DES DOCTRINAIRES
La retraite de H. Thiers et surtout la cause qui Tavait déterminée ne pouvaient laisser la Chambre et surtout notre opposition indifférentes: un grand et solennel débat eut lieu à cette occasion.
M. Thiers expliqua le motif de sa retraite : faisant allusion aux ordres donnés en arrière de lui, il déclara qu^il n'avait pas tout sti, alors quil aurait dû tout savoir. Quant à H. Guizot, il approuva hautement la résolution du roi de s'abstenir de toute intervention directe ou même indirecte dans les affaires d'Espagne.
J*abordai à mon tour le débat.
Je commençai par caractériser l'espèce d'intervention que nous étions d'avis d'opérer en Espagne :
Il ne s'agît pas, disaîs-je, d'imposer par la force à ce pays, comme le tenta Napoléon, un roi et des institutions: c'est là ce qui serait absurde et dangereux. Non: il y a en Espagne un gouvernement qui nous est lié par une communauté d'origine et de principe et contre lui ondresseun drapeau sur lequel est inscrit cette menace, qui s'adresse à nous autant qu'à lui : Restauration des tr&nes légitimes en Europe.
C'est ce drapeau que nous voulons renverser ; nous prétendons éteindre dans son foyer un incendie qui, après avoir dévoré l'Espagne, pourrait bien gagner la France, et qui, dans tous les cas, nous créerait une situation pleine de périls. Le gouvernement du roi l'avait d'abord jugé ainsi, puisqu'il s'était lié par le traité de la quadruple alliance ; et il serait par trop puéril de supposer un traité qui n'engagerait à rien. Pourquoi donc, alors que tout était préparé pour l'action, s'être subitement rétracté ? La cause de ce changement, il faudrait fermer les yeux à l'évidence pour ne pas la voir, et elle est d'ailleurs avouée : c'est la proclamation de la constitution de i812 en Espagne. Il faut cependant bien reconnaître que le desjpotisme éclairé de Zea Bermudez ne pouvait pas arrêter une nation en pleine effervescence révolutionnaire. Ce sont les juntes de Barcelonne, de Séville, de Saragosse, qui ont pris l'initiative d'un changement qui, pour n'être pas sorti des pavés d'une capitale, n'en doit pas moins être respecté. Dans cette circonstance, les Espagnols ont fait un grand acte de sagesse. Il y avait deux choses, en effet, dans cette constitution des certes, un drapeau et des institutions. Le drapeau rappelait les souvenirs les plus glorieux de Ja Péninsule et la résistance héroïque contre l'étranger, et de plus son noble élan vers la liberté : Ils l'ont gardé, ce drapeau ; mais quant aux institutions^ elles étaient vicieuses, impossibles même, et ils les ont profondément modiflées. Y a-t-il donc là un motif pour leur refuser nos sympathies et notre appui ? La pensée qui a dominé notre politique, M. Giûzot, qui a l'habitude de dogmatiser les faits, nous l'a révélée : il nous a dit qu'il y avait en Europe deux grandes forces qui se balançaient, celle des réformateurs et celle des conservateurs; que la France pouvait parfaitement vivre en bonne intelligence avec les unes et les autres, à la condition de rester neutre entre elles ; que c'était là le vrai juste milieu^ etc. Sortons des généralités. BL le ministre de l'Instruction publique a un esprit trop élevé pour vouloir retenir le débat dans des lieux communs. Après Avoir brisé le gouvernement du droit divin que les traités de 4 Si 5 nous imposaient, et avoir jeté le déû à l'Europe coalisée contre nous, il y avait deux partis à prendre : celui de la propagande révolutionnaire, on provoquant les autres peuples à nous imiter, et celui de la non-intervention. Je n'examine pas jusqu'à quel point noire gouvâmemeiit, alors
qa'il n'était pas èncere reconnu, a essayé de cette propagande, vis-à-vis de l'Espagne spécialement : je ne veux pas revenir sur le passé: il y a des nécessités qui assiègent les gouvernements à leur berceau et dont il serait trop rigoureux de leur demander compte. Mais, après la reconnaissance de notre révolution par les autres puissances, on a proclamé bien hant, et on a bien fait, que nous ne prendrions rinitiative d'aucune révolution chez nos voisins, nous contentant de l'influence qu'exercerait sur eux notre exemple ; alors est venue la doctrine de non-^tUervention : nous n'interviendrons pas chez les autres, mais nous ne permettrons à aucune autre puissance d'intervenir de son côté. Le président du conseil a fait de cette doctrine une glorieuse application en Belgique contre la Prusse, et je lui en fais honneur. Mais bientôt l'insurrection des Romagnes et l'intervmition armée de l'Autriche ont placé notre gouvernement dans cette alternative ou de faire respecter son principe par les armes ou de laisser faire. Les Autrichiens ont brisé l'insurrection, livré les chefs au duc de Modène et assisté à leur supplice; nous n'avons cependant pas marché contre eux. Après cela, pouvions-nous rester niaisement attachés à un principe que nos voisins violaient ansaî ouvertement et impunément? après qu'ils avaient abattu le drapeau qui leur faisait ombrage en Italie, devions-nous, pouvions-nous respecter le drapeau légitimiste qui nous menace en Espagne? C'eût été une politique de niais et de dupe. Aussi, à ces déclarations dogmatiques de non-intervention, dont s'accommodent mal les nécessités de la politique, a été substitué un système plus pratique: c'est celui des alliances libérales, ou, si l'on veut, révolutionnaires ; c'est«à'*âire,de traités formés avec les gouvernements qui ont le même principe, la même origine que le nôtre. De là, la quadruple alliance entre nous, l'Angleterre, le Portugal et l'Espagne. Je ne l'ai jamais comprise cette alliance, autrement que comme Theurense contre-partie de la Samte^Allianoe de iSlK: aussi notre opposition s'y est-elle nncèrement ralliée. M. Thiers l'avait appréciée comme nous, et il a voulu sérieusement l'exécution de ce traité. Je dis donc, contrairement à l'assertion doctrinale de IL Gnizot, ^e nous ne devons pas rester neuireê et inêifférents entre tesdeux principes qui se partagent et se disputent le monde; «ous ne le devons pas, ni par honneur ni par calcul : par
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honneur, car il y a un traité, et qui dit traité, dit engagegement sérieux, excluant par cela même la neutralité ou rindifférence; par intérêt et calcul, car cette position neutre, que vous dites si belle, serait fausse et dangereuse; elle nous mettrait à dos les gouvernements constitutionnels, sans nous rallier les puissances absolutistes. Une telle politique d'égoîsme et d'indifférence conduirait la France là où elle en était sous le cardinal Fleury, à n'être redoutée par personne et méprisée par tous . Est-ce une telle politique que nous promettait la révolution de Juillet ? croyez-vous qu'en face des dangers et des hontes qu'elle nous attirerait, le gouvernement intérieur du pays deviendait facile ? espérezvous qu'alors que le cri de trahison des intérêts de notre révolution retentirait des Pyrénées jusqu'au Rhin, il vous serait facile d'abuser encore le peuple et de le contenir par vos sophismes ou vos opinions dogmatiques? C'est alors que la France saurait se suffire à elle-même. Elle se sauverait par sa seule énergie ; mais ce serait sans vous, malgré vous , contre vous peut-être ! ( Vive approbation à gauche. ) Ah I je ne suis pas étonné après cela que des hommes d'État coasciencieux se soient démis avec éclat du pouvoir; je leur rends du haut de cette tribune un solennel hommage, car c'est le premier exemple du respect des conditions du gou* vernement représentatif qui ait été donné...
