la colonne de la place Vendôme; des discours furent prononcés, des revues passées en son honneur, etc. : rien ne fut négligé pour donner le plus grand éclat à cette sorte d'apothéose. Ce n'est pas tout : le gouvernement obtint des ministres anglais la

permission de transporter les dépouilles de Napoléon de Sainte-Hélène en France, pour y être déposées sous le dôme des Invalides. Un fils du roi, le prince de Join ville, fut même chargé d'aller chercher lui-même ces précieuses reliques et de les escorter à travers les mers jusqu'en France. Un crédit à cet effet nous fut demandé à la Chambre et voté à peu près sans contradiction. Les conservateurs, comme le roi et les ministres, y voyaient une utile diversion, et pour nous c'était une nouvelle occasion de protester contre les actes de la Sainte-Alliance, qui nous étaient odieux.

Lamartine combattit cependant la mesure. Croyant qu'il allait se placer sur le terrain de la légitimité, je demandai la parole après lui ; mais, à ma grande surprise, c'est au nom de la liberté, foulée aux pieds par celui dont on voulait glorifier la mémoire, qu'il s'opposa au projet de loi. Je me sentis alors bien embarrassé, car sur ce terrain je n'avais pas à le contredire; heureusement, il me tira d'embarras en citant, à la fin de son discours, l'exemple de Thémistocle, dont les cendres étaient restées, disait-il, sur la terre d'exil.— « Oui, m'écriai-je, les restes de Thémistocle ont été laissés en Asie ; mais c'étaient ses concitoyens qui l'y avaient exilé, après l'avoir condamné : ce n'était pas le fait de l'étranger. »

J'ai assisté, comme député, à la cérémonie dans laquelle le roi reçut l'épée de Napoléon et la déposa sur sa tombe : c'était un des jours les plus froids d'un hiver extrêmement rigoureux. Rien ne pouvait être plus faux que cette scène, car personne ne s'y trouvait dans son rôle naturel ; le roi surtout y paraissait déplacé. Qu'y avait-il, en effet, de commun entre lui et Napoléon ? On l'appelait bien, quand on voulait le flatter, le Napoléon de la paix ; mais c'était par contraste et non par ressemblance. Et puis, comment pouvait-il être sincère dans l'hommage rendu à la

mémoire de celui qui avait fait fusiller le duc d'Enghien, son cousin? Aussi l'enthousiasme populaire était-il tout entier pour l'illustre mort : la légende napoléonienne revivait dans toute sa puissance ; les vivants ne paraissaient que d'assez pauvres comparses, appelés à jouer un rôle secondaire dans cette comédie. On avait cru faire diversion aux sentiments de la liberté; on n'avait réussi qu'à ressusciter les souvenirs de l'Empire et à se préparer un successeur

Mais à ce moment la question d'Orient arrivait à sa crise suprême, et nous entraîna à la suite du ministère dans les plus graves et les plus dangereuses complications extérieures.

M. Thiers, prenant cette question au point où ses prédécesseurs l'avaient laissée, celui d'une médiation entre la Turquie et l'Egypte et des promesses faites à Méhémet-Ali , insistait auprès de l'Angleterre et des autres gouvernements pour la réalisation de ces promesses; mais il rencontrait, de la part du cabinet anglais surtout, une résistance obstinée. Il avait en vain fait jouer tous les ressorts de la diplomatie et essayé de diviser les quatre puissances, afin d'attirer tantôt l'une, tantôt l'autre, à la politique de la France ; il y avait échoué. Il avait alors tenté d'un autre moyen, celui de l'intimidation : des préparatifs de guerre avaient été faits avec un certain éclat. Louis-Philippe s'était prêté, au moins en apparence, à cette politique : dans un discours à Boulogne, il avait parlé de l'honneur national et de sa résolution bien arrêtée de le soutenir même par les armes. Une scène de famille était même venue confirmer ces dispositions guerrières : la reine avait félicité ses fils de leur courage et de lejir patriotisme , leur disant qu'à l'exemple des mères Spartiates, elle aimerait mieux les voir rapportés morts sur leurs boucliers que de les voir déshonorés ; et la nation, qui prenait au sérieux ces dé-

monstrations, s'y était associée avec enthousiasme. Tout se préparait donc pour la guerre; les deui flottes anglaise et française étaient en présence dans les eaux du Bosphore et s'observaient: les canms, comme on disait alors, étaient prêts à partir tout seuls. Le commandant de notre flotte était l'amiral de Lalande, un de mes amis, homme de mer de la plus haute distinction, qui avait exercé et discipliné ses équipages avec un grand soin ; il déclarait pouvoir répondre de la victoire au moins dans les premières rencontres.

