MORT DE LOUIS XVIII
du Globe^ qui s'était fait une certaine réputation et par le libéralisme de ses principes et par le courage avec lequel il avait revendiqué, au péril de sa carrière brisée par un acte arbitraire, les droits et les immunités du professorat.
M. Dubois et ses amis voulaient faire rejeter je ne sais plus quelle proposition; ils nous annoncèrent qu'ils se retireraient si la proposition était acceptée. Ils avaient trop présumé, ou de leur nombre, ou de Teffet de leur menace ; la proposition fut acceptée, ils se retirèrent et la société, au lieu de se dissoudre, comme ils s'y attendaient, continua ses opérations sans eux, et, ce qui était plus piquant, chez Tun d'eux.
Telle était l'impulsion donnée aux esprits que la mort même de Louis XVIII en 1824 et Tavénement de Charles X n'avaient pas interrompu d'abord ce progrès des idées et des mœurs constitutionnelles.
On put espérer un instant que le représentant obstiné du vieux régime était enfin converti aux nécessités de la situation et qu'il consentait loyalement et sans arrière-pensée à se réconcilier avec la Révolution sur le terrain de la Charte constitutionnelle, mais ce n'était là qu'une apparence trompeuse.
Charles X était entraîné fatalement par ses qualités mêmes à rompre violemment avec cette Révolution, dont tous les principes blessaient profondément ses crovances et dont les souvenirs lui étaient odieux:
moins sincère dans sa foi, moins absolu dans ses affections et ses haines, il eût pu fléchir sous les nécessités politiques et, comme Louis XVIII son frère, transiger avec l'ennemi. Hais pour lui, le temps n'avait pas marché, la société française n'était pas changée. C'était de lui qu'on pouvait dire, avec vérité, qu'il n'avait rien appris, rien oublié : son intelligence était trop invinciblement enchaînée à ses préjugés pour com-
^ M^OIRES p'ODILON BARKOT.
prendre que de nouveaux besoins s'étaient produits dans cette société et dans quelle mesure il était devenu indispensable d'y satisfaire ; et d'un autre côté le souvenir de la mort violente de Louis XVI , de la reine Marie-Antoinette surtout, à laquelle il portait une tendre amitié, les douleurs et les humiliations de Fexil entretenaient dans son cœur un sentiment de haine et même de terreur qui aurait suffi pour troubler son jugement, alors môme qu'il eût été assez sûr et ' assez vigoureux pour triompher de ses vieilles idées.
On a aussi attribué une fâcheuse influence sur son esprit aux personnes de son intimité : c'était d'abord la fille de Harie-Ântoinette, madame la duchesse d'Àngoulème ; cette princesse, qui portait encore dans le cœur le deuil de son père et de sa mère, était peutêtre trop disposée à en rendre responsable une génération toute nouvelle qui non-seulement était innocente de ces violences, mais toute disposée à sympathiser profondément avec ses malheurs, et à honorer ses vertus. C'était aussi le prince de Polîgnac qui, impliqué dans une conspiration royaliste sous l'Empire, avait échappé à la mort, et avait recouvré sa liberté par l'intercession de Tirapératrice Joséphine ; il avait repris auprès de Charles X cette position de confident intime, qu'il occupait plus de trente ans auparavant auprès du comte d'Artois.
Toute cette société du pavillon Marsan, qui n'avait rapporté de l'émigration que des préjugés et des haines, se trouvait reformée ; mais le sceptre était dans ses mains et elle n'était plus réduite à conspirer soit contre les faiblesses et les hésitations de Louis XVI, soit contre les ménagements calculés de la politique de Louis XVIII ; tout au contraire, elle se trouvait face à face avec la Révolution, sa vieille ennemie, et il était humainement impossible que le conflit ne s^engageàt pas. Le parti libéral et constitutionnel qui, tout en
mNISTÈRB MARTIQNAC (1827). 83
iléfendant les principes et les garanties de la Révolution, en désavouait les crimes, voyait se former et s'avancer Forage. Peut-être eût-il pu le détourner ou du moins le conjurer encore longtemps, si, plus po» itique et moins impatient, il eût résolument soutenu .e ministère auquel H. de Martignac a donné son nom, — ministère dont les opinions étaient sincèrement constitutionnelles et qui était plutôt toléré qu'accepté par la cour.