Une voix, M. Laf/iUe. Non, c'est le second!
Oui, je me trompais, c'est le second : car votre ministère, Monsieur LafQtte, s* est dissous devant la violation du dogme de la non-interveution, comme celui-ci se retire devant la violation des alliances libérales. Cette séparation, il y a longtemps que je l'avais annoncée» alors que je prédisais que les hommes, partisans de la souveraineté nationale, ne marcheraient pas longtemps avec ceux de la quasi-légitimité. Bien des démentis me furent alors donnés: on proclamait une alliance à toute épreuve, on s*étouffait dans des étreintes mutuelles. Je ne m'attendais pas cependant à voir se réaliser sitôt mes prévisions. Plus vous vous avancerez dans les voies où vous êtes entrés, plus le dissentiment deviendra général et profond, et plus aussi il s'envenimera : car, nous en faisons l'expérieuce tous les jours, et cette expérience sera fatale, tout opposant, quelque loyal, quelque modéré qu'il soit, devient par cela même pour le gouvernement un ennemi d'autant plus redouté qu'il est
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plas modéré; son caractère, ses intentions mêmes sont calomniées, dans les joarnaux, dans les pamphlets soldés par le ministère; une barrière de plus en plus infranchissable s'élève entre lui et le pouvoir, qui voit ainsi se rétrécir le cercle dans lequel il peut se mouvoir, jusqu'à ce qu'acculé dans une impasse il se trouvera en face d'une catastrophe inévitable !..*
Ce discours fit une certaine sensation, en ce qu'il mettait bien en relief la situation nouvelle qui allait se dessiner dans le parlement. Le gouvernement de Juillet devait passer par trois phases, et à chacune d'elles laisser quelque chose de sa force et de sa vitalité : d'abord, celle de la réaction de la peur contre la liberté; puis, celle d'une excessive timidité dans les relations extérieures ; enfin, celle de Fabus du gouvernement personnel du roi : et c'est dans cette dernière que nous allons entrer.
Au milieu de ces crises ministérielles, venaient à discussion les projets de lois sur les attributions municipales, et d'importantes questions d'organisation intérieure se discutaient à cette occasion.
Le projet qui nous était soumis enlevait aux maires le droit de faire des règlements en matière de police municipale, en même temps qu'il instituait dans chaque canton des commissaires de police', auxquels étaient dévolues toutes les attributions relatives au maintien de l'ordre et à l'exécution des lois. C'était, à vrai dire, dépouiller l'autorité municipale de toute sa part dans l'autorité publique, pour réduire ses attributions à la simple gestion, encore très-restreinte et très-limitée, des biens de la commune. Pour Paris, les maires continuaient à n'être que de simples officiers de l'état civil. Je combattis ce projet de loi et le fis modifier, au moins quant aux règlements de police.
On nous a reproché, disais-je, d'affaiblir l'autorité; on nous reproche de n'être pas gouvernementaux, parce que
dm MiMOIBSS D'CmiLO» BASaOT.
nous sommes d'avis qa'un goaTonement libre doit puiser sa force ailleurs^ que dans l'emploi exdusif d'une police ceatraie se suiistituant à tous les pouvoirs locaux et les absorbant» Or votre administration centrale succombe sons le fardeau des affaires ; il n'y a pas de gouvernement au monde qaà ait une complication de pouvoirs et d'attributions pareille à celle qui la surcharge: et cependant, tonjours insatiable, elle veut sans cesse y ajouter. Aussi tout languity tout s'énerve par suite de cette absorption effrayante. Je pense que la science d*un gouvernement libre consiste à se servir des forées naturelles qui existent dans un pays, à leur confier tout, ce qui peut leur être confié^ à se les associer, à s'identifier avec elles de manière à les intéresser à sa défense. Je sais bien que, dans ce système, Faction du gouvernement central peut rencontrer parfois des résistances; son action peut n'être pas toujours ausn rapide, aussi instantanée, que le désirent en générai' les gouvernants et même les gouvernés: mais eila n'eitaera^en définitive^ que plus assurée.
rétais parvenu à &ire adopter par la commission la formation en principe d'un conseil cantonal,, pour suppléer au fractionnement excessif de nos communes rurales ; et,, en ce point, j'avais été efficacement secondé par H. Vivien, un des hommes les plus éclairés et les plus consciencieux que j'aie rencontrés dans la Chambre, et qui, après avoir professé et pratiqué un grand culte pour la centralisation administrative, s'était converti et avait loyalement reconnu tout ce que cette centralisation opposait d'obstacles à rétablissement d'une liberté sérieuse en France ; il faisait partie du Conseil d'État, dont il était une des lumières»
Rbus vous proposons, disaîs-je, d'établnr tous les ans, à une époque déterminée par l'administration et dont elle aura le dioiz, une réunion des maires du canton au cheflieu.
Pour Caire accepter cette innovation, Ba» la ren-
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dioDff aoBBi petite et aussi modeste que possible; nous ne réussîmes pourtant pas à la faire triompher de l'esprit de routine et des timidités du gouvernement et de la majorité ; ces idées étaient cependant destinées à faâre leur ch^nin, sous la double influence du bon sens et de l'expérifince..
