CHAPITRE VU
Troisième époque de VlUuminisme ; la Secte découverte.
(jE n'étoit pas sans raison que Weishaupt té- Premier» raoiejnoit des inquiétudes sur la précipitation avec *""PS"."s Jaquelie Ivmgge avoit admis tant de candidats tencode
' \ — — - rilhimi-
(a) Pour donner une idée claire et précise de la ni^"'<;. manière dont toutes ces Loges et tous les Illuminés '^^♦':'''1« dispersés correspondoient a\ec leurchef, je crois devoir iS,.J,^nn"r ajouter ici le tableau géographique et politique de la prévenir Secte, tel qu'il se trouve tracé par Knigge lui-même loutepomdans les Ecrits originaux. Ce tableau n'embrasse, il est ®""^* Trai , que l'Allemagne sans y comprendre les provinces de la Maison d'Antriche , parce que, nous dit Knigge, les Frères de ces provinces ont demandé un Directeur national à part ; mais il sera aisé d en (aire l'application à tous les autres l.mpires. Pour le rendre plus sensible, je n'ai fait qu'ajouter Weishaupt en relation immédiate avec ses Aréopagites , et ceux-ci avec les Directeurs nationaux. Un coup d'œil suflit ensuite pour vo'r comment les instructions , les ordres , les réponses passent successivement du Général aux Aréopagites, au Directeur national , aux trois Inspecteurs , aux Provinciaux , aux Districts ou Directoires Ecossais, aux Loges et aux individus.
1 68 Conspiration des Sophistes
aux mystères de la Secte ; mais Kiiigge c^toit encore mieux fondé dans le reproche qu'il lui faisoit à lui-même de ne pas toujours attendre que les candidats fussent arrivés aux derniers mystères , pour leur dévoiler tout le rôle qu'y jouoit l'athéisme , en leur recommandant , comme des Livres précieux à l'Ordre, les productions publiées sous le nom de Boulanger, ( Ecrits origin. t. i , lett. 2, de put on à Caton.) Les succès de Weishanpt l'avoient rendu si téméraire , que sur la Religion il ne. gardoit plus de mesures avec les simples écoliers de ses Minervales. Aussi , dès l'année 1781, la Cour de Bavière avoit-elle eu déjà quelques soupçons sur la nouvelle Secte. Elle avoil même ordonné des recherches que les Illuminés eurent l'art d'écarter ou de rendre inutiles. ( Id. lett. 1 d'Epic/èle. ) Pour en prévenir de nouvelles , Weishaupt imagina de faire de l'Electeur même l'adepte tutélaire de ses complots. » Je suis d'avis , écrivit-il à ses Aréopagites, que « pour nous fortifier, vous fassiez une députation )> à l'Electeur pour lui ofï'rir le protectorat des » Loges éclectiques. Les Frères Ulysse , Apollon , « et quelques autres membres les plus distingués, » Celse même , pourroient être députés pour cela, y> Si le Prince accepte , — vous voilà à l'abri de » toute persécution , — et personne ne craindra » plus de se joindre à vous et de fréquenter vos » Loges. « ( Id. lett. du 7 Féi^. i 788. )
Si cette députation avoit eu lieu, on peut juger comment elle eût été accueillie, par la manière dont l'Electeur avoit déjà reçu une proposition de la même espèce. 11 résidoit encore à Manheim, lorsqu'un de ses Ministres , sous un prétexte plus plausible, lui proposa d'appeler à sa Cour tous les t'ameux Philosophes du jour, de les pensionner, de les avoir chez lui, de faire enfin pour tous ces
DE l'Impiété et de l'Anarchie. 1G9 prétendus grands hommes , ce que Louis XiV" avoit fait pour les savans de son siècle. Cette gloire sembla d'abord flatter le Prince, mais il consulta des hommes sages, et il conçut que tout l'éclat de ce projet n'aboutiroit qu'à multiplier une secte également ennemie de Dieu et des Souve-rains. (Charles-Théodore ne voulut plus entendre parler du protectorat des sophistes. Ce fait nous est connu par ceux qui le tenoient du Ministre même, qui s'étoit montré si zélé pour nos soidisant philosophes.
On ne sait point comment la Cour de Munich acquit ses premières connoissances sur l'illuminisme. Elles ne furent point d'abord assez détaillées sur l'esprit de la Secte ; mais elles firent au moins concevoir en général le danger des associations secrètes. Le 22 Juin 1784, son Altesse Electorale fit publier dans ses Etats, la défense absolue de toute communauté, société et confraternité secrète, ou noji approuvée par les lois. Les simples Franc-Maçons obéirent et fermèrent leurs Loges, les Franc-Maçons illuminés , qui avoient leurs adeptes à la Cour même , se crurent assez forts pour braver la défense , et continuèrent à tenir leurs assemblées. Un ouvrage publié ia même année , par M. Baho , professeur à Munich , sous le titre de Premier avis sur les Franc- Maçons , ( ilberjrey maurer erste Warnung) commença à dévoiler plus spécialement les projets des nouveaux adeptes. Le Comte Joseph de Toerring les attaqua bientôt avec encore plus de vigueur. Les Illuminés ne se contentèrent pas d'opposer de prétendues apologies à ces premières attaques ; les artifices par. lesquels ils se flattoient d'écarter l'orage , se voient plus clairement dans les lettres de Weishaupt à ses adeptes.