Au lieu de cela, l'opposition engagea une lutte avec ce ministère sur l'organisation municipale et départementale dont le gouvernement avait pris l'initiative dans un sens vraiment libéral.
La droite ne manqua pas de profiter de cette faute ; elle se réunit à la gauche et le ministère Martignac tomba sous cette coalition d'opinions, non-seulement si différentes, mais si hostiles l'une à l'autre.
Charles X, libre alors de s'abandonner tout à la fois à ses vieilles et immuables affections et à ses indestructibles préjugés, choisit son confident et favori le prince de Polignac pour son premier ministre. Ce choix était un éclatant défi à la Révolution ; c'était le gage de bataille.
Comme pour mieux caractériser cette provocation, H. le comte de Bourmont fut adjoint à H. de Polignac comme ministre de la guerre* Cet officier général avait commencé sa carrière militaire comme chef de Vendéens, puis il était entré dans l'armée impériale, à la recommandation et sous le patronage des maréchaux Ney et Gérard ; la veille de la bataille de Ligny il avait passé à l'ennemi, emportant les plans de cam« pagne de l'armée française.
Si Charles X eût été un peu plus le roi de la France et un peu moins le roi de l'émigration, il se fût gardé de faire un tel choix ; il eût senti que, quel que fût le mérite personnel de M. de Bourmont, il ne pouvait
en faire un ministre de la guerre sans insulter Tarmée et sans blesser le sentiment le plus vif et en même temps le plus légitime de Thonneur national. Mais Charles X était un de ces hommes qui vivent exclusivement avec leur propre pensée; hommes marqués par le destin, et qui, lorsquMls sont à la tête d'un empire, le conduisent fatalement à quelque grande catastrophe.
La nouvelle de la composition de ce ministère fut comme un coup de tocsin dans toute la France ; chacun désormais prévoyait une guerre à mort entre la Révolution, ses principes, ses conquêtes, et la légitimité.
Les hommes les plus modérés, les plus dévoués à la famille des Bourbons, sentirent eux-mêmes que leur devoir était de donner à la couronne un de ces avertissements solennels qui précipitent la chute d'un gouvernement s'il les méprise, qui le sauvent s'il les écoute.
L'histoire a enregistré la célèbre Adresse des 221. Elle avait été rédigée sous l'inspiration de l'homme peut-être le plus loyalement, le plus sincèrement dévoué à la famille régnante, M. Royer-CoUard. Elle exprimait avec une respectueuse fermeté le sentiment universel de défiance qu'inspirait le nouveau ministère, et annonçait très-explicitement que la Chambre des députés lui refuserait son concours; c'était poser nettement la question du gouvernement parlementaire, où la volonté personnelle du chef de l'État est subordonnée à la puissance de l'opinion publique représentée par deux assemblées.
C'était, à l'abus le plus extrême du gouvernement personnel, répondre par la plus extrême conséquence de la monarchie constitutio/inelle ; la conciliation était difficile , il fallait que le roi cédât et changeât son ministère, ou qu'il prononçât la dissolution de la Chambre.
MINISTÈRE POLIONAC (1829). 85
Reculer devant cette assemblée qui venait de porter Vinsolence révolutionnaire jusqu'à prétendre forcer le roi à renvoyer des ministres avant même qu'ils eussent fait aucun acte, et d'attaquer ainsi la prérogative royale dans son essence même, c'était trop attendre d'un homme tel que Charles X; c'était mettre son intelligence du gouvernement représentatif à une trop forte épreuve ; il ne vit dans l'Adresse des 221 qu'un acte d'insurrection, et toujours poursuivi par ses souvenirs de la Révolution, faisant abstraction de la différence des temps, des mœurs, des situations ; persuadé que son malheureux frère ne s'était perdu que par ses concessions, il crut que le salut était dans la résistance; il prononça la dissolution de l'Assemblée, dénonçant, dans une sorte de manifeste adressé à la France entière, les auteurs et signataires de l'Adresse comme des rebelles, et déclarant que ceux qui voteraient pour eux ou leurs adhérents seraient considérés comme ennemis personnels du roi.
