JOURNÉES DES 22, 23 ET 24 FÉVRIER
Le lendemain était le 22 février; la masse de la population, qui s'était préparée à une manifestation régulière et pacifique, se trouvait en face de troupes qui occupaient militairement, dès le matin, les principales rues et places publiques. Bientôt des groupes se forment dans divers quartiers et des essais de barricades ont lieu dans les faubourgs, au Panthéon et aux environs de la Madeleine ; à la place de la Bourse un escadron de cuirassiers se disposait à charger un rassemblement, lorsqu'un bataillon de la 3° légion de la garde nationale, commandé par M. Degousée, s'interposa et croisa la baïonnette contre les cavaliers qui se retirèrent : ce qui fut
bientôt connu dans tout Paris et la question se posa désormais entre la garde nationale et l'armée.
Ce fut le second jour seulement, le 23, que le roi ouvrit les yeux et commença à entrevoir l'abîme dans lequel sa politique de résistance obstinée avait peu à peu conduit son gouvernement. Il se décida enfin à renvoyer le ministère Guizot et fit appeler M. Mole, essayant encore cependant de changer les personnes tout en retenant le système.
Mais en cela il s'abusait : le mal était trop profond pour que le seul renvoi d'un ministère impopulaire suffit à rétablir le calme et la confiance.
M. Mole ne le lui dissimula pas et proposa, pour composer avec lui le cabinet, des hommes du centre gauche, tels que MM. Dufaure et Passy, dont la présence dans le conseil signifiait déjà la nécessité d'une réforme profonde ; de plus, M. Mole proposait au roi M. le maréchal Bugeaud, comme ministre de la guerre, sentant probablement qu'en même temps qu'il donnait satisfaction à l'opinion irritée, il fallait contenir les passions révolutionnaires par une épée éprouvée. Le roi refusa d'admettre ce maréchal, comme ministre de la guerre, et il motivait son refus sur ce que « Bugeaud, disait-il, était un faiseur et ne laisserait au duc de Nemours aucune influence dans les bureaux de la guerre. » Et cependant la révolution frappait déjà aux portes du palais des Tuileries, et à ce même homme auquel Louis-Philippe refusait le portefeuille de la guerre, il remettait le commandement supérieur de l'armée de Paris : quelle contradiction et surtout quelle obstination dans cette fatale manie du gouvernement personnel. Ce serait à ne pas le croire, si M. Mole ne l'avait affirmé luimême à plusieurs personnes parfaitement dignes de foi, qui me l'ont répété.
Pendant que se préparait ainsi, entre Louis-Philippe
et M. Molé, la formation du nouveau cabinet, la Chambre se réunissait. La séance s'ouvrit à deux heures au milieu de l'anxiété générale : on se racontait les événements de la veille ; les esprits étaient surtout frappés de la disposition qu'avait montrée la garde nationale et de l'appui qu'elle avait ouvertement donné aux insurgés sur plusieurs points de Paris. Il est vrai que le rappel n'avait pas été battu et que ce n'était qu'une partie de cette garde nationale qui, réunie spontanément, s'était ainsi prononcée ; mais ce n'en était pas moins un symptôme très-alarmant et qui commençait à ébranler singulièrement la confiance obstinée de nos conservateurs.
Bientôt on entendit battre les tambours d'une légion qui s'avançait en ordre de bataille vers le Palais- Bourbon; une sorte de panique s'empara des députés; quelques-uns d'entre nous allèrent au-devant de cette troupe pour connaître la cause de cet étrange mouvement, qui attestait déjà un bien grand désordre dans l'action gouvernementale : car on s'explique difficilement comment une troupe armée avait pu pénétre1* jusqu'aux portes du Parlement sans rencontrer aucun empêchement.
Les officiers nous dirent qu'ils venaient apporter à la Chambre une pétition en favevr de la réforme. Nous eûmes quelque peine à leur faire comprendre que ce n'était pas ainsi et à main armée que leur pétition devait nous parvenir ; ils se décidèrent alors à la remettre à M. Crémieux, qui s'offrit à la déposer en leur nom, et ils se retirèrent.
Cet incident avait vivement ému la Chambre, lorsque M. Vavin, député de Paris, un des hommes les plus généralement aimés et honorés par cette bourgeoisie dont il était un type vrai et pur, adressa des interpellations au ministre de l'intérieur. M. Hébert était dans ce moment seul au banc des ministres; on
suspandit la séance jusqu'à l'arrivée de MM. Guizot et Duchàtel, qu'on savait avoir été mandés chez le roi.
A trois heures un quart la séance est reprise.
Alors M. Vavin demande aux ministres :
Pourquoi, lorsque depuis vingt-quatre heures des troubles graves désolent la capitale, la garde nationale n'avait pas été convoquée ? Il en est d'autant plus étonné que l'ordre de convocation avait élé donné dans la soirée du lundi, et que ce serait dans la nuit du lundi au mardi, que cet ordre aurait été révoqué.
Puis, hier à cinq heures du matin, ajoute-t-il, le rappel aurait été battu seulement dans quelques quartiers. Ces ordres et contre-ordres attestent la défiance du gouvernement dans cette institution dont la devise est cependant liberté, ordre public, et qui, jusqu'à ce jour, y a été fidèle.
M. Guizot monte à la tribune lentement. (Profond silence.)
Messieurs, je crois qu'il ne serait ni conforme à l'intérêt public, ni à propos pour la Chambre, d'entrer dans ce débat. Le roi vient d'appeler en ce moment M. le comte Mole pour le charger de former un nouveau cabinet. Tant que le cabinet actuel sera chargé des affaires, il fera respecter les lois, comme il l'a fait jusqu'à ce jour.