Je me rappelle que M. Bulwer, attaché à l'ambassade anglaise à Paris et un des clients intimes de lord Palmerston, venait presque tous les jours dans mon cabinet, pour me sonder sur les dispositions de notre opposition; et je lui répondais invariablement que la nation entière non-seulement applaudissait aux paroles du roi et de ses ministres, mais qu'elle était disposée à aller plus loin qu'eux et ne pardonnerait jamais à l'Angleterre de s'associer à nos ennemis communs pour nous infliger une humiliation.

Cependant je conservais quelques doutes, d'abord sur la sincérité des rapports de notre ambassadeur à Londres, que je soupçonnais ne pas se soucier d'aplanir les difficultés que pourrait rencontrer la politique de son rival, M. Thiers; j'éprouvais également quelques appréhensions sur la sincérité des sentiments belliqueux manifestés par le roi : je pris donc un jour le parti d'aller m'en expliquer avec M. Thiers. Je me rendis un matin à Auteuil, où il avait sa résidence d'été; il mit un grand soin à me rassurer sur l'un et l'autre objet de mes défiances. « M. Guizët, me dit-il, est parfaitement sincère; et il m'offrait de mettre sous mes yeux sa correspondance. Quant au roi et à sa famille, si vous aviez assisté, me disait-il, à- la scène qui a eu lieu hier à Saint-Cloud, vous ne douteriez pas un seul instant, ajouta-

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t-il, de leur sincérité. » Et alors il me raconta ce qui s'était passé entre le roi, la reine et leurs fils : je me retirai à peine convaincu.

Lord Palmerston avait des raisons particulières d'être encore moins crédule que moi : on sait que la diplomatie du roi était toujours double; à côté de la correspondance officielle, qui se poursuivait par les dépêches échangées entre les ministres, il y en avait une confidentielle, la seule sérieuse, qui émanait directement du roi. C'est probablement dans cette dernii're correspondance que lord Palmerston avait puisé l'assurance que toutes ces démonstrations belliqueuses de Louis-Philippe n'avaient rien de sérieux. On cite de lui un mot insolent que la France ne lui a jamais pardonné ; on lui parlait des menaces de guerre de Louis-Philippe : « Lui, aurait-il dit, faire la guerre ! vous plaisantez ! sachez bien que, quand je le voudrai, je le ferai passer par le trou d'une aiguille. »

Et, en effet, cette prédiction ne devait que trop se vérifier : les quatre puissances ayant résolu d'exécuter le pacte conclu entre elles pour régler, sans la France, et au besoin contre elle, le différend entre le gouvernement ottoman et Méhémet-Ali, le roi changea tout à coup d'attitude et de langage : « Puisqu'ils ne cèdent pas, il faut bien que je cède, » disait-il, avec cet air dégagé, plus italien que français, qu'il prenait souvent. Il céda : en effet, notre flotte reçut l'ordre de s'éloigner des côtes de l'Asie ; l'Angleterre s'empara de Saint-Jean d'Acre ; l'armée d'Ibrahim-Pacha abandonna la Syrie en toute hâte et rentra à grand'peine en Egypte.

M. Thiers avait été dupe de bien des manières : il avait été trompé par les quatre puissances qui, à son insu, s'étaient coalisées contre la France : il l'avait été par ses agents sur les forces réelles de Méhémet- Ali en Syrie, et enfin il s'était laissé abuser par les

démonstrations belliqueuses du roi. Il ne parlait pas cependant de se retirer ; il avait rédigé une Note en date du 8 octobre, dans laquelle il protestait contre la déchéance que la Porte Ottomane avait prononcée contre son pacha rebelle : dans cette Note était formulée, comme Yultimatum de la France, l'attribution du gouvernement héréditaire de l'Egypte à Méhémet- Ali, avec transmission à sa famille ; nous renoncions pour lui à la Syrie ; mais, au lieu de renvoyer la flotte à Toulon, M. Thiers voulait qu'elle se tint dans le port d'Alexandrie, prête à agir et comme une menace au cas ou les puissances voudraient maintenir contre le protégé de la France la déchéance dont la Porte Ottomane l'avait frappé.