Ainsi, la guerre déjà déclarée entre le roi et le parlement était étendue au corps électoral qui était appelé à se prononcer, non pour ou contre tels ou tels ministres, mais pour ou contre le roi ; il était impossible de pousser plus imprudemment une nation, malgré elle, dans des voies de révolution.
La nomination de H. le prince de Polignac avait déjà exalté les passions politiques du pays, la dissolution de la Chambre des députés leur donnait un but, la réélection des 221 ; ce mouvement de Topinion était d'autant plus formidable qu'il s'alimentait de sentiments divers, contraires même, mais qui, cette fois, se fondaient ensemble dans un effort commun.
Ainsi, le vieux jacobinisme que la monarchie constitutionnelle était loin de satisfaire, le bonapartisme qui poursuivait dans la lutte tout autre chose que le
triomphe de la liberté parlementaire ; en outre, tous les sentiments froissés, toutes les ambitions déçues, tout cela se jetant dans la mêlée, se couvrant du drapeau constitutionnel et aux cris sincères pour les ims, hypocrites pour les autres, de Vive la C/iartelIl agissait avec un accord redoutable.
La légitimité, comme cela lui arrivera toujours lorsqu'elle gardera toutes ses prétentions et ne tiendra compte d'aucun progrès, se trouvant seule en face de tous les partis réunis contre elle , le résultat du combat ne pouvait être douteux.
Notre société Aide^toi^ le ciel f aidera ^ acquérait dans cette circonstance une haute importance politique. Lorsque la lutte se concentrait principalement dans les Chambres, elle avait borné son action à la surveillance de la formation des listes électorales; elle avait formé à cet effet un vaste réseau de correspondances qui s'étendait sur toutes les parties de la France. Tout citoyen lésé dans son droit pouvait s'adresser à elle, il était assuré de trouver conseil, direction et secours d'influence et d'argent ; au besoin nous mettions à sa disposition la publicité de nos journaux et une défense énergique devant les tribunaux.
Tout l'effort des administrations se portait sur la composition ou plutôt sur la falsification des listes électorales. Notre effort, par contre, consistait à assurer la sincérité de ces listes, et à {provoquer ainsi l'inscription des ignorants ou des indifférents, tout en empêchant les radiations arbitraires.
La mission de refaire chaque année la liste des électeurs donnait au pouvoir d'immenses facilités pour pratiquer des fraudes. Une loi récente qui assurait la permanence des listes en même temps qu'elle déférait à l'autorité judiciaire le jugement des contestations nous était d'un grand secours ; loi de liberté sérieuse
tLMcmoHs (1830). sr
et pratique du même caractère et de la même origine que la loi de 4819 sur la liberté de la presse.
Ces deux lois appartiennent aux beaux jours de notre histoire parlementaire, elles sont une preuve de plus entre tant d'autres, que les véritables progrès sont ceux qui se font par la discussion libre et régulière et par Tinfluence successive et pacifique de Topinion publique, bien plus que par des révolutions violentes.
J'étais naturellement chargé de la plupart des pourvois en cassation auxquels les nombreuses réclamations électorales donnaient lieu.
Il faut le dire, la justice, malgré les influences de toute nature qui l'assiégeaient, se montra, en général, impartiale, et à une loi libérale répondit une jurisprudence libérale. Toutefois, et tant que la passion publique ne fut pas vivement excitée par les défis imprudents de la couronne , nous luttions en vain contre Tapathie des populations et surtout contre Tinfluence des intérêts locaux que Tadministration seule a tant de moyens de satisfaire, et qui, en temps ordinaire, dominent de bien haut les opinions. Je me rappelle le découragement qui régnait dans nos réunions élec» torales en 1824.
Pour juger de l'état des esprits alors, il suffit d'un fait.
On se rappelle qu'en 1823, Manuel, par un abus monstrueux du pouvoir de la majorité, avait été dépouillé de son mandat législatif et violemment arraché de son banc par la main d'un officier de gendarmerie.