« Ecoulez à présent mon conseil , leur écrivoit'
'fjp Conspiration des Sophistes
» i! , le i8 Décembre i 784- Si l'on en vient aux » enquêtes , je suis d'avis que nul des chefs ne se » laisse entraîner dans les détails et les particula- » rites ; mais qu'ils déclarent directement que » nulle force au monde ne pourra les engager à » faire à tout autre qu'à l'Electeur mcme , les » ouvertures nécessaires. Làrdessus , il faudroit » lui donner à lire liies deu!^ grades des plus » hauts mystères. C'est au moins ainsi que j'en y> agirai , si l'on s'adresse à moi. Vous verrez alors » quelle heureuse tournure nos affaires prendront. » Vous avez lu ce que le Frère D. . . . pensoit du » premier grade. J'en suis sûr , l'Electeur en ju- » géra de même. J'espère tout de la bonté de ma » cause. Plein de courage et sans inquiétude , je
sais au moins d'avance que si je dois succomber, » ce sera toujours avec honneur , dût-il m'en » coûter la tête. Montrez-vous de même, donnez » du cœur aux autres. — Voilà une belle occa- » sion de montrer de la grandeur d'ame ; ne la » laissons pas échapper inutilement. — J'ai parlé » au Frère Cromwel de mon projet auprès de » l'Electeur ; il en augure les meilleures suites : » bien entendu pourtant qu'il ne faut en venir » qu'à la dernière extrémité.» (Lett. du iS Dec. 1784, Ecrits origin, )
Ce moyen de défense de la part de Weishaupt seroit inconcevable , si l'on ne savoit pas que les deux grades qu'il prélendoit montrer à l'Electeur, n'étoient que de ces grades postiches , qu'il avoit eu soin de préparer pour faire illusion aux Princes, c'est-à-dire, de ceux dont les Illuminés retranchoient ce qui auroit été trop révoltant pour certains candidats. Ils en retranchoient même quelquefois toute la partie des mystères, tous les discours du Hiéroph; nte , et n'en laissoient subsister qu'un vain cérémonial. Une seconde lettre
DE l'Impiété et de l'Anarchie. 171
-de Welshaiipt à ses Aréopagttes, développe plus clairement encore tout cet artifice. « Mes Frères, » leur dit-il ici , la mesure que vous voulez prendre » est bonne et conforme aux circonstances. Le » mémoire de notre Ménélaûs ( de Werner , Con- » seilier à Munich ) , est irès-beau et très-bon. Je » vous prie seulement d'y ajouter que vous ne mon- » trerez vos grades qu'à l'Electeur. Ceux qu'on » peut lui donner sont , 1 .° le Novice , 2.P le y* Minerçal , 3.° V Illuminé mineur. Nota benè » qu'il faut changer ici ces mots dumm.ster mœnch » ( moine slupide) en ceux-ci , dummster mensch >. (homme stupide) ; 4»° rilluminé majeur, tout » entier , hors ces mots que vous effacerez : Les » Prêtres et les mauçais Princes sont sur notre » chemin ; 5.° l'Illuminé dirigeant. Mais vous ne » montrerez dans celui-ci , que la cérémonie de r> réception et mon discours. De tout le reste » rien du tout ; — 6.^ du grade de Prêtre , ne » donnez que Vinstruction relative aux scieiices, » Encore faut-il bien la relire ., et ny laisser » aucun renvoi , aucune allusion au reste.
» Comme on ouvre à présent les paquets » d'Eplièse , ( d'Ingolsladt ) je vois bien que c'est » à moi que l'on en veut. — J'écrirai demain à » Alfred (au Ministre Seinsheim ).-- Cette lettre » annoncera d'avance à la Cour la manière dont » je prétends me montrer. — Dites hautement à ?î l'Electeur , que notre Ordre est un produit de » ses Etals , et que j'en suis l'auteur. Alors l'af- » faire viendra à moi. Mais je doute qu'on en » vienne à une enquête personnelle , avant que » d'avoir des données qu'on ne peut acquérir » qu'en ouvrant les lettres. Montrez-vous grands , » fermes et sans crainte. Ma conduite vous dira » ce que je sais c!re. — Dans l'instruction du » grade de Prêtre, prenez bien garde à la partie
172 Conspiration des Sophistes
» relative à l'histoire , n'y laissez rien qui con,'
y) firme le vol fait aux archii^es. «
■Wcis- Cette lettre ctoit datée du 2 Février i 7*35 ;
haupt toutes les roses qu'y prescrivoit Weisliaupt , se
de COU vert • i '
«dépose, trouvèrent inutile*. La Cour avoit acquis des connoissances assez positives , pour commencer à prendre des précautions contre ce héros de la secte. Peu de jours après tous ces avis donnés à ses Aréopagites , il fut déposé de sa Chaire de Professeur en droit à Ingolstadt, au moins comme fameux Maître de Loges, et rebelle aux ordres portés contre toutes les assemblées et sociétés secrètes. Les mystères de la sienne n'étoieut ce-
Déclara- i, "^ > • i i/^-i/m'-
lions juii- pendant pas encore spécialement dévoiles; d etoit diques seulement notoire que divers membres de son
Illumines. IHuminisme , révoltés de sa doctrine ou de ses projets , avolent renoncé à ses Loge's , dès l'année 17^3. Ceux-ci étoient 5 entre autres, le Prêtre Cosandey , l'Abbé Henner , l'un et l'autre professeurs d'Himianités à Munich. Quelqu'horreur que leur eût inspiré ce qi^ils avoient appris de la Secte , sans être arrivés A ses grands mystères, il ne paroît point qu'ils eussent fait , jusqu'à ce moment, aucune déi1i«rche contre elle; au moins n'étoient-ils p.as entrés dans des détails suffisans pour éclairer la justice du Souverain, lorsque le 3o Mai 1785 ils reçurent, de la part de son Altesse Electorale et de leur Evoque de Freysingue , ordre de comparoilre devant le Tribunal de l'Ordinaire, pour y déclarer, sur leur serment , tout ce qu'ils avoient vu chez les Illuminés de contraire aux mœurs et à la Religion. On n'imaginoit pas encore que la conspiration se dirigeât spécialement contre le Gouvernement. Messieurs Cosaiuley et Renner , firent leur déposition juridique, l'un le 3 , et l'autre le 7 Avril suivant. Je dois , dans ces mémoijres , donner au moins
DE l'Impiété ET de l'Anarchie. 173 l'extrait de l'une et de l'autre. Quoique parfaitement d'accord entre elles , celle de M. Cosandey est plus détaillée sur les principes des Illuminés , celle de M. Renner l'est davantage sur leur constitution et l'éducation de leurs élèves. Je commencerai donc par donner l'extrait de celle-ci ;
j'en viendrai ensuite à celle de M. Cosandey. Déposition (lu
Déposition juridique au Professeur Professeur Renner , sur les Illuminés.