Le gouvernement de Louis-Pfaîlippe, qui ne- pouvait attendre un appui sérieux que de la classe moyenne, aurait dû naturellement appliquer toute son énergie, toute son influence à mettre à profit les forces de cette classe moyenne en la faisant participer largement aux affaires communes ; il ne Ta pas voulu et il Fa cruellement expié,, et nous avec lui.
Ibis revenons aux tristes complications du gouvernement personnel de Louis-Philippe.
L*administratioa de M. Mole commença sous de fâcheux auspices.. Une expédition comnumdée par le gouvecneur de FÂlgérie, H., le msuréchai Glauael, et destinée à prendce Gonstantine, occupée par les Arabes, échoua. La retraite de Tarmée assiégeante se fit à grand'peine, protégée par le courage et le sangfroid de Changarnier, qui devait plus tard jouer un si grand rôle, exercer une si décisive influencesur les destinées de notre- pays*
De violents reproches furent adressés par le parti eoBservaieur au commandant de l'expédition,, qui, au tort d'avoir échoué, ajoutait celui bien autrement impardonnable d'être libéral et d'appartenir à notre opposition-, llf. fitipin, selon »n habitude, avait pris Finitiative de cette agression contre le vaincu.. Dans an discours prononcé au nom: de Flnstitut, il avait trouvé le moyen de comparer le maréchal Clausel k Calpuraiuaquiv on le sait, avait compromis les légions romaines en Aficiq^e•■ Le maréchal s'en était forma* Usé et avait assez sottement demandé raison de cette allnaion à. Facadémisien ;^ eeluind avait refusé de
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s^expliquer. Je m*interposai et réussis à faire sentir au maréchal Clausel combien ces préliminaires de duel étaient ridicules, vu la situation et surtout le caractère de son adversaire.
Plus tard, Texpédition de Constantine fiit reprise, et cette fois la ville fut emportée, malgré la résistance opiniâtre des Arabes. Cest dans ce siège, auquel le duc de Nemours prit part, que le colonel Lamoricière montra une intrépidité qu*il faillit payer de sa vie : enveloppé dans l'explosion d'une mine, couvert de poudre et de sang, il n'en courut pas moins à Tassaut et contribua à la prise de la ville. — Nous retrouverons ce même Lamoricière dans nos agitations politiques et dans nos débats parlementaires, toujours animé de la même loyauté et emporté par le même courage privé, plus bouillant que raisonné. Pour moi, ce qui me rendait hautement partisan de notre occupation de l'Algérie, malgré les énormes dépenses et les profits fort incertains qu'elle nous rapportait, c'était la conscience de l'éminent service que nous rendions à la civilisation et même à l'humanité, en détruisant sur les côtes de toute la Méditerranée cette piraterie qui les désolait depuis tant de siècles. Aussi, bien loin de me réunir à ceux de mes amis, qui attaquaient notre occupation au nom de l'économie et des intérêts de nos finances, je n'hésitai pas à faire campagne pour mon ami le maréchal Clausel ; mais elle ne fut pas plus heureuse que son expédition, et le maréchal fut privé de son gouvernement et a disparu à peu près de la scène politique.
Un autre incident plus sérieux, par les suites qu'il eut, vint compliquer la situation.
Louis-Napoléon, le seul qui restât des enfants de l'ancien roi de Hollande, et qui, aux termes des sénatus-consultes de l'Empire, réunissait sur sa tète tous les droits à la couronne impériale, avait trouvé un
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asile en Suisse ; il y avait même obtenu le grade de capitaine de Tartillerie fédérale. Là, plein de confiance dans son droit prétendu comme héritier désigné du pouvoir impérial et dans sa destinée, il passait sa vie à ourdir des conspirations bonapartistes. A plusieurs reprises, des notes avaient été signifiées à la fédération suisse pour que ce voisin dangereux fût éloigné. L'insistance de notre gouvernement avait même, sous le ministère de M. Thiers, été portée jusqu'à une démonstration armée. Louis-Napoléon, ayant jugé que sa position sur la frontière française ne pourrait pas longtemps être maintenue, se résolut enfin à faire une tentative désespérée: il parvint à embaucher le colonel d*un des régiments d'artillerie qui se trouvaient en garnison à Strasbourg, et à un jour convenu il se présenta subitement dans la caserne de ce régiment, se fit reconnaître comme le successeur de Napoléon, et, aux cris de : Vive F empereur I se porta avec ses complices vers les autres régiments de la garnison ; mais le colonel du premier des régiments d'infanterie auquel il se présenta était un homme de courage et de devoir, qui harangua ses soldats, et Louis-Napoléon ainsi que ses complices fiurent saisis et emprisonnés. Ce n'était là que le coup de tête d'un prétendant téméraire ; le gouvernement aurait dû en faire le moins de bruit possible, surtout après les démonstrations bonapartistes qu'il s'était lui-même permises. II aurait été politique de faire juger cette affaire simplement, rapidement, par les premières assises qui se tiendraient à Strasbourg ou dans une ville voisine.
Le prince Louis-Napoléon, certain d'être jugé, m'écrivit pour me demander de le défendre: je le lui promis. Mais Louis-Philippe et ses ministres éprouvèrent, sans doute, les mêmes scrupules que pour madame la duchesse de Berry, et pensèrent qu'il était dangereux et inconvenant d'abaisser devant le niveau
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de la justice ordinaire le membre d'une famille qui avait régné en France.Il fut décidé que Louis-Napoléon ne serait pas jugé, mais transporté au Brésil sur un navire de TEtat, après avoir donné sa parole de ne plus rien tenter contre le gouvernement français : c'était, il faut en convenir, porter bien loin la superstition du principe monarchique et en faire surtout une étrange application.
Les coupables subalternes furent seuls renvoyés devant la cour d'assises de Strasbourg. Le prince m'écrivit pour me prier de défendre le colonel de Vaudrey, son complice, m' autorisant à déclarer qu^il prenait sur lui toute la responsabilité de l'attentat et m'invitant à faire usage de sa lettre devant le jury.
Je refusai péremptoirement de me charger de cette défense, à moins que je ne fusse désigné d'office: j'expliquai que, si j'avais consenti à défendre le prince, c'était parce qu'à raison de son ostracisme je le considérais comme placé en quelque sorte en dehors du droit commun ; mais que je ne pourrais faire valoir la même excuse en faveur d'un colonel qui, en violation de son serment, s'était servi du commandement à lui confié par le gouvernement de son pays contre ce même gouvernement ; que, surtout dans ma situation, politique, je ne pouvais me charger, au moins volontairement, de trouver des excuses à une pareille action. Les amis des accusés insistèrent pour que du moins je désignasse un avocat, et j'indiquai mon plus jeune frère Ferdinand, qui venait de rentrer au barreau, après avoir donné sa démission des fonctions de substitut du procureur du roi à Paris. Comme on pouvait s'y attendre, le jury de Strasbourg ne crut pas devoir frapper les instruments du crime, alors que son auteur principal avait été mis hors de cause ; il ne voulut pas se montrer plus sévère que le gouvernement lui-même, et tous les accusés furent acquittés.