Cette violence était motivée sur ce que, dans un discours qui retraçait les circonstances dans lesquelles s*était opérée la première restauration, il avait dit que les Bourbons avaient été reçus en France avec répugnance; il était impossible de commettre un plus gtomer attentat sous un plus futile prétexte.
Chaque électeur devait se sentir blessé dans son droit par un pareil acte; car enfin, dans la personne de Manuel, c'était le droit de Télectorat tout entier qui avait été insolemment et brutalement foulé aux pieds par le législateur.
Nous pensions, nous espérions que le nom de Manuel allait sortir de Turne électorale de vingt collèges électoraux, comme une protestation éclatante contre la violence dont il avait été Tobjet. Hé bien ! il ne se trouva pas un seul collège, pas même celui qui Vavait nommé une première fois, pour le faire rentrer dans le sein du Corps législatif. Manuel mourut quelque temps après dans Tisolement et le découragement. Une jeunesse enthousiaste se pressait à son convoi et semblait vouloir le venger de Tindifférence coupable des électeurs. Pour nous, découragés, nous en étions à nous demander si le pays, même légal, comprenait nos institutions, et s'il ne vaudrait pas mieux faire crier dans la rue : Vive le pain à deux sous que Vive la Charte!.,.
Mais il s'opéra dans Topinion même du corps électoral un changement complet et subit du jour où la couronne prit à son tour le rôle agressif contre les institutions, et où des symptômes éclatants annoncèrent qu'une contre-révolution se préparait dans les hautes régions du pouvoir.
Alors, ce n'est plus nous qui avions à donner l'impulsion, nous la recevions nous-mêmes du mouvement spontané des esprits; alors se rapprochaient de nous les hommes qui s'en étaient éloignés. M. Guizot revenait prendre part à nos travaux, il se faisait remarquer par l'énergie de ses résolutions, et nous lui déférions la présidence de la société. Le danger n'était plus dans la mollesse et l'indifférence, il était dans une surexcitation dont les partis violents, qui n'avaient fait que s'effacer momentanément, ne pouvaient manquer de
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s'emparer pour essayer de nous pousser hors des voies légales et constitutionnelles : voies dans lesquelles les vrais libéraux voulaient résolument se renfermer, et par conscience et par bonne politique ; car ils sentaient bien que là était leur force comme parti et en même temps le triomphe de la liberté.
Une circonstance s'offrit bientôt oii nous eûmes à conjurer ce danger.
La réélection des 221 votants de FAdresse était, nous l'avons déjà dit, le cri de ralliement de toutes les oppositions; une médaille avait été frappée en leur honneur.
Nous résolûmes de leur offrir, au nom de la ville de Paris, un banquet, et les listes de souscription furent aussitôt remplies de toutes les notabilités de la bourgeoisie. Il s'agissait de régler le caractère de cette manifestation : serait-elle un avertissement loyal et constitutionnel, empreint du désir de prévenir le conflit, ou bien une déclaration de guerre, Tacte préliminaire d'une lutte violente? Le toast du président devait résoudre la question. Nous eûmes à le discuter en comité. Là, les' deux partis, le parti jacobin révolutionnaire et le parti libéral constitutionnel, se dessinèrent. Le premier était représenté surtout par Godefroy Cavaignac, homme de courage et de haute intelligence, mais animé d'un sentiment de haine fanatique contre la monarchie, sentiment puisé dans les traditions de famille ; il était né républicain bien plus par ses passions que par ses convictions et par ses mœurs. Atteint dès cette époque par une maladie de poitrine qui ajoutait à l'exaltation naturelle de ses passions, il est mort jeune, avant Tavénement de cette république qu'il désirait si ardemment et dont le général Cavaignac, son frère, devait plus tard tenir les destinées dans ses mains.
J'étais le représentant principal du second parti : le
90 MÉMOIBEg 1>*01>IL0ir BARROT.
dialogue qui s'échangea entre nous fut bref, maïs significatif; plus on approche de Faction , plus les paroles ont ce caractère de précision qui les font ressembler à des actes. « Consentir à porter un toast en faveur du roi, rendre hommage à la royauté, non, jamais I Nous sommes résolus, si nous ne pouvons empêcher une telle infamie, à nous lever et à briser nos verres en signe de protestatim. » Ainsi s^exprima Godefroy Cavaignac avec Tassentiment de ses amis.