Cette Note du 8 octobre, qui, à vrai dire, sous une apparence de menace, concédait à l'Angleterre ce qu'elle exigeait, et faisait disparaître toute cause sérieuse de conflit entre la France et les autres puissances, avait cependant assez d'importance pour que M. Thiers crût devoir me la communiquer : il me donna à cet effet un rendez-vous au ministère des affaires étrangères, et là, en présence de quelques-uns de nos amis, il me lut la dépêche ; mais, par uneétourderie que j'aurais pu prendre en fort mauvaise part, il l'avait déjà expédiée à l'étranger au moment où il semblait la soumettre à mes observations. Du reste, il n'y avait rien à changer à des conditions qu'on était bien obligé de subir. Seulement, ce n'était pas la première fois qu'il arrivait à la France, après avoir cru un moment à l'énergie de son gouvernement et répondu à son appel, de retomber dans l'humiliation d'une rétractation; et, chaque fois que cela lui arrivait, elle en gardait un profond ressentiment.

M. Thiers aurait voulu du moins, dans le discours de la couronne, relever par quelques fières paroles cette soumission forcée de notre politique ; mais le rai n'y

consentit pas. Il voyait d'ailleurs l'occasion de se délivrer de ce dernier débris de la coalition, et il n'entendait pas la laisser échapper; il avait fait sonder M. Guizot, qui s'était empressé d'accepter la succession de M. Thiers : celui-ci dut donc donner sa démission, et cette fois sa rupture avec le roi fut définitive.

« Je placerai mon vaisseau sur le promontoire le plus élevé du rivage, disait-il en 1846, et j'attendrai que la mer soit assez haute pour le faire flotter. »

La marée a en effet monté un jour assez haut pour mettre à flot ce vaisseau, mais aussi pour emporter tout à la fois et le navire, et le pilote, et les passagers!...

On m'a souvent reproché F appui que j'ai prêté au ministère de M. Thiers. Ceux qui m'adressaient ce reproche ne se rendaient pas bien compte de la règle de conduite que je m'étais imposée dès mon entrée dans le parlement, et que j'ai suivie invariablement jusqu'au dernier jour de ma carrière politique : cette règle, je l'avais cependant assez souvent formulée à la tribune.

Nous savons, disais-je dans la séance du 10 janvier 1840, que les réformes chez nous sont toujours sorties de la fournaise des révolutions; et noua, nous voulons faire une réforme politique dans le calme et le silence des passions , par la seule force des convictions et sous la seule influence du parlement.

Or, pour atteindre ce but, je n'avais d'autres moyens que de me rapprocher de toutes les fractions du parlement qui montraient quelques affinités avec mes opinions, d'ouvrir nos rangs à tous ceux qui se détachaient de la majorité; d'apporter dans ce travail lent et successif un grand esprit de conciliation, et non un exclusivisme qui n'aurait laissé de place que pour les solutions violentes : tel était mon programme obligé .

C'est en me maintenant avec une certaine persévérance dans cette voie que j'étais parvenu à dissoudre le parti de la résistance, ou du moins à le transformer à tel point, que sur tous les bancs se répétait ce mot si connu : Il y a quelque chose à faire.

C'est le 5 novembre 1840 que se forma le nouveau ministère, dont le vieux maréchal Soult avait consenti à être le président nominal, mais dont les membres dirigeants étaient : aux affaires étrangères, M. Guizot. qui, la veille, ambassadeur chargé de suivre et faire triompher la politique de M. Thiers, consentait, alors que cette politique avait échoué, à le remplacer au pouvoir ; et au ministère de l'intérieur, M. Duchàtel. dont l'esprit souple et facile, fécond en expédients, et toujours sûr de rencontrer la raison vulgaire qui était le plus à la portée de la majorité, corrigeait ce que le talent de M. Guizot avait de trop dogmatique et de trop abstrait.

C'était donc la partie défectionnaire de la coalition des doctrinaires qui avait la direction réelle du cabinet. C'est peut-être par ce point que cette combinaison plaisait le plus au roi : il connaissait assez le cœur humain pour être convaincu qu'il ne trouverait nulle part autant de docilité que chez des hommes qui avaient rompu avec éclat avec leurs anciens coalisés, et que son gouvernement personnel ne pouvait être mieux servi par nul autre que par ces transfuge* qui se livraient à lui corps et âme après avoir brûlé leurs vaisseaux.

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