KIHISTàRS MOLÉ-OVnOT* 807
De Ikj grande émotion dans les régions gouyemementales : on crut que Toccasion était favorable pour renforcer la législation pénale.
Le ministère nous proposa une loi qui punissait la non-révélation comme un crime, une autre qui introduisait dans le Code pénal un genre de supplice nouveau : c'était la détention dans la déportation ; et enfin une troisième, qui autorisait le ministère public, toutes les fois que des prévenus militaires et civils seraient impliqués dans une même affaire, à disjoindre les causes et à faire juger les militaires par un conseil de guerre, alors que les crdls seraient laissés à la juridiction ordinaire des cours d*assises. De plus, comme le roi épiait toutes les occasions de soigner ses intérêts de famille, il crut pouvoir ajouter à ces lois répressives trois autres petites lois d'un caractère tout différent : Tune constituait un apanage immobilier en faveur de son fils puîné, le duc de Nemours ; les deux autres étaient destinées à assurer des dots à son fils aîné, dont le mariage était arrêté avec une princesse de la maison de Hecklembourg, et à sa fille la princesse Marie, qui épousait un prince de la maison royale de Wurtemberg.
C'était bien charger ce malheureux ministère dès son début I
Le projet de loi de disjonction, qu'avait inspiré Tissue de l'affaire de Strasbourg, fut le premier mis en discussion : il violait un principe fondamental en matière de procédure criminelle, à savoir que toute cause dans laquelle plusieurs individus sont impliqués pour un même fait est de sa nature indivisible ; tous les éléments de la cause devant rester réunis pour mieux assurer la recherche et la constatation de la vérité. Les jurisconsultes les plus éminents de la Chambre, Dupin aine, Nicod, ne manquèrent pas de revendiquer avec éloquence et autorité la conserva-
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tion de ce principe élémentaire ; et ils trouvèrent les esprits d^autant plus disposés à accueillir leurs raisonnements, qu'on pensait assez généralement et avec raison dans la Chambre que, si le jury de Strasbourg avait acquitté des accusés évidemment coupables, •c'était parce que le ministère avait en quelque sorte décapité le procès en accordant l'impunité à l'accusé principal : il paraissait dès lors inconvenant et injuste de faire expier au Code d'instruction criminelle la faute du ministère, et, parce que celui-ci avait commis un acte de faiblesse, d'introduire dans ce Code une dérogation aux règles les plus nécessaires de toute bonne procédure criminelle.
La loi fut rejetée par 211 votants contre 209.
Ce premier échec fit réfléchir le ministère. On savait que H. Royer-Collard s'apprêtait à flétrir la loi de non* révélation, comme étant une loi profondément immorale, et on la retira. La loi de déportation eut le même sort.
Ces échecs inattendus ébranlèrent le ministère, et, comme cela arrive d'ordinaire, on s'en prit aux faibles de la faute des forts. Ce fut ce pauvre M. de Gasparin, ministre de l'intérieur, qui, comme l'âne de la fable, porta tout le poids de la défaite : on s'avisa alors seulement de sa complète insuffisance et on résolut de le remplacer.
M. Guizot avait vu de quelle importance était ce portefeuille de l'intérieur qui mettait le ministère en contact de tous les jours avec le parlement; il s'était ravisé, et annonça l'intention, cette fois, de le retenir pour lui-même. Hais déjà de sourdes dissidences avaient éclaté entre lui et le président du conseil M. Mole : celui-ci déclara s'opposer à ce qu'un collègue, dans lequel il pressentait déjà un futur rival, devint ministre de l'intérieur : de là un conflit à la suite duquel M. Guizot et son ami M. Duchâtel se retirèrent;
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ils furent remplacés, M. Duchâtel, par H. Lacave-Laplagne, aux Finances, et M. Guizot par M. de Salvandy, à rinstruction publique. M. de Montalivet fut appelé au ministère de Tintérieur, et le ministère du 15 avril 1837 fut ainsi constitué.
Restaient les lois d'apanage et de dotation, auxquelles le roi était bien loin de renoncer : car après la passion de tout faire, ce qui dominait en lui, c'était le besoin d'améliorer la fortune de ses enfants. Le nouveau ministère annonçait hautement qu'il voulait soutenir ces lois qu'on appelait à la cour les bis du cœur, et dans le public les petites lois intimes.
La loi d'apanage surtout avec sa dotation immobilière, sa transmission de mâle en mâle à perpétuité, et ses intentions assez ouvertement annoncées d'un retour au vieux régime monarchique, provoqua les répulsions les plus vives et les plus générales de l'opinion publique. Un pamphlet de M. de Cormenin, écrit avec ce style incisif de Paul -Louis Courier, qu'il s'était merveilleusement approprié, eut un grand retentissement dans le public; et la loi, avant même de venir à discussion, était frappée à mort.
Dans ces circonstances, le roi fit auprès de moi une tentative qui le fait bien connaître. Je n'avais depuis longtemps avec les Tuileries que les seuls rapports que la plus stricte convenance exigeait; je fus donc quelque peu surpris de recevoir l'invitation de me rendre auprès de lui. Cette surprise cessa, lorsque j'entendis Louis-Philippe m'expliquer que, de tout temps, en France, il y avait eu, auprès de la personne régnante, des princes qui avaient fait en quelque sorte contre-poids à la puissance royale, et que leur opposition avait toujours profité à la liberté : il citait à l'appui de son raisonnement le rôle que la maison d'Orléans avait joué sous la branche ainée ; mais, ajoutait-il, pour que cette mission soit bien remplie, il
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faut au prince qui en est chargé une certaine indépendance vis-à-vis du roi régnant; et cette indépendance il ne peut l'avoir qu'à la condition d'être assuré d'une grande existence, qui le mette hors des atteintes delà défaveur royale. — Je ne répondais rien ; mais, comme il insistait, je finis par lui dire que : 4c sans examiner si, sous l'ancienne monarchie. Topposition des princes apanagistes avait été ou non profitable à la liberté , cette opposition des princes ne serait plus qu'un embarras et un danger dans nos institutions actuelles ; que les contre-poids naturels et légitimes à la puissance royale étaient ailleurs que dans la famille même du roi ; qu'il était vrai que nous avions été heureux sous Charles X d'avoir un prince de la branche cadette, indépendant à raison de son immense apanage ; mais que nous n'éprouvions nul besoin, sous la monarchie de Juillet, franchement constitutionnelle, d'avoir un nouveau duc d'Orléans.» — Le roi vit que je l'avais deviné ; il se mordit les lèvres et me congédia : mais la loi fut abandonnée.