Après avoir exposé les ordres qu'il a reçus de comparoître , et l'objet sur lequel il doit rendre témoignage , M. Renner entre en matière , et dit:
«L'Ordre des Illuminés doit être bien distingué » de celui des Franc-Maçons. Mais cette dilié- » rence n'est connue ni des simples Franc-Maçons, » ni même des nouveaux initiés dans le grade mi- » nerval. J'avois donné moi-même dans le piège » jusqu'à ce qu'enfin, après une longue épreuve, » on jugea à propos de m'élevcr au grade d'Illu- » mi?iè mineur , le premier dans lequel on prend » ce nom d'Illuminé. Je fus même établi Supé- « rieur d'un petit nombre de Frères. «
Ici le déposant , qui, lors de son entrée dans la secte, avoit cru se faire Franc-Maçon, apprend qu'il ne l'est pas encore , que bien des Frères même avoient trouvé mauvais qu'on ne l'eût pas encore fait passer par les grades intermédiaires. Il les reçoit , les trouve peu satisfaisans en euxmêmes ; « mais , ajoute-t-il , l'avantage que j'y » trouvai , fut de voir le parti que l'Ordre tiroit » de la Franc - Maçonnerie. Les Illuminés ne » craignent rien tant que d'être reconnus sous Tf> ce nom. Ils n'empruntent le voile de la Franc- 5> Maçonnerie , que parce qu'ils se croient plus » en sûreté sous l'égide d'une société régardée » comme insignifiante. — Les Loges maçonni-
174 Conspiration des Sophistes » qiies ne contiennent pour eux , suivant leur » expression , que Jes goujats ( der tross çon » leuten ) ou le gros de l'armée , dans lequel il » se trouve un très-petit nombre d'hommes qui » doivent s'estimer heureux , lorsqu'après de » longues et dures épreuves , ils sont jugés » dignes d'être secrètement admis dans le sanc- » tuaire de l'Ordre. Tous les autres Franc- » Maçons , Apprentis , Compagnons , Maîtres » même , doivent se contenter de leurs vaines » cérémonies et rester sous le joug , soit parce » que leurs yeux trop foibles ne supporteroient » pas la lumière , soit aussi peut-être parce qu'on » ne pourroit assez compter sur leur amour pour » l'Ordre, et sur leur secret , deux choses essen- » tielles aux adeptes. Quand ils sont une fois » condamnés à rester dans cette obscurité , il » n'est plus pour eux d'espoir d'arriver aux » mystères ; ce que les Supérieurs expriment en » ces termes : Ex Inferno f^u/Jn est redemptio.
» Cependant ces Franc - Maçons , sans s'en » apercevoir , sont conduits par l'IUuminisme, » qui lire de grands avantages de leur consi- » dération , de leurs richesses. C'est pour ces » hommes-là , disent les Supérieurs , une assez » bonne récompense que d'être admis à converser »> avec les adeptes de la lumière , et d'en puiser » assez dans leur entretien pour paroître eux- » mêmes éclairés aux yeux des profanes.
» Ces Illuminés , qui ne se montrèrent d'abord » que sous le voile d'une société littéraire , se » sont donné la constitution suivante. Leur Ordre » est divisé en classes appelées Grades , parce » que la lumière se gradue suivant ces classes. » — Le premier grade est une espèce de noviciat. » quoique tout sujet appelé Insinué , et désigné » par quelque membi'e comme digne d'être admis.