Et moi de lui répondre : «Vous ne le ferez pas ainsi ; vous êtes trop bon patriote pour troubler une manifestation qui doit être d'autant plus utile à la liberté qu'elle sera plus légale et plus modérée. Tout au plus, vous vous abstiendrez. Mais si vous vous permettez Tacte de violence que vous annoncez, soyez convaincu qu'il se trouvera assez d'hommes résolus pour vous en faire repentir, et, au besoin, pour vous faire sauter par les fenêtres. »
La gravité des circonstances peut seule expliquer et justifier un tel langage, d'autant plus inconvenant de ma part, qu'il se tenait chez moi et dans une réunion que je présidais. Ce qui m'excuse, c'est que nous allions jouer une partie dans laquelle nous mettions notre vie pour enjeu et dont pouvait sortir le malheur ou le boiiheur de notre pays.
Mon opinion l'emporta, il fut décidé que la royauté serait comprise dans le toast, mais par une sorte de compromis, on adopta une formule qui avait le double mérite, en déférant aux convenances constitutionnelles, de caractériser le but pour lequel l'opinion publique s'était soulevée. Cette formule était celle-ei : a A la royauté constitutionnelle et aux deux Chambres; au concours des trois pouvoirs, » Par quelle étrange destinée devais-je, dix-huit ans plus tard, me retrouver aux prises avec les mêmes difficultés, dans des cir-
BAJffQUBT VBB f3X (1820% 91
coQstanees presque ideotliqBes, et dans lears causes et dans leurs effets ?
Le banquet eut lien. Genx des 221 qui se trouvaient à Paris y assistaient : le général La Fayette, Dupont (de TEure), Benjamin Constant, Labbey de Pompierres, et tous ces hommes dont les noms étaient pour la France les symboles du patriotisme, de Thonnèteté politique et du déyouesnent à la liberté.
Autour d'eux se pressaient les citoyens les plus éminents de la bourgeoisie de Paris. Ce n^étaient plus seulement les hommes habituellement occupés de politique; c'étaient ceux qui étaient dans leur vie de tous les jours absorbés par le soin de leurs affaires, mais qui se trouvaient cette fois entraînés dans le mouvement général des esprits; pour ceux qui ont rhabitude de ces réunions publiques, il était facile de voir que Tagitation avait passé du monde politique dans le monde habituellement paisible et indifférent des affaires, symptôme inquiétant, avertissement significatif pour les gouvernements qui, malheureusement, savent rarement les comprendre.
Lorsque je me levai pour proclamer et développer le toast convenu, toute Tassistance se leva; les convives étaient trop nombreux pour m*entendre de tous les points de la salle. Je montai sur la table ; ce fut ma première tribune, et là, au milieu du silence le plus solennel, après avoir félicité les 221 députés de leur courage civil, je retraçai les différentes luttes que la France avait eu à soutenir pour ses libertés, les phases que la cause du progrès avait traversées, les épreuves dont elle était, après quelques vicissitudes, sortie toujours triomphante. J'annonçai que, désormais, il n'était au pouvoir de personne d'entraver cette loi immuable du progrès de la liberté en France, que si on l'essayait par l'intervention de la force brU" taie, la force répondrait t. ..
02 MÉMOIRES D*OI)ILON BÂRROT.
A ces derniers mots, Tenthousiasme jusqu'alors con* tenu éclata par des cris unanimes d'assentiment. La résolution de se défendre était prise ; mais seulement de se défendre et, par conséquent, de laisser au gouvernement l'initiative du recours à la violence.
Les élections commencèrent; le résultat ne pouvait être douteux. Dans les temps ordinaires, les petites influences locales, les intérêts de clocher, les menaces et les compétitions individuelles peuvent exercer -quelque action sur un corps électoral restreint. Mais dans les moments de fièvre politique, ces moyens sont totalement impuissants et ne font qu'accentuer le mouvement qui entraine tous les esprits.
Il était également facile de prévoir que le roi, une fois engagé, ne céderait pas plus au corps électoral qu'il n'avait cédé à la majorité de la Chambre des députés. L'obstination bien connue de son caractère, l'aveuglement de ses convictions politiques et religieuses devaient fatalement, une fois engagé, le pousser en avant, malgré toutes les résistances.
Aussi, dans un de nos comités électoraux réunis pour choisir les scrutateurs de l'élection, j'annonçai, au grand ébahissement de mes auditeurs, que les choix qui allaient être faits devaient l'être avec d'autant plus de soin et^ de maturité que les citoyens qui allaient être désignés pour être scrutateurs dans l'é* lection seraient, selon toute probabilité, quelques mois plus tard, les éléments dont se composerait la municipalité de Paris!... Les hommes, en général, n'aiment pas qu'on supprime les intermédiaires et qu'on les mette brusquement en face du but auquel ils doivent arriver; ils veulent caresser jusqu'au bout leurs illusions : je fus traité de /bu, comme dix-huit ans plus tard j'ai été traité d'avevglel Hélas, dans l'une comme dans l'autre circonstance, je n'étais que prévoyant, et ma prévoyance ne pouvait s'égarer, car elle
se basait sur le calcul infaillible de Tobstination de Vorgueil huiirain.
Vaincu dans la lutte électorale, le roi pouvait, sans doute, encore dissoudre la nouvelle Chambre, quoique ce fût une question alors controversée de savoir si une Chambre non encore vérifiée, et qui n'avait fait aucun acte, pouvait être dissoute : polémique bien oiseuse, car si le roi se décidait pour une nouvelle dissolution,il était bien évident que ce n'était pas pour recourir de nouveau à une élection dont le résultat eût été encore plus contraire aux prétentions de la couronne.
Le roi n'avait pas joué une si terrible partie pour rester dans les liens d'une Charte contre laquelle il avait protesté dans l'origine et qu'il n'avait pas cessé de regarder comme attentatoire au droit qu'il tenait de sa naissance et de Dieu.
Le 26 juillet parurent les trop fameuses ordonnances. Mais avant de commencer le récit du terrible drame qui les suivit, j'ai à faire un retour en arrière pour faire connaître dans quelle situation cette crise politique venait me saisir.
En 1823, à l'âge de trente-deux ans, je m'étais marié et j*avais épousé la fille de H. le vicomte Desfossez qui, à la mort de son père, victime du régime de la Terreur, s'était vu obligé, comme tant d'autres jeunes nobles, pour échapper à la proscription et même à la misère, de s'engager dans l'armée : il y avait bravement et honorablement servi, avait été blessé dans plusieurs rencontres et s'était retiré dans sa ville natale avec le grade de chef d'escadron et une place d'inspecteur des forêts. Il s'était construit une petite habitation dans une position très-pittoresque sur les ruines mêmes du célèbre château de Coucy, dont son père avait été gouverneur. Là, il s'était adonné aux travaux de l'agriculture; d'un caractère vif, facile à
s'emporter, mais loyal et toujours disposé à se dévouer pour les autres, H. Desfossez était chéri et honoré par toute cette population au milieu de laquelle il vivait et qu'il représentait au conseil général du département de TÂisne.
Si, par son origine, il appartenait à cette classe qui pouvait regretter le vieux régime, il avait, pour ainsi dire, communié avec la Révolution sous le drapeau et il s'était sincèrement attaché à cette grande cause de la Révolution française pour laquelle il avait combattu et versé son sang. On lui savait gré dans le département d'avoir pu surmonter ainsi et les préjugés de sa naissance et l'amertume même de ses souvenirs de famille ; on lui tenait d'autant plus compte du libéralisme de ses opinions, de la franchise et de la simplicité de ses manières.
Peu d'hommes, je suis heureux de le dire, puisque j'ai recueilli une partie de ce noble et précieux héritage, ont été plus aimés et ont exercé une plus grande influence sur leurs concitoyens, sans effort et sans aucune prétention personnelle. Ma femme, par sa mère, était petite-fille de M. Labbey de Pompierres ; issu d'une famille parlementaire de Besançon, officier d'artillerie lorsque la Révolution de 1789 éclata, il était entré plus tard dans l'administration, avait exercé pendant quelque temps les fonctions de secrétaire général du département de l'Aisne, où il avait su s'acquérir de tels titres à l'estime publique qu'il avait été nommé député par ce département au Corps législatif; il était membre de la Chambre des députés lorsque je devins son petit-gendre.
Il [est impossible d'imaginer un homme meilleur, plus tendre, plus dévoué dans ses relations intimes et de famille, comme aussi plus ferme dans l'accomplissement de ses devoirs de député : il est difficile de trouver plus de courage, plus de stricte honnêteté.
plus d'entêtement dans le bien et le juste. Il avait sa spécialité dans la Chambre : c'était la recherche et la dénonciation des abus financiers et particulièrement de ceux qui peuvent se commettre dans l'administration si compliquée de la marine. Il passait sa vie dans ses recherches, heureux comme im enfant lorsqu'il avait fait quelque découverte, la cachant avec soin dans la crainte que quelque collègue indiscret ne la lui dérobât , jusqu'au moment où il pouvait la produire à la tribune.
Ses collègues de l'opposition lui reprochaient par* fois d^ètre trop obstiné dans ses résolutions et de ne pas être assez discipliné. C'est ainsi qu'ayant résolu de formuler une accusation contre le ministère de VillèlCy vainement tous ses amis s'efforcèrent de le faire renoncer à cette résolution ; vainement même, à leur prière, j'employai auprès de lui ma propre influence : nous ne réussîmes à rien. La proposition d'accusation fut déposée par lui ; et, du reste , elle n'eut pas les mauvais résultats qu'on en craignait, elle provoqua même un débat utile. Une commission fut nommée et elle n'échoua que par l'obstination de Hauguin qui, donnant dans le foux comme toujours, s'était imaginé qu'il fallait, avant tout, faire consacrer le droit d'enquête.
C'est de H. Labbey de Pompierres, que H. Royer- CoIJard le présentant à Charles X et s'apercevant que le roi paraissait choqué de ce que ce vieillard avait des chaussons de lisière par dessus ses chaussures (c'était en hiver), disait: Ne le regardez pas aux piede^ Sire^ mais à la tête et au eceur^ car oe sont les meilleurs que je connaisse. Il lui rendait justice, et encore ceux qui ne l'ont connu que dans la vie publique n'ont pas eonnu la plus noble, la meilleure partie de cette nature d'élite : pour moi, je ne me rappelle jamais sans attendrissement les détail^ de sa ide intime, si hon-
nète, si pure ; je le vois encore entourant sa petite-fille de ces soins que la tendresse d'une mère peut seule inspirer.
Je vois cet homme si intrépide dans la vie publique, qu'aucun danger n'effraya — et qui, à plus de soixantedix ans, se prenait corps à corps, au sortir de la Chambre, avec un de ces alguazils qui avaient mission de frapper les jeunes gens de nos écoles dont l'enthousiasme se manifestait par les cris de : vive la Charte/ Je le vois pleurant, à la moindre indisposition d'un des siens; je le vois dans son modeste intérieur s'imposant toutes les privations pour ajouter au bien-être de ce qui l'entourait ; cœur aimant, que ni Tàge, ni les affaires n'avaient endurci ; pour qui le dévouement et l'abnégation étaient du bonheur.
Je ne sais rien de plus touchant, rien qui inspire tout à la fois plus d'amour et de vénération que ces con« trastes d'une âme restée jeune, tendre, dévouée, sous des cheveux blancs, et de cette bonté simple et naïve unie au caractère le plus indomptable.