La modification importante que venait de subir le cabinet donna lieu à des explications portées à la tribune. Bien que M. Holé eut assez habilement laissé transpirer dans le public que la cause du renvoi de M. Guizot était dans l'opposition que ce ministre faisait à la mesure de l'amnistie, mainte et mainte fois mise sur le tapis et toujours ajournée, la vraie cause de cette séparation n'était autre qu'une question d'influence et de prééminence dans le cabinet, c'est-àdire une querelle d'ambition.
C'est, au reste, ce que M. Guizot, ayant à expliquer sa retraite, avait avoué assez naïvement, dans la discussion des fonds secrets
a II était sorti du cabinet, avait-il dit, parce qu'il voulait que son influence y fût en harmonie avec son importance politique et sa responsabilité. » M. Holé, de
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son cAté, avait grand soin de protester contre tonte supposition d'un changement dans la politique conservatrice et déclarait môme que les lois qu'il avait dû retirer n'étaient qu'ajournées. Il n*y avait donc que des causes toutes personnelles dans cette crise ministérielle. Je ne manquai pas de prendre avantage de ces aveux.
Si raccrolssement des fonds secrets qu'on nous demande, disais-je à la Chambre, pouvait avoir pour résultat de prévenir ces attentats qui affligent et déshonorent en quelque sorte notre pays; je le voterais sans hésiter et même sans m'enquérir de la composition du cabinet qui en formerait la demande; seulement, s'il en était ainsi, il faut convenir que les précédents ministres seraient bien coupables de n*avoir pas eu recours plus t^t à ce remède; mais ils ne méritent pas un tel reproche, et pour moQ compte, je les en absous. Ce ne sont pas, en effet, des fonds secrets de police plus ou moins considérables qui préviendront ces attentats : un tel remède est impuissant contre la maladie morale qui s'est emparée de quelques misérables fanatiques; cette maladie, comme tous les fléaux, a eu son temps et son cours, elle passe et c'est avec une profonde joie que j'ai reconnu à certains symptômes qu'elle est enfin arrivée à son terme ; elle s'est éteinte dans l'ignominie du crime. ( Très-bien I très-bien 1 ) Le dernier coup lui a été porté par l'acte de clémence qui a laissé la vie à tin misérable assassin. (Nouvelle et universelle approbation.) Déjà la confiance renaf t et je vois avec bonheur le roi re« couvrer la sécurité d'autrefois qui lui est si nécessaire. Sur la question du cabinet^ mes incertitudes sont plus grandes, j'ai suivi avec une religieuse attention tout ce débat, dans l'espoir et le désir de reconnaître quelle était la signification politique du nouveau ministère; je me demandais si la dissolution du ministère du 6 septembre, si la séparation qui s'est opérée entre M. Mole et des hommes aussi éminents que MM. Guizot et Duchàtel avait sa cause dans demisérablesquerellesdepersonnes,ou bien dans des différences essentielles de systèmes ou au moins dans un développement de tendance politique. Or rien de plus incertain que
mes impressions dans toute cette discussion. Lorsque j'ai entendu le président du nouveau cabinet nous déclarer qu'il n'y avait rien de changé dans la politique; que nonseulement il ne désavouerait pas le passé, mais qu'il glorifiait jusqu'à ses défaites; je me suis dit : « II n'y a donc de changé dans le ministère que les personnes, » et alors je me suis demandé s'il y avait là une situation honorable et digne pour nos institutions représentatives; mais lorsque, plus tard, j'ai vu des membres très-accrédités de l'ancienne majorité attaquer vivement ce ministère , je n'ai pu m'expliquer ces attaques que par un changement qui se serait opéré dans la politique. Ces membres, il faut le reconnaître, ont rendu au ministère ce service de le définir; car il a reçu sa signification politique plutôt des attaques de ses adversaires que de ses propres paroles. (C'est vrai l c'est vrai l ) L'honorable M. Guizot nous a dit très-nettement la cause de sa sortie du cabinet : il voulait que son influence fût en harmonie avec son importance politique et sa responsabilité. Ces querelles de prééminence ne sont pas nouvelles, nous les avons vues s'agiter après la dissolution du ministère du a octobre, lors de ces remaniements par lesquels on essayait de beaucoup de présidents du conseil, pris en dehors des deux influences rivales qui se disputaient alors le pou* voir, afin que ni l'une ni l'autre n'obtint de prééminence dans le cabinet; cependant, après des essais successifs, cette prééminence est restée à l'une des deux puissances et le ministère du 22 février s'est formé sous la présidence de M. Thiers. Bien que ce ministère ait paru craindre beaucoup plus d'être appuyé qu'attaqué par nous (On rit), quoiqu'il . ait eu grand soin de désavouer tout contact avec les opinions auxquelles j'ai l'honneur d'être associé, cependant cette opposition qu'on représente comme si violente et que M. Lamartine appelait tout à l'heure un obstacle éloquent à toute espèce de gouvernement, cette opposition, bien que repoussée par cette combinaison, lui a-t-elle créé des entraves ? lui a-t-elle fait une guerre systématique ? non, nousavons mis l'arme au bras et attendu ; nos amis les plus avancés m'ont reproché cette réserve et cette modération : pour moi, je suis prêt à en répondre à mon pays. Nous ne sommes pas dans la situation où était Topposition des quinze ans, qui pouvait frapper le gouvernement en face d'elle au risque de le briser, car ce n'était pas le pays, mais l'étraa-