DE l'Impiété et de l'Anarchie. 175 V doive déjà avoir été formé et préparé à nn cer- » tain point par son Enrûleur. C'est une loi de » l'Ordre que chaque Isinué doit au moins subir » une année d'épreuves , afin que l'Insinuant » puisse l'observer exactement, suivant les règles » de l'Ordre , et tracer ensuite dans un quibus » lu et le portrait ressemblant , l'idée exacte du » caractère, des talens et de la conduite duCan-* y> didat. Celui-ci en est-il trouvé digne , on l'admet » à la classe des préparations. — De mon temps » il y en avoil deux de cette espèce , qu'on ap- » peioit Eglises. Chacune étoit dirigée par quatre >^ hommes, constituant ce qu'on appelle la Ma- » gistrature. L'un de ces Magistrats étoit Supè-* » rieur , l'autre Censeur , le troisième Trésorier , » le quatrième Secrétaire. Tous ceux-là doivent » être adeptes d'un grade plus haut. Nous avions » au moins chaque mois une assemblée , où de- » voient paroître tous les membres de la rnéme » Eglise , pour y donner aux Supérieurs une » lettre cachetée , ayant pour adresse quibus licety » ou bien soli , ou bien primo contenant le dé- » tail exact de la conduite, des discours, etc. de » ceux qu'ils avoient observés.
« Nul membre n'est exempt de ces quibus licety V) qui vont passant de grade en grade , sans être >» ouverts , jusqu'à celui qui a droit de les lire, » Les autres occupations de ces assemblées, outre » quelques cérémonies, étoient la lecture des sta- » tuls, de quelques pages des anciens philosophes, » et d'un discours alternativement composé par » chacun des membres , sur différens sujets, ï) Comme en général les Frères n'aiment point la » Religion, plus l'orateur montre de liberté sur »> cet objet , plus il est applaudi , et plus il ac- » quiert la réputation d'un homme éclairé. Quela quefois cependant la présence de quelques
176 Conspiration des Sophistes
» Frères , encore loibles ou suspects , engage » les Supérieurs à donner des signes d'un mécon- » îenlemenl apparent. — Ce seroit dans eux une V faute grossière contre leur politique , que de î> s'abandonner à des discours trop libres . et ré- » pandre trop publiquement les principes de » l'Ordre. Chaque membre prendroit bientôt cette » conduite pour une suite de leur sysième.
Y> Pour éviter le soupçon et arriver plus sûre- « ment au but , ils ont des assemblées hebdo- » madaires ou libres de tout cérémonial , de toute » gêne» Ici , les élèves disputent entre eux sur » toute sorte d'objets. C'est dans ces circons- » tances que les Supérieurs, et ceux qui sont déjà » imbus de l'esprit de l'Ordre, savent tourner en •» dérision les préjugés religieux ; car chez eux , » tout ce qui est contraire à leur but s'appelle » préjugés. C'est alors qu'à force de séduisans » détours, ils donnent à leurs principes une tour- » nure si piquante qu'enfin les plus timides se » trouvant enhardis par l'exemple, et purifiés de » toute scorie, de tout préjugé religieux , devien- « nent parfaitement comme les autres. Celui » auprès de qui cet art ne réussiroit pas , est un » homme perdu pour l'Ordre.
« Ce qui m'a le plus frappé chez les Illuminés, » est sans contredit la méthode qu'ils suivent » pour enchaîner leur monde et pour manier » les esprits. Ils exaltent la grandeur, la puissance î> de leur Ordre ; ils parlent de sa dignité avec » le plus profond respect ; ils vous étourdissent y> de superbes promesses , de la protection de « grands personnages , prêts à tout faire , sur la )> recommandation de l'Ordre , pour l'avancement » de ses membres, jusqu'à ce qu'enfin leur élève ï) regarde ou au moins paroît regarder l'avantage » de l'IUumiriisaie comme le sien même, et toutes
les
DE l'Impiété' et de l^Anarchîé» 1 7 7
iî les propositions et tous les ordres qu'il en reçoit,
T> comme un devoir à remplir. Un élève ainsi dis-
» posé , a-t-il eu le malheur de confesser dans
» ses quihus licet ou dans ses lettres au primo j
» au soli 5 quelque faute d'inconduite ; leur a-t~
» il fait part d'un secret qui lui a éxé confié ou
» qu'il a extorqué , le malheureux dès lors est
î) perdu pour lui ; il appartient tout entier à la
i> secte. — Dès qu'ils l'ont une fois enchaîné , ils
» prennent avec lui un tout autre ton. Ils se sou-*
» cient fort peu de sa personne. Il peut nous
j) quitter, disent-ils ; nous n'avons pas besoin de
» lui. — Je ne crois pas qu'un seul se soit encore
î) hasardé ou jamais se hasarde à montrer du mé-^
» contentement, bien moins encore à les quitter,
î> sur-tout s'il a présentes à l'esprit ces menaces
» dictatoriales : .Celui qui nous trahit , pas un
» Prince ne pourra le saui^cr ( Kein Fiirst kauil
» den schiitzen der uns verrœth. )
» Leur goût dans le choix des élèves est émi-^ » nent. Ils n'attirent à eux que des personnes » qu'ils croient pouvoir rendre utiles à leur objet. » Des hommes d'état, des personnages distingués » ou riches , des archivistes , des conseillers , des ï> secrétaires j des commis, des professeurs , des » abbés, des gouverneurs, des médecins, des » apothicaires, sont pour eux des candidats tou- » jours bien venus i