Le roi cédait donc enfin, après avoir entraîné dans son système de résistance à outrance et ministres et majorité, après les avoir gravement compromis, il lâchait prise le premier. Aussi, à cette nouvelle inattendue du renvoi du cabinet Guizot et Duchâtel, l'explosion d'indignation fut-elle grande dans les centres! Des cris s'y font entendre : C'est une lâcheté ! c'est déshonorant/ Nous verrons comment ils mèneront celai Allons trouver le roi! (Voir le Moniteur.)
L'n grand nombre de députés conservateurs se pressent autour des ministres sortants en les assurant de leurs sympathies quand même.
Ce mouvement des centres s'explique très-bien : s'être compromis si violemment pour un pouvoir qui vous abandonne, et se trouver face à face avec une grande impopularité, seuls et abandonnés! Il y avait là, en effet, pour ces conservateurs ardents et compromis, bien des sujets d'irritation. Mais cette colère était-elle légitime? N'était-ce pas à eux à prévoir où les conduirait inévitablement ce système de résistance absolue à toute réforme et aux vœux les plus prononcé> de l'opinion publique? Espéraient-ils que, lorsque le conflit s'engagerait sérieusement, le roi des barricade> consentirait à verser le sang de la bourgeoisie de PanV pour continuer leur domination électorale et parlementaire? Ne devaient-ils pas prévoir que, dans une pareille occurrence, la royauté, qui risquait le plusgro> enjeu, serait aussi la première à se retirer?
D'ailleurs, toute cette irritation des centres n'était qu'un puéril dépit qui devait bientôt s'évanouir pour faire place aussitôt à la plus complète prostration.
Elle existait cependant encore lorsque je demandai, à raison de la crise ministérielle, l'ajournement de l'examen de l'acte d'accusation que j'avais déposé. Non! non/ crièrent les centres. Vous voudriez reculer, nous ne le permettrons pas; nous demandons la discussion immédiate!...
Vainement M. Dupin insista-t-il pour l'ajournement, en se fondant sur la situation critique de Paris.
M. Guizot déclara « qu'il ne voyait pas de motifs pour qu'aucun des travaux de la Chambre fût interrompu. » — Et le fougueux M. de Peyramont, ayant demandé Yordre du jour 9 c'est-à-dire la discussion immédiate de l'acte d'accusation, les centres votèrent avec une sorte de fureur et se précipitèrent dans les bureaux.
Après cela, la séance fut levée et ajournée au lendemain à une heure, pour la discussion dans les bu-
rcaux de ce même acte d'accusation contre les ministres, et à trois heures pour la séance publique.
Ce cri de rage du parti conservateur était aussi son cri d'agonie; car, le lendemain, ces mêmes hommes devaient être chassés de l'enceinte législative aux cris de : A bas les vendus/ dehors les satisfaits l
Cependant la nouvelle du renvoi de M. Guizot s'était répandue dans tout Paris et y avait fait éclater soudainement comme une explosion de joie et de soulagement; plusieurs quartiers avaient même été spontanément illuminés.
Ma maison était devenue comme un quartier général, où venaient aboutir les émotions populaires et d'où partaient les directions politiques : tantôt c'était une masse de gens du peuple qui, armée de flambeaux, inondait ma cour et demandait à me voir; tantôt c'étaient des délégués des écoles ou de la garde nationale qui venaient conférer avec nous ; tantôt c'étaient des résolutions à prendre comme celle dont j'ai rendu compte, et qui renfermaient en elles la paix ou la guerre, le renversement de la royauté ou sa conservation. Aussi étions-nous comme en permanence réunis dans mon salon pour aviser à tous les incidents qui se succédaient avec tant de rapidité.
Nous étions occupés à discuter la conduite à tenir par suite du changement des ministres, lorsqu'une effroyable détonation vint tout à coup nous frapper de stupeur. Quelques députés coururent tout de suite sur les boulevards pour savoir la cause de ce bruit sinistre et revinrent bientôt nous rapporter qu'ils venaient d'assister à une horrible scène ; ils avaient vu, d'un côté, les boulevards couverts de morts et de mourants, et de l'autre, des soldats effarés et comme fous, courant çà et là, et incapables d'expliquer ce qu'ils venaient de faire.
Des renseignements plus précis nous apprirent
bientôt qu'une colonne de gens du peuple, colonne que j'avais rencontrée moi-même quelques instants auparavant sur les boulevards et dont j'avais remarqué les dispositions parfaitement pacifiques, descendant des faubourgs, après avoir longé les boulevards, aux cris de : Vive la réforme! était arrivée à la hauteur de l'hôtel du ministère des affaires étrangères1; que là, arrêtée par un bataillon de troupes de ligne qui barrait le boulevard dans toute sa longueur, il y avait eu un moment d'hésitation ; que la troupe rangée en bataille, se trouvant en face d'une masse de peuple, avait cédé à une panique subite et fait à bout portant une décharge générale sur cette foule inoffensive.
Nous pressentîmes tout de suite quelles seraient les conséquences de ce fatal incident; et, en effet, la physionomie de Paris changea à l'instant même : de joyeuse qu'elle était, elle devint sombre; des cris sinistres se firent entendre dans tous les quartiers et les barricades se dressèrent de toutes parts.
Un de ces hommes doués de l'instinct, on pourrait dire du génie des révolutions (on assure que c'est ce même Dumoulin dont nous avons déjà parlé), imagina de faire empiler, dans un tombereau qui se trouvait là par hasard, les cadavres des malheureuses victimes de cette boucherie, et de promener ce char funèbre, éclairé par des hommes portant des torches, à travers tous les quartiers de Paris. Il ne se trouva, dans cette police d'ordinaire si bien servie, pas un agent pour interrompre cette lugubre et redoutable mise en scène, qui se prolongea une grande partie de la nuit
Nous entrions en pleine révolution.