‹ Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme (volume 2)Chapitre 34 sur 39 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Nouveaux et plus profonds moyens des Conjurés pour séduire jusqu'aux dernières classes des Citoyens,

Quand Voltaire jura d'anéantir la religion chrétienne , il ne se flattoit pas d'entraîner dans son apostasie la généralité des nations. Son orgueil se trouvoit même quelquefois pleinement satisfait des progrès que son philosophisme avoit faits parmi les hommes qui gouvernent ou qui sont faits pour gouverner , et parmi les Gens de lettres. ( Voy. Lett. à d'Alemb. du i3 décemb. i ^63. ) Pendant long-temps au moins il sembla peu jaloux d'enlever au christianisme toutes les classes inférieures de la société , qu'il ne comprenoit pas sous le nom d'honnêtes gens. Les faits que nous allons rapporter démontrent tout à la fois la nouvelle étendue que ces adeptes conjurés donnèrent à leur zèle , et les artifices qu'ils mirent en usage pour ne plus laisser au Christ un seul adorateur, dans les conditions même les plus obscures.

Oueine jjn médecin , connu en France sous le nom de Econo- Quesnay, s'étoit si bien insinué dans les bonnes mûtes, grâces et l'estime de Louis XV, que ce prince l'appeloit son Penseur. Quesnay en effet sembloit avoir profondément médité sur tout ce qui peut faire le bonheur des peuples ; il put le désirer franchement; mais il ne fut avec tout cela qu'un homme à vains systèmes et le fondateur de cette espèce de sophistes appelée Economistes , parce qu'ils s'occupoient beaucoup, parloient au moins beaucoup de l'économie, de l'ordre à mettre dans l'administration , et des autres moyens de soulager

de l'Impiété. Chmp. XVII. -53 le peuple. Si quelques-uns de ces économistes n'étendirent pas plus loin leurs spéculations, au moins est-il certain que leurs écrivains cachèrent mal leur haine pour le christianisme. Leurs ouvrages sont remplis de ces traits qui annoncent la résolution de faire succéder la religion purement naturelle à la religion de la révélation. ( Voyez V analyse de ces ouvrages par M. le Gros , prépot de St. -Louis du Louvre. )

Le ton qu'ils avoient pris de parler continuellement agriculture, administration, économie, les rendoit moins suspects que les autres sophistes, uniquement occupés de leur impiété.

Quesnay et ses adeptes avoient plus spéciale- Leur ment pris à cœur de répandre que le peuple des J^XL campagnes , les artisans des villes manquoient de p^r l'instruction nécessaire à leur profession; que les c PejPle* hommes de cette classe , hors d'état de puiser leurs leçons dans les livres , croupissoient dans une ignorance fatale à leur bonheur et à l'Etat ; qu'il falloit établir et multiplier , sur-tout dans les campagnes , des écoles gratuites, où les enfans seroient formés à difïérens métiers , principalement aux principes de l'agriculture. D'Alembert et r,,ion les autres adeptes Vohairiens ne tardèrent pas à conj.^Js sentir tout le parti qu'ils pouvoient tirer de ces Pï Br ccs écoles. Joints aux économistes, ils firent parvenir à Louis XY dilïérens mémoires dans lesquels ils exaltoient les avantages , soit temporels , soit même spirituels qu'un pareil établissement de voit procurer à la classe indigente de son royaume. Le prince , qui aimoit réellement le peuple, saisit le projet avec ardeur : il étoit prêt à faire sur ses revenus propres , la plus grande partie des frais qu'exigeroient ces écoles gratuites d'agriculture. Louis xv Il s'en ouvrit à M. Bertin, honoré de sa confiance, de'tr°mpe' et chargé de l'administration de sa cassette. C'est m. Berlin.

254 Conspiration des Sophistes

sur les conversations de ce ministre qu'a été rédigé le mémoire dont je tire ces particularités ; c'est lui-même que je vais laisser dévoiler toute cette manœuvre des Conjurés.

« Louis XV , disoit ce ministre , m'ayant confié la direction de sa cassette , il étoit naturel qu'il me parlât d'un établissement dont elle devoit supporter la dépense. Il y avoit long-temps que j'observois les diverses sectes de nos philosophes ; quoique j'eusse bien des reproches à me faire sur la pratique des devoirs religieux , j'avois au moins conservé les principes de la religion ; je ne doutois pas des efforts que faisoicnt les philosophes pour la détruire. Je sentis que leur objet étoit d'avoir eux-mêmes la direction de ces écoles, de s'emparer par-là de l'éducation du peuple , sous prétexte que les évêques et les prêtres , chargés jusques alors de l'inspection des maîtres , ne pourroient pas entrer dans des détails peu faits pour des ecclésiastiques. Je conçus qu'il s'agissoit bien moins de donner aux enfans du laboureur et de l'artisan des leçons d'agriculture , que de les empêcher de recevoir des leçons habituelles de leur catéchisme ou de la religion.

» Je n'hésitai pas à déclarer au roi que les intentions des philosophes étoient bien différentes des siennes. Je connois ces conspirateurs , lui dis -je ; gardez -vous, Sire, de les seconder. Votre royaume ne manque pas d'écoles gratuites ; il en est dans les plus petits bourgs et presque dans tous les villages ; peut-être même ne sont-elles déjà que trop multipliées. Ce ne sont pas les livres qui font les artisans et les laboureurs , c'est la pratique. Les livres et les maîtres envoyés par ces philosophes rendront le paysan moins laborieux que systématique.

de l'Impiété. Chap. XV IL 2 55

» J'ai peur qu'ils ne le rendent paresseux , vain ?

» jaloux , et bientôt raisonneur , séditieux , et

» enfin rebelle. J'ai peur que tout le fruit de la

v dépense que l'on cherche à vous faire supporter

» à vous-même ne soit d'effacer peu à peu , dans

» le cœur du peuple , l'amour de sa religion et

y> de ses rois.

» J'ajoutai à ces raisons tout ce qui me vint

» dans l'esprit pour dissuader sa Majesté. Au lieu

» de maîtres envoyés et choisis par des philo-

y> sophes , je lui conseillai d'employer les mêmes

» sommes à multiplier les catéchistes , à recher-

» cher des hommes sages et bien patiens que sa

» Majesté entretiendroit de concert avec les évê-

» ques , pour enseigner aux pauvres paysans les

» principes de la religion , et les leur enseigner

» par cœur , comme le faisoient les curés et les

» vicaires pour les enfans qui ne savoient pas lire.

» Louis XV paroissoit goûter mes raisons ;

» mais les philosophes revinrent à la charge. Ils

» avoient auprès du roi des hommes qui ne ces-

» soient de le presser ; le roi ne pouvoit pas

» d'ailleurs se persuader que son penseur Quesnay

» et les autres philosophes eussent des vues si

» détestables. Il fut si constamment obsédé par

» ces hommes -là, que pendant les vingt dernières

» années de son règne , dans les conversations jour-

>> nalicres dont il m'honoroit, je fus presque toujours

» occupé à combattre la fausse opinion qu'on lui

» donnoit de ses économistes et de leurs associés. Dècou-

» Résolu enfin de donner au roi une preuve ^inilîr*

» certaine qu'on le trompoit , je cherchai à ga- sur k»

» gner la confiance de ces marchands forains qui moJ[^ls

y> courent les campagnes , et vont étalant leurs conjures

» marchandises dans les villages et aux portes des J&Î?

» châteaux. Je soupçonnois sur-tout ceux qui yen- tepeupfe

» dent des livres , de n'cîre que les agens du phi- pLne™~

sS6 Conspiration des Sophistes

» losopliisme auprès de ce bon peuple. Dans mes » voyages à la campagne , je m'attachai sur-tout » à ces derniers. Lorsqu'ils m'oiïïoieut des livres y* à acheter , je leur disois : Quels livres pouvez- » vous donc avoir ? Des catéchismes sans doute , » ou des livres de prières ? on n'en lit pas d'au- 3) très dans les villages. A ces mots j'en vis plu- » sieurs sourire. Non , me répondirent-ils , ce ne » sont guères-Ià nos livres ; nous faisons bien » mieux fortune avec ceux de Voltaire , Diderot » et autres philosophes. — Je reprenois : Com- » ment! des paysans acheter Voltaire et Diderot ! » Mais où prennent-ils donc de l'argent pour des 3> livres si chers ? La réponse à cette observation » fut constamment : Nous en avons à meilleur y compte que les livres de prières. Nous pouvons » donner le volume à dix sous , et nous y geignons » encore joliment. Sur de nouvelles questions , ?> plusieurs m'avouèrent que ces livres ne leur » coûtoient rien à eux-mêmes ; qu'ils en rece- » voient des ballots entiers , sans savoir d'où ils » leur arrivoient , avertis seulement de les vendre » dans leurs courses au prix le plus modique. »

Tel étoit le récit que faisoit souvent M. Bénin , sur-tout dans sa retraite à Aix-la-Chapelle. Tout ce qu'il racontcit de ces marchands forains se trouve exactement conforme à ce que j'en ai entendu dire à plusieurs curés des petites villes et villages. Ils regardoient en général ces libraires , coureurs de campagne, comme la peste de leurs paroisses , comme les colportenrs dont les soidisant philosophes se servoient pour faire circuler de côté et d'autre le poison de leur impiété.

Louis XV , averti par le compte que le ministre lui rendit de sa découverte , conçut enfin que l'établissement des écoles si ardemment sollicitée par la secte , ne seroit pour elle qu'un moyen de plus

pour

DE l'Impiété. Chap. XV II. z$j pour séduire le peuple. Il abandonna le projet ; mais toujours harcelé par les amis et les protecteurs des conjures , il ne remonta point à la source du mal , et ne prit que de foibles mesures pour en arrêter les progrès. Les conjurés continuèrent à se servir de leurs colporteurs forains. Ce n'étoit même là qu'un premier moyen de suppléer à leurs prétendues écoles d'agriculture ; dont ils supportoient le délai avec la plus grande impatience. De nouveaux faits apprirent qu'ils savoient y suppléer par des moyens plus artificieux encore et bien plus funestes.

Plusieurs années avant la révolution française , M°yea un curé du diocèse d'Embrun avoit de fréquentes maîtres contestations avec le maître d'école de son village, ^«srie

u i> \ *i i i* a*3 dans les

1 accusant d être un vu corrupteur de 1 enfance village». même , à qui il distribuoit les livres les plus opposés aux mœurs et à la Pteligion. Le Seigneur dû village , adepte protecteur de la secte , étoit l'appui du magister ; le bon pasteur porta ses plaintes à l'archevêché ; M. Salabert d'Anguin , vicaire-général , chargé de vérifier les faits , demanda à voir la bibliothèque du magister ; il la trouva remplie de ces sortes de livres. Loin de nier l'usage qu'il en faisoit, le magister affecta un ton de bonne foi , et répondit qu'il avoit entendu faire de grands éloges de ces livres ; qu'il ne croyoit pas pouvoir en donner de meilleurs à ses écoliers. Il ajouta même , comme les colporteurs forains , qu'au reste il n'avoit pas la peine de les acheter ; qu'il en recevoit souvent des envois considérables , sans savoir même de quelle part ils lui arrivoient.

A une lieue de Liège et dans les villages circon-

voisins , des maîtres plus perfides encore avoient

reçu des instructions qui renchérissent sur ces

moyens de corruption. Ceux-ci réunissoient, à des

Page 1