» Le grade à' Illuminé majeur est , si l'on me « permet cette expression , une école où l'élève » est formé comme un vrai chien limier » ( wie die vahren spûrhunde abgerichtet werden. ) Ici le déposant donne leur manière d'épier ou de peindre les adeptes et les profanes. Il met sous les yeux du magistrat une partie des quinze cents ou deux mille questions sur lesquelles il faut répon*die pour tracer le signalement , le caractère, les
ïoME ly. M
17S Conspiration DES Sophistes
habitudes , etc. de ceux que l'adepte est cliargé de scruter. — Ensuite il continue : « Cette ma- » nière d'éclairer les élèves , va toujours crois- » sant à chaque grade. — Un Frère peut con- » noître ceux de sa classe et ceux des grades in- » férieurs ; mais, à moins qu'il n'ait reçu des » Supérieurs la commission de directeur , de vi- >> siteur ou d'espion , tous les autres adeptes sont « pour lui ce qu'ils appellent des inçisibles» C'est » là sans doute ce qui fait la plus grande force » de l'Ordre. Les chefs , par ce moyen , obser- » vent un inférieur sans en être connu; ils savent » à quel point il est attaché à l'Ordre ou lidèle » au secret ; et ce qui est le plus important, en » cas de ces orages qu'ils craignent depuis long- » temps et en toute occasion , ils peuvent appuyer » les Frères , sans faire le moins du monde sotip- » çonner qu'ils ont la moindre part à tout ce sys- » tème ; puisqu'ils restent inconnus aux Frères » même , à plus forte raison aux profanes,
» // est des hommes , et on peut les remar- » quer , qui défendent cet Ordre ( de Vlllumi^ » i^isme) açec beaucoup de chaleur, sans se dire » illuminés* Cette conduite mérite assurément
» une petite observation. Ou bien ces dé-
» fenseurs sont de l'Ordre , ou bien ils n'en sont » pas. S'ils n'en sont pas , comment peuvent- » ils défendre ce qu'ils ne savent et ne peuvent » pas savoir ? S'ils en sont , ils ne méritent par y* cela même aucune foi , alors même qu'ils pro- » duisent , comme preuves , quelques écrits jetés » en avant , pour faire illusion sur le plan de » l'Ordre , ou bien alors que sur leur honneur ils » en disent tant de bien. Lorsqu'on pèse bien 5) l'impossibilité de savoir quelque chose de TIl- » luminisme sans en être membre , lorsqu'on rap- » proche les avantages de Vim^isibilité ; si l'on
» vouloit en conclure quelque chose sur ces dé- » fenseurs , on diroit sans trop mal raisonner , » qu'ils sont eux-mêmes de l'Ordre , et de cette n espèce d'adeptes que les Illuminés appellent » invisibles ; ( und zwar von lener art der verS" « chwundenen , wie man sie in der Ordens-sprcL" » che nennt, « (a)
Après avoir ainsi donne le plan général des Illuminés , autant qu'il a pu en avoir connoissance , sans être parvenu aux derniers grades , le déposant en vient aux principes que les Supérieurs inculquent à leurs élèves , et met en tête celui-ci , dont ils ont fait une espèce de proverbe : Tous les Bois et tous les Prêtres sont des fripons et des traîtres....
Quant au suicide , les Supérieurs le prêchent aux Frères pour les préparer aux jours d'orage* M Ils ont l'art de le présenter comme un moyen si » aisé et si avantageux dans certaines circonstan- » ces , que je serois peu surpris, dit M. Renner, » de voir quelque élève entraîné , sur-tout par » l'attrait d'une certaine volupté qu'ils disent » attachée au plaisir de se tuer soi - même , et » qu'ils prétendent accréditer par des exemples....
(a) Si je priois certains Journalistes Anglais , et sur-* tout M. Grifjith , ou bien ses lieulenans au Monthly review , de vouloir bien lire et me'diter cette observation de rillumiae déposant, je m'attendrois à une rétorsion que ces Messieurs m'ont mis dans le cas de prévenir. — Quand on voit des bommes en société avec des brigans , déposer ce qu'ils ont vu faire par ces brigands, ou bien quand on produit les écrits même des conjurés, on peut très-bien , sans êlre leur complice, les démontrer coupables. Mais vous, qui les prétendez innocens , si vous n'étiez pas avec eux, votre suffrage détruira-t-il la preuve des témoins? Si vous étiez des leurs, tout ce que Ton peut conclure de vos négations, c'est que vou3 leur êtes encore bien fidèle, puisque vous résistez pout eux aux démonstrations de l'cvideuce.
i8o Conspiration des Sophistes . » Mais de tous leurs détestables principes , ïe » plus dangereux me semble celui-ci : V objet » sanctifie les moyens. D'après celte morale , et » suivant leur pratique d'ailleurs fidèlement » suivie , il leur suffira pour calomnier un 3) honnête homme, de soupçonner qu'un jour il » pourroit mettre obstacle aux projets de l'Or- » dre. Ils cabaîeront pour chasser celui - ci de » sa place, ils empoisonneront celui-là ; ils en >) assassineront un autre ; bref , ils feront tout ce » qui les conduit au grand but. Supposé que » le crime d'un Illuminé soit découvert , il lui » restera toujours pour moyen le -palet exiius. » Cest une halle dans la tête , et il échappe à •o la justice.