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ger, qui l'avait fondé : notre position est tout autre, nous sommes en présence d*un gouvernement que nous avons contribué à fonder, et c'est pour cela que lorsqu'il manifeste la plus légère intention de revenir au principe de la révolution dont il est sorti, nous suspendons le combat et nous nous montrons prêts à le seconder. Le ministère du 22 février s'est retiré devant une question qui intéressait l'honneur de la France. Il a répondu par là, au moins en partie, aux espérances que nous nous étions plu à placer en loi. Une autre combinaison s'est formée et alors s'est établi de nouveau le combat des prééminences (Mouvement au banc des ministres); nous avons été mis dans la confidence de ces débats irritants; je m'en affligerais pour mon pays, mais je me tairais s'il n'en était déjà instruit par la notoriété publique ; le conflit s*est déclaré à l'occasion du remplacement du ministre de l'intérieur qui a dû se retirer devant la rumeur universelle, qui s'était élevée contre lui dans la Chambre: on n'a pu s'entendre pour le remplacer. Les questions de prééminence ou d'influence politique, comme vous le voudrez, ont amené la dissolution du cabinet; ce n'est ni le rejet de la loi de disjonction, ni celle de l'apanage qui ont provoqué cette crise ministérielle; car le président du conseil a déclaré que, bien loin d'être frappé de cet échec, il se sentait au contraire le cœur élevé, stimulé même par la défaite; il venait même immédiatement après jeter à la Chambre une sorte de déû en demandant 800,000 fr. de plus pour les fonds secrets. Il faut donc que mon pays le sache bien, des questions de prééminence et d'influence toute personnelle, voilà le motif de ces crises ministérielles qui déconsidèrent, énervent le pouvoir, et jettent l'anxiété dans les populations. H faut que la France le sache et qu'elle en fasse une éclatante justice. (Vive approbation à gauche.) Mais, indépendamment de ces prétentions personnelles qui jouent un si grand rôle dans nos affaires depuis quelque temps, il y a une autre cause à ces crises : Messieurs, c'est une prétention de cour et de la vieille monarchie qui,
)Dieu merci, n'est plus de notre temps, que celle de croire que les hommes quels qu1ls soient, par cela seul qu'ils ont reçu la sanction de la faveur royale, réunissent en eux toutes les capacités possibles. Il y a dans les institutions actuelles une autre considération bien plus indispensable, c'est celle de l'opinion, celle du parlement.
Ici, je retrace les différentes phases qu*a traversées Topinion publique depuis 4830, d'abord et dans la première épreuve de la victoire de Juillet ; il y avait alors une teMe unité de sentiments, une telle universalité d'adhésion au gouvernement, que pour apercevoir les nuances qui distinguaient les partis il aurait fallu remonter à un passé déjà éloigné ; mais lorsque cette ivresse s'est calmée et qu'on a eu le loisir de se reconnaître, de se juger, chacun est retourné à son vieux drapeau : de là une première dissolution du cabinet; puis sont venus les émeutes, les attentats, les manifestations socialistes, qui mettaient en question jusqu'à la société elle-même et s'attaquaient à ces classes moyennes qui, dans tous les temps, ont été le refuge et le sanctuaire de la liberté.
Alors s'est opérée, disais-je, une nouvelle fusion entre des hommes d'opinions diverses : cette fusion a duré tant que le danger a existé ; lorsqu'il a cessé, la séparation s'est naturellement faite et la seconde crise ministérielle a éclaté. Puis, nous qui assistions à toutes ces évolutions sans y prendre part, que demandions-nous au gouvernement? non certes de ne pas se défendre, lui et la société, contre des tendances subversives, mais de se garder contre un danger auquel, depuis cinquante ans, aucun gouvernement n'a échappé : celui de s'absorber tout entier dans une pensée de répression, et, pour détruire l'abus, d'aller jusqu'à interdire l'usage des libertés les plus nécessaires. Nous disions aux ministres qui se sont succédé : Jetez les yeux sur Tavenir ; il viendra un temps où, le calme étant rétabli dans la rue, une réaction se manifestera contre le système de la répression violente que vous suivez : vous vous êtes déjà trop avancés dans cette voie, vous ne pouvez plus reculer, et aussi voyez combien de difficultés vous éprouvez maintenant à marquer seulement un temps d'arrêt. Ck)mbien de combinaisons ont été essayées dans ce but, mais en vain, depuis le ministère du 22 février jusqu'au cabinet actuel! L'enfantement d'un ministère quelque peu progressif est des plus laborieux; alors que tant de solennels avertissements de la
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Chambre et du pays pousseraient le gouTemement à abandonner le système des répressions à outrance, il y est retenu par une sorte de puissance occulte et de nécessité fatale. C'est ainsi qu'au lieu d'obéir aux avertissements de la majorité, les ministres actuels ont déclaré qu'arrivés au pouvoir sous l'influence d'un système militant, ils y persistaient; et que, mettant leurs actes d'accord avec leurs paroles, ils renchérissaient encore sur les lois de septembre, et nous présentaient ces lois de disjonction, de déportation, de non révélation qui ont toutes été rejetées. Vous dites que ces lois ne constituent pas des questions de cabinet, mais de telles questions se posent d'elles-mêmes, on ne les pose pas: quand un ministre a présenté certaines lois en déclar rant qu'elles lui sont indispensables pour le bon gouvernement du pays, et que ces lois sont refusées, il est de sa dignité de se retirer.... (Oui, oui. —Très-bien 1) Ce n'est pas tout, vous avez présenté la loi d'apanage, destinée, disiezvous, à ressusciter les traditions de la vieille monarchie et qui, à la différence de notre loi très-ordinaire ettrès*bour* geoise de i832, qui se borne à laisser au roi, père de famille, ses biens patrimoniaux pour doter ses enfants et qui ne permet de recourir à des dotations que pour le cas seulement où ces biens personnels se trouveraient insufOsants, vous vouliez une dotation qui fût une institution permanente, transmissible de génération en génération et de plus qu'elle eut un caractère territorial, comme pour l'identifier de plus en plus avec les apanages de la vieille monarchie. Cette proposition a soulevé une réprobation universelle : vous dites que l'opinion a été égarée par un libelle (celui de M. le vicomte de Cormenin). Non, vous attribuez à ce livre une trop grande puissance; il ne mérite ni cet excès d'honneur, ni cette injure ; si ce projet ne s'était pas heurté contre un sentiment de répulsion profonde (M. Duipcnt de l'Eure : général I), sentiment qui a ses sources dans ce qui vibre le plus puissamment dans nos cœurs, la haine de l'ancien régime, tous les écrivains réunis, quelle que fût la puissance de leur éloquence, quelqu'acérée que fût leur plume, quelqn'amères qu'eussent été leurs épigrammes, n'auraient pu produire un tel mouvement d'opinion. (Vive approbation à gauche.) C'est ce sentiment qui a fait avorter votre projet; M. Guizot peut le qualifier de sentimmt envieux etnitre ki supériorités; il peut le dénoncer comme procédant de pas-
sions anarchiques, désorgaaisatrîces ; il peut le qualifier comme il voudra, il ne le changera pas, car il coexiste avec nous, il est pour ainsi dire dans nos os. (Applaudissements. — Mouvement prolongé.) Forcés de reculer devant cette expression de l'opinion publique au lieu de vous soumettre et de reconnaître votre erreur (de plus puissants que vous se sont honorés en se rétractant), vous persistez et vous venez nous déclarer que ce projet n'est qu'ajourné !... Il n'y a donc rien de changé dans le système? alors dites*nous-le franchement. S'il en est ainsi, pourquoi le renvoi de l'homme qui a défendu le plus éloquemment ce système? S'il en est ainsi, je vous déclarerai que c'est une prétention insensée de vouloir séparer d'une politique les hommes qui la personnifient le plus et le mieux. (Très-bien I très-bien.) Des épreuves longues et répétées ont donné à cette politique de résistance à outrance dans laquelle vous vous opiniàtrez d'autres organes et d'autres représentants plus puissants que vous : vous avez dû le sentir lorsque naguère cette politique était formulée k cette tribune par M. Guizot avec tant de hauteur et de netteté : vous avez dû reconnaître et la parole et le bras du maître ! (Sensation. — Très-bien ! trèsbien.) Pour moi, je désire que toules les expériences se fassent; ce n'est que lorsqu'un système a été poussé jusqu'au bout par ses représentants les plus accrédités que le terrain politique en est complètement dégagé et qu'on peut lui en substituer un autre. Que ce système, qu'on vous développait bier, se produise donc dans toute sa pureté, avec ses hommes et toutes ses exagérations. Nous verrons alors si nne politique qui consiste à constituer au sein de l'Etat, sous le nom usurpé de la e/asse moyenne, une coterie de 150 à 1 60,000 élec* teurs privilégiés, et de lui donner toutes les faveurs en échange du pouvoir qu'elle main tient dans vos mains, pourra se soutenir longtemps. Imprudents que vous êtes I mais la classe moyenne, en France, c'est la nation. (Très-bien l ) Dans notre France, la souveraineté nationale que la révolution de Juillet a fait triompher du droit divin a placé le pouvoir politique, non dans une classe ou une coterie, mais dans la nation: si vous pouviez compromettre cette classe moyenne, vous la compromettriez étrangement. Quoi ! vous la sépareriez des autres parties de la population, vous feriez un triage, même dans son sein, et vous diriez : C'est dans ce petit cercle ainsi tracé que se concentre la classe moyenne :
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à cette fraction seale les droits politiques, à elle la succession de la vieille monarchie vaincue !... car c'est elle qui Ta vaincue. Ah I mon Dieu, elle est plus juste que vous, elle repousse ce monopole de la victoire. (Bravo ! hravo ! ) La victoire de 1830 est celle de toutes les classes de la société, c*est la nation entière qui Ta remportée. (Nouveaux applaudissements à gauche.) La victoire de juillet est grande, je désire qu'elle soit défluitive, que le combat qui dure depuis cinquante ans, pour la consécration des principes de 1789, soit terminé et n'ait plus à recommencer. Mais si, comme le disait hier M. Guizot, les deux principes contraires sont encore en présence, si ce principe démocratique que nous retrouvons partout en France, dans l'atelier de l'ouvrier comme dans le palais du riche, devait encore se défendre sur le champ de bataille, rappelez-vous que ce qu'il y aurait de plus hautement imprudent, de plus criminel peutêtre, ce serait d'avoir dit une seule fois sans contradiction, que c'est la classe moyenne qui a vaincu et triomphé en 1830, et que c'est à son proût que doit être exploitée la victoire. (Nouvelle approbation.) Messieurs, quoique dans une expression assez hautaine on ait dit qu'il n'appartenait pas à un gouvernement de se îaâre petit ^ , et qu'on ait dû s'autoriser de cette expression pour se livrer un combat pardessus la tête des minisires (On rit), j'attendrai que cette doctrine se produise ouvertement comme programme de gouvernement, et alors, soyez-en certains, l'opposition ne manquera pas à ce qu'elle doit au pays et à elle-même. (Bravos l bravos 1 à gauche. Une longue agitation, dit le Moniteur y succède à cette improvisation. — La séance est suspendue. — M. Odilon Barrot, en retournant à son banc, reçoit les félicitations d'un grand nombre de membres. — M. Guizot, qui parait à la tribune, attend près de dix minutes le rétablissement du calme et du silence.)
La position que M. Guizot et ses amis avaient dû prendre dans cette discussion était celle de ministres conservateurs, méconnus et payés d'ingratitude ; mais cette position ne pouvait être longtemps conservée
1. Allusion au reproche que les amis de M. Guixot avaient fait & IL Mole de ne pas couvrir suffisamment le roi.
en présence d'un ministère qui prétendait que c'était lui qui continuait à représenter le système de la ré* sistance, alors surtout que ce ministère était ouTertement accepté par une grande partie de la majorité, et que de plus il avait très-ostensiblement la faveur du roi : il n*y avait dès lors plus de place pour M. Guizot dans ce parti, qu'à la suite de l'homme qui venait de le chasser du cabinet, et il était trop fier pour subir en silence une telle situation.
Ainsi avaient été éloignés successivement du pouvoir M. le duc de Broglie, à raison des antipathies personnelles que le roi ressentait pour ce haut personnage ; M. Thiers pour ses tendances trop révolutionnaires et pour sa persistance à vouloir exécuter le traité de la quadruple alliance; et enfin M. Guizot, pour faire place à un ministère plus agréable.
Les amis les plus ardents de M. Guizot, MM. Piscatori , Jaubert et autres, devancèrent leur chef dans la lutte qui désormais devenait inévitable; ils placèrent leur opposition sur le terrain brûlant de l'abus du gouvernement personnel.
M. Mole, se voyant menacé dans sa majorité par cette défection, se décida alors à accorder Vamnistie qui jusqu'alors avait été obstinément refusée. Il sembla même se rapprocher un peu de nous, affectant de représenter les deux ministres sortants comme ayant été les principaux obstacles à la réalisation de ses vues libérales.