La femme que j'épousais était selon mon cœur et venait compléter les éléments de bonheur déjà réunis autour de moi. Je ne lui connaissais alors que les grâces et la naïveté d'un enfant gâté, et elle s'est trouvée une femme courageuse et forte. Dans les rudes épreuves où je l'ai entraînée avec moi, j'ai vu surgir toutes les qualités éminentes du cœur et de l'esprit que j'avais remarquées dans ceux dont elle sortait, la franchise, la vivacité du caractère de son père, et la disposition de son grand-père à aimer et à se dévouer. Mais à cela se joignait une grâce naïve et un esprit naturel qui lui donnaient un charme inexprimable. Elle avait adopté ce mot sinceritas et elle en avait bien le droit, car je ne sais personne qui ait porté plus loin qu'elle non-seulement le culte, mais le besoin de la vérité. On pourrait même dire que parfois elle exa-
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gérait ce sentiment, et ceux qui, après avoir servi sous le même drapeau que moi, s'avisaient de s'en écarter en savaient quelque chose : souvent même, par son excès de franchise, elle m*a créé des situations assez embarrassantes; mais jamais je n'ai songé à m en plaindre. Je ne sais rien, en efiet, de plus adorable qu'une femme vraie et natiurelle, lorsque d'ailleurs ses sentiments sont purs et élevés. Chère et excellente compagne, tu méritais que la Providence te donnât une existence moins agitée, moins cruellement éprouvée, mais tu as du moins ressenti ce bonheur bien digne de ta noble nature, de t'élever et de grandir à mesure que ;les épreuves que Dieu t*a envoyées sont devenues plus cruelles. Tu n'es restée au-dessous d'aucune d'elles et ton exemple m'a fortifié.
La naissance d'une fille vint mettre le comble à mon bonheur ; tout alors me souriait ; ma femme partageait mes goûts simples et retirés, elle avait tous mes sentiments, elle s'était identifiée avec moi ; convaincue que lorsque j'aurais atteint l'âge de l'éligibilité, la carrière parlementaire s'ouvrirait pour moi, elle attachait la même importance à ce que, pour ce moment, notre fortune m'assurât une grande indépendance : l'ordre, l'économie qu'elle apporta dans l'administration de notre maison , nous permirent d'atteindre ce but.
Ma fille, entourée de soins par sa mère et sa grand'mère qui ne la quittait pas d'un instant et qui assistait assidûment à ses promenades et à ses jeux d'enfant, s'élevait admirablement et tout annonçait en elle une nature droite et forte.
C'est avec bonheur que je me reporte à ce temps de ma vie : comme tous les hommes de travail, j'aimais à goûter les douceurs du repos en pleine campagne; je n'avais alors ni assez de loisirs, ni assez
d*argent ponr avoir ma villa des champs ; mais tou9 les dimanches, ma femme, ma fille et moi, nous prenions bourgeoisement un fiacre qui nous conduisait à Tune des barrières de Paris. Là, nous mettions pied à terre et nous cheminions tous trois à travers ces si riantes campagnes qui entourent Paris; c'était tantôt Saint-Cloud, tantôt Meudon ou Argenteuil ou tout autre de ces* charmants environs. La petite était fatiguée, je la prenais sur mon dos, — j'avais tant de bonheur à la porter jusqu'à Tauberge, où nous faisions notre modeste repas champêtre; puis nous revenions à la ville tous un peu fatigués, Marie dormant dans mes bras, et moi joyeux et ayant puisé dans ces délassements de nouvelles forces et un nouveau courage pour reprendre mes travaux de la semaine.
J'étais heureux alors, aussi heureux que Thomme dans ce monde peut Tètre. Honoré, considéré dans ma profession, arrivé à ce degré de réputation qui faisait que les affaires venaient me chercher et que je n'allais pas au-devant d'elles ; indépendant des prétentions et des passions des clients dont je pouvais faire justice, trouvant dans ma profession d'avocat à la Cour de cassation et aux conseils du roi un travail conforme à mes goûts et à mes habitudes d'esprit : pouvant parfois défendre et faire triompher mes principes politiques sans cesser d'être avocat; aimé de mes confrères, estimé des magistrats, vivant au milieu de deux familles que la mort avait alors respectées et dans lesquelles je trouvais les plus nobles sentiments et les plus vertueux exemples ; associé à une femme à laquelle me rattachait le double lien de l'estime la plus méritée et de l'affection la plus vive : tout me souriait.
Qu'on me pardonne de m'appesantir sur ces souvenirs ; ils ont leur tristesse et leur amertume, mais ils
ont aussi leur charme, aujourd'hui surtout qu'après tant d'illusions détruites, tant de deuils douloureux, je ne peux guère vivre que de mon passé. Il faut quitter cette phase riante de ma vie pour entrer dans celle des orages politiques dont je ne sortirai plus.