» Sur cette observation , M. Renner passe à » ce que les Illuminés appellent le régime, moral, » /a commission des mœurs ou même le Fiscalat. » Cette commission seroit un collège composé r> des hommes les plus habiles, les plus capable» » et les plus honnêtes, c'est-à-dire, dans lear » langage , d'hommes pour la plupart apparie- » nant à leur classe d'illuminés invisibles ; et » qui possédant toute la confiance du Souverain, >^ conformément à leur commission , lui feroient » connoître les mœurs, l'honnêteté de chaque î) sujet ; mais parce qu'on ne peut sans probité » remplir les divers emplois de l'Etat , chaque » sujet seroit aussi préparé d'avance à son service. » — Projet admirable ! mais s'ils venoient à bout » de le remplir , si l'on suivoit leur règle , que y> deviendroient tous les autres hommes qui ne » sont pas dans leur Illuminisme ? Heureusement » ce projet est découvert à temps ; sans celapeut- » être auroient-ils vérifié ce qu'un Supérieur » revenant de voir un autre Supérieur d'un grade » plus élevé encore avoit prophétisé ; Tous les
DE l'Impiété et de l'Anarchie. i8i n postes une fois bien remplis les uns après les » autres , si l'Ordre a seulement six cents mem- » bres , rien ne peut plus nous résister, o
M. Keiirier finit par déclarer qu'il ne sait point le but ultérieur de l'Ordre; que les chefs parlent sans cesse de ce but, sans jamais dire en quoi il consiste. Il le troit important ; mais il laisse chacun libre de prononcer comment, après ce qu'il a dit, ce but peut s'accorder avec les devoirs religieux et civils. Il n'affirme par son serment que ce qui est contenu dans cette déclaration qu'il laisse écrite et signée de sa main.
DÉPOSITION juridique de M. Cosandey le 3 Aigrit 1785.
Je n'ai mis en première ligne la déposition de M. Renner , que parce qu'elle est plus détaillée sur le gouvernement de l'illuminisme. Plus abrégée sur ce point , celle de M. Gosandey l'est beaucoup moins sur les principes de la Secte. Après avoir montré en peu de mots , comment la Franc- Maçonnerie sert de voile à la Se cte , comment le candidat est successivement lié' et garrotté sous le joug des Supérieurs ; combien est dangereuse mie servitude qui soumet les élèves à des hommes ayant pour maxime de paroître oisifs au milieu de la plus grande activité , il passe avec le mal* heureux Minerval aux grades d'Illuminés mineur et majeur. « C'est ici , dit-il , que l'élève est un » peu plus initié aux systèmes de l'Ordre. Il ne i> reçoit pourtant cette lumière que lentement et » avec toutes les précautions possibles. Ici , il y> apprend à connoître un plus grand nombre de »> membres et de sous-supérieurs; mais les Chefs « sont toujours pour lui les ijwisib/es.
» Pour être promu aux grades plus élevés , il » faut , dans le langage de la Secte , qu'il dépose
iSz Conspiration des Sophistes » tous les préjugés religieux. Au moins faut-il » qu'il ait auprès des Supérieurs tout l'air de s'en î> erre défait. Car aucun religionnaire ( c'est leur » expression ) ne sera admis au plus haut grade. » Dann hein religionœr ( es ist ilir ausdruck ) » wird in die hœrere grad aufgenornmen»
» Ce sont les Excelleniissimes Supérieurs qui » donnent le ton à tous ces grades. Leurs ordres, » leurs maximes , leurs opinions , leur doctrine » sont l'ame, le modèle , 1 lesprit , le ressort de 3> cette institution. Les Chew et les Supérieurs » en sous-ordre sont ou des fourbes adroits , de » noirs et systématiques scélérats , ou bien des » enthousiastes de bonne foi , conduits et hon- » teusement trompés par d'autres. La preuve en » est dans ces espèces de proverbes , dans ces » principes qu'ils ne donnent point par écrit , » mais qu'ils inculquent sans cesse à leurs infé- » rieurs , et que voici :
» 1 .° Quand la nature nous impose unfardeau yy trop pesant, c'est au suicide à nous en délivrer. » Patet exitus, — Un Illuminé , nous disoient- » ils , doit se donner la mort plutôt que de trahir » son Ordre ; aussi exallent-ils le suicide comme 5) accompagné d'une secrète volupté.
v> 2..^ Rien par ra'son , tout par passion : » c'est leur secojîd principe,
K Le but , ia propagation , l'avantage de :>! l'Ordre , sont leur Dieu , leur patrie , leur » conscience ; ce qui est opposé à l'Ordre est » noire trahison.
» 3.^ Le but sanctifie le moyen. Ainsi , ca- » lomnio , poison, assassinat , trahison, révolte, y>. infriîiiies, tout ce qui mène au but est louable.
» 4° Nul Prince ne peut mettre à l'abri celui t> qui nous trahit.
» . Il se passe donc dans cet Ordre des choses
DE l'Impiété et de l'Anarchie. i85 » contraires aux intérêts des Princes , — ■ des p choses qui , vu leur importance , méritent
r> d'être manifestées aux Princes ; et cette
»> découverte seroit aux yeux des Illuminés une y> trahison, qu'ils menacent d'avance de venger!.,. » — Ils ont donc des moyens de se défaire impu- » nément de leurs accusateurs. — Ces moyens » se devinent.