C'était trop pour M. Guizot et ses amis d'avoir été sacrifiés à un ministère favori et d'être en même temps livrés à l'opinion comme des victimes expiatoires de tous les méfaits de la politique suivie jusqu'alors. Aussi se décidèrent-ils enfin à attaquer directement cette politique, et alors le débat devint plus vif et plus personnel vis-à-vis du roi.
Nous ne pouvions qu'accueillir avec une certaine
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réserve ces auxiliaires, que le dépit et le ressentiment bien plus qu'une conversion réelle aux principes libéraux ramenaient, au moins pour la plupart, sur notre terrain.
Le ministère ayant demandé un vote de confiance, je dus prendre la parole pour essayer de définir la nouvelle situation politique.
Voici comment je m'exprimai :
Je ne suis rhérilier de personne et par conséquent je n'ai intérêt à la chute d'aucun ministère: je n'ai personnellement contre les ministres actuels aucune amertume dans le cœur, j'aurais plutôt des dispositions bienveillantes pour les personnes; je peux donc parler en toute franchise, ne me préoccupant que de l'intérêt de mon pays, de la force et de la dignité de nos institutions. Pourquoi cette Chambre dont la mission était si belle, à laquelle se rattachaient des! grandes espérances, semble-t-elle dépenser toute sa vitalité et son énergie dans de misérables questions de personnes, à l'imitation de ces corps puissants qui, ne sachant que faire de leur énergie, la tournent contre eux-mêmesT Que d'autres se félicitent de cette situation, pour moi, je m'en afflige profondément. Ah, Messieurs, c'est avec une conviction bien loyale et bien profonde que je le dis, l'affaiblissement de la représentation nationale serait mortel à tous les autres pouvoirs : il compromettrait la sécurité actuelle de la cou> renne et sa transmission dans l'avenir. (Vérité trop méconnue.)
Ici je fais l'histoire des divers morcellements de la majorité.
Quant àTopposition, elle n'a eu qu'à se croiser les bras et à voir faire. (Rires sur quelques bancs.) La victoire s'est prononcée pour ceux qui disaient : assez de résistance, assez de politique militante à l'intérieur; c'est alors que le gouvernement représentatif a été faussé, puisque le système de résistance à outrance était vaincu; selon la première loi du gouvernement représentatif, il fallait placer le pouvoir ]k où était Topinion qui voulait marquer le temps d'arrêt.
(Mouvement.) Au lieu de cela, qu'a-i-on fait? une opération étrange et tout à fait inexplicable dans un gouvernement représentatif: au moment où le système venait de recevoir un sérieux échec et où il avait grand besoin de renforts ai on voulait Je continuer, c'est alors que, par une sorte d'opération césarienne (Hilarité), on retranche du ministère de résistance sa partie la plus énergique, la plus puissante. Il arrive quelquefois dans une tempête de jeter à la mer ce qu'il y a de trop lourd, mais il ne faut pas non plus être trop léger en politique. (Hilarité prolongée.) ie n'ai pas mission de défendre les ministres qui ont été jetés à la mer» je suis leur plus vieil adversaire, mais j'ai besoin d'être juste à leur égard. Se retirer du pouvoir lorsque les principes qu'on y représente cessent d'obtenir la majorité dans les Chambres, c'est une chose naturelle et même honorable; mais lorsque vos principes sont conservés et même glorifiés, être renvoyés, alors une telle expulsion a tout l'air d'une injure personnelle, d'un reproche d*indignité. Les hommes ainsi traités ont bien le droit de dire : pourquoi faites-vous de nous des victimes expiatoires dévouées aux dieux infernaux et nous sacrifiez-vous au besoin d'obtenir la faveur de vos nouveaux amis ? Nous ne pouvons accepter un tel rôle... Le remède à cette situation serait dans le choix de ministres qui représenteraient franchement, énergiquement l'opinion qui domine dans la Chambre et dans le pays ? mais ils sont tous impossibles, ces hommes politiques : l'un est trop compromis dans les opinions libérales ou parlementaires; l'autre l'est vis-à-vis de la couronne; enfin, tous sont devenus impossibles... Messieurs, depuis que j.'assiste aux différentes phases de notre gouvernement, j'ai vu singulièrement s'accroître la liste des hommes impossibles. (A gauche ; Très-bien ! ) Ah 1 n'êtes-vous pas effrayés de la voir s'étendre incessamment, cette liste, et comprendre successivement tout homme qui a une volonté, une force qui lui est propre? Où arriverons-nous avec un tel système? à une impasse.
Ce discours, qui fit une grande sensation dans l'Assemblée, fut suivi, dit le Moniteur^ d'une agitation prolongée. Il allait en effet au vif de la situation ; il passait par dessus ia tête des ministres^ comme nous le
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disions alors» en portant au roi un avertissement dont il ne devait pas profiter : cette impasse funeste que je prédisais se réalisait en effet; le jour vint où le roi, acculé à un seul homme, ne pouvait plus le remplacer, et où, sous le coup d*une terrible nécessité, il franchissait Tabime qu*il avait creusé entre nous et lui, et venait, mais trop tard^ mais de mauvaise grâce, et avec des arrière-pensées, nous demander notre assistance. Fatale conséquence du jeu qu*il avait joué pendant tout son règne.
La tactique de M. Mole lui réussit néanmoins pour le moment : il obtint le vote de confiance qu'il demandait. Cependant Forage grossissait dans le sein de la majorité ; tout le parti doctrinaire, le seul élément vraiment politique, il faut bien le dire, de cette majorité, s'était groupé autour de MM. Guizot et Duchâtel, s'engagcant de plus en plus dans une guerre ouverte et résolue contre le nouveau ministère; M. Guizot lui-même^ entraîné par ses amis et par ses propres ressentiments, se décida enfin à entrer dans Faction ; il s'y jeta ayec cette résolution qui est dans son caractère et qui ne recule pas même devant les movens extrêmes.
Je le vis entrer un jour dans mon cabinet, sans qu'il se fût fait annoncer. Vous êtes étonné de me voir, me dit-il sans autre transition ; je viens nCunir à vous pour combattre ce gouvernement personnel qui déshonore et perd notre pays; il est temps d^en finir avec les ministres favoris, etc.. Je ne pouvais que Taccueillir et Tencourager, bien qu'un peu défiant de la soudaineté de cette conversion. C'est à partir de ce moment que se forma la fameuse coalition qui pouvait sauver notre monarchie de Juillet, en la contraignant à rester dans sa véritable sphère, et qui, par son avortement, n'a fait qu'en préparer et en accélérer la chute. On verra qui doit porter la responsabilité.