» 5.° Tous les Rois et tous les Prêtres sont » des fripons et des traîtres ; ou bien encore , » tous les Prêtres sont des gueux,
» Dans le plan des Illuminés , il faut anéantir » la Religion , l'amour de la Patrie et celui des » Princes ; parce que , disent-ils , la Religion , » €t cet amour de la Patrie et celui des Princes , » restreignent les affections de l'homme à des » ét.ats particuliers , et le détournent de l'objet » bien plus vaste de l'IUuminisme.
« Parmi leurs projets , j'ai observé entre au- » très , ce qu'ils appellent l'empire ou le gouver- » nement moral. De ce gouvernement qui met- » troit dans leurs mains la force de chaque Etat » (et que l'on voit ici appelé Collège ou Conseil^ » dépendroient, sans appel au Prince , toutes » les grâces , toutes les promotions et tous les » refus. Par-là , ils auroient le droit absolu de » prononcer définitivement sur l'honnêteté et » l'utilité de chaque individu. — Par-là , tous y> les profanes seroient écartés des Cours et des » emplois ; et d'après leur langage , une sainte * » légion de leurs adhérens entoureroit le Prince , » l'enchaîneroit, dicleroit ses arrêts . d'après leur » bon plaisir. Ce Régime ou Collège moral , » qu'ils appellent aussi une Commission morale, et » Fiscalat ( c'est-à-dire , une espèce de Procu- » reurs-géuéraux pour gouverner les peuples ) » donneroit à la Secte le plus redoutable despo-
*i84 Conspiration des Sophistks » tisme sur les quatre parties du Monde , et ne » feroit des Souverains que de méprisables et » impuissans fantômes , on des esclaves cou- » ronnés. »
Nous retrouverons ce Collège ou Bégime moral dans une nouvelle déposition juridique , et je dirai alors comment il sert ici de voile aux projets ultérieurs de la désorganisation et destruction absolue de toute société. — M. Cosandej finit par dire qu'il est prêt à confirmer , sur la foi du serment, la déclaration quil vient de faire. Weîs. Ces dépositions , toutes importantes qu'elles hnuptron- étoicut , scmbloieut avoir fait peu d'impression. scscnm- Soit que les Tribunaux obsédés , et en grande IV '"sb* P^itÎG occupés par les Illuminés eux-mêmes, ne. afiectassent de n'y trouver rien de sérieux , rien de bien menaçant ; soit que l'éloignement de "Weishaupt fît croire la Secte détruite et sa conspiration avortée , il fiillut que le Ciel s'en mêlât , et que la foudre même vînt en quelque sorte avertir les peuples et les Rois , qu'ils ne connoissoient encore ni toute l'étendue de la trame qui s'ourdissoit contre eux , ni toute l'activité des conjurés. — Déposé de ses fonctions publiques à Ingolstadt , Weishaupt s'étoit réfugié à Ratisbonne. Il en a voit fait sa nouvelle Eleusis , sa ville des mystères ; tous ses complots l'avoient suivi dans cet asile ; et loin de les croire avortés , il n'en mettoit que plus d'ardeur à les pour- - suivre. Au fond de son nouveau sanctuaire , la vengeance l'avoit rendu plus menaçant. Désormais tout entier aux projets de son llluminisme , et délivré des soins qu'il s'étoit vu forcé jusqu'alors de donner à ses fonctions publiques , il n'en mettoit que plus d'assiduité à préparer ses émissaires , à leur apprendre l'art d'aller de part et d'autre saper , dans leurs missions diverses , tous les
DE l'Impiété et de l'Anarchie. i85
fondemens de l'Antel et du Trône , tons ceux des sociétés civiles et des Gouvernemeiis. Au nombre de ses adeptes étoit un Prêtre apostat nommé T^" j'* Lanz ; Weishaupt le destinoit à porter ses mys- tes fcppj tères et ses complots en Silésie. Sa mission '^<' '* , étoit déjà fixée, et Weishaupt lui donnoit ses sescôiés! dernières instructions ; tout-à-coup le tonnerre gronda sur la tête du Maître et de l'Apôtre ; l'apostat tomba mort ; la foudre l'écrasa à côté de Weishaupt même. ( Voyez Apologie même des Illuminés , p. 62.) Dans leur premier eiî'roi, les Frères conjurés n'eurent pas le temps de recourir à leurs voies ordinaires, pour soustraire aux yeux de la justice le porte-feuille de l'adepte foudroyé. La lecture de ses papiers olFrit de nouvelles preuves , qui, envoyées à la Cour de Bavière , la déterminèrent enfin à donner plus de suite à celles qu'avoient déjà fournies les dépositions de MM. Cosandey et Pienner.
Les recherches se dirigèrent plus spécialement sur ceux que Ton savoit avoir eu à ïngolstadt des liaisons plus étroites avec ^Veishaupt. L'adepte Fischer , premier Juge et Bourgmestre de cette ville , et le Bibliothécaire Drelx jfureut exilés. Le Baron de Frauenberg et quinze autres élèves de ^^"eishaupt furent chassés de l'Université. Ni leur punition , ni la foudre elle-même , n'avoit éveillé le remords dans l'ame de leur maître. On voit par la lettre suivante , adressée à Fischer , comment il s'y prenoit pour soutenir leur courage, et leur souiller tout son enthousiame , tout cet esprit de rage et de vengeance , avec lequel il poursuivoit lui-même ses complots.
« Je vous salue , mon Marlyr ; r> c'est ainsi que commence sa lettre ; il met ensuite sous les veux de son prétendu martyr , ce passage de Séîjèque , où le juste luttant contre l'adversité est
i86 Conspiration des Sophistes
représenté comme le spectacle le plus digne des Cieiix ; et il continue : « Faut-il que je vous fé- » licite, faut-il que je m'afflige avec vous sur * votre infortune ? Je vous connois trop bien » pour me livrer à ce dernier sentiment. — Re- » cevez donc mes sincères complimens de vous » voir parmi ceux à qui la postérité doit un » jour rendre justice , et dont elle admirera la » constance à défendre la vérité. — Vous m'êtes » à présent trois et quatre fois plus cher ; à pré- » sent que vous voilà partageant ma destinée et » celle de tant d'autres grandes âmes. Je laisse à y> votre prudence à voir si vous devez poursuivre » juridiquement cette criante injustice , ou bien » s'il vaut mieux subir votre exil sans murmure » et sans plaintes, et attendre de meilleurs temps. >> Vous ne manquerez point de secours ; nous » aurons soin , les Frères et moi , de pourvoir « à vos besoins. Les papiers publics présenteront » aussi toute cette affaire comme elle doit l'être» » Que Drexl se retire en attendant à Briinn, » — Laissez les rieurs rire , et nos ennemis se ré~ » jouir. Lear joie un jour se tournera en pleurs, » Estimez - i'ous heureux de souffrir avec la » meilleure partie de la Nation. Si je puis donner » à quelqu'un ma bénédiction , recevez-la de mes » deux mains. Soyez béni , ô vous le plus digne y> et le plus constant de mes héros... Je suis * » fâché que tout ceci arriv^e précisément au mo- >> ment où je vais sur les rives du Rhin. — Je 5) pars le mois prochain , et je ne serai de retour » que dans quelques mois. En attendant , je ne » suis pas oisif , et ce n'est pas sans raison » que je vais dans ces contrées. Eaites-le savoir » à nos Frères. Soyez ferme et constant. Il ne » peut en résulter pour vous du déshonneur; con- » tinuez comme vous avez commencé. Yos enne-
DE l'Impiété et de l'Anarchie. 187 « mis seront forcés eux-mêmes de vous admirer. )) Adieu 5 appréciez , sentez toute votre grandeur. » Vos ennemis sont hien petits dans leur Iriom- » plie. — Ratisbonne , le 9 Avril 1785.
» P. S, Si vous avez besoin d'argent , je ferai » prendre à Munich les arrangemens convenables » pour qu'on vous en envoie. »
Cette lettre fut, ou interceptée , ou remise à l'Electeur par toute autre voie ; ( F. Ecrits orig, t. 2 , dernière lettre et note ) et il vit enfin tout ce qu'on devoit craindre d'un homme qui porloit à ce point l'art d'échaufï'er les conjurés et de leur souffler son enthousiasme. 11 établit alors une commission secrète pour recevoir de nouvelles dépositions. Le Conseiller Aniique Utzschneider , et M. Griiinberger de t^cadémie des Sciences , connus aussi pour avoir quitté l'IIluminisme depuis àeuTi ans , furent mandés pour faire leur déposition. Le Prêtre Cosandey fut de nouveau appelé avec eux. Leur déclaration commune remettroit sous les yeux du lecteur une grande partie de ce que nous avons déjà vu , soit dans celle de M. Renner , soit dans le code des Illuminés , sur la manière dont la Secte s'est emparée des Loges maçonniques , pour s'en approprier les revenus , pour fournir aux frais de ses voyageurs et pour multiplier ses élèves. On y verroit de plus la même marche dans l'art des Frères scrutateurs , les mêmes sermens , le même almanach , le même chiit're, pour les premiers grades. Les déposans n'avoient pas attendu d'arriver à celui des mystères, pour quitter l'Ordre. Les principes qu'ils y avoient reçus n'en sont que plus remarquables. Je me borne à traduire cette partie de leur témoignage coanne souverainement importante. Sur cette partie môme , j'atuois peut-être dii me couteiiier
i88 Conspiration des Sophistes d'observer combien cette nouvelle déclaration est d'accord avec celles qu'on a de'jà lues; mais d'un autre côté , les répétitions mêmes sur des objets de cet intérêt sont peut-être le droit du lecteur , parce qu'elles renforcent les preuves par le nombre , la qualité et l'uniformité des témoins qu'elles lui font entendre.
DÉPOSITI ON juridique faite en commun par Je Conseiller AuHque Utzschneider , le Prêtre Gosandey, et V Académicien Griimberger, le 9 Septembre 1785.
Principes « Chez les Illuminés , l'obiet des premiers minés sni." gratlcs est tout-a-la-iois de former leurs jeunes v:.nt les „ ^ens , ct d'êtrc instruits à force d'espionnage posan,. » "G tout cc qiu sc passc. ( Und zugleich zur » aushundschajtung aller sachen. ) Les Supé- « rieurs cherchent à obtenir de leurs inférieurs » des actes diplomatiques , des documens , des » titres originaux. Ils les voient toujours avec w plaisir se livrer à toute sorte de trahison, par- » tie pour profiter eux-mêmes des secrets trahis , » partie pour tenir ensuite les traîtres mêmes dans r^ une crainte continuelle , en les menaçant de » découvrir leur trahison , s'ils venoient à se » montrer revêches. — Oderint dùm metuant « ( qu'ils haïssent , pourvu qu'ils craignent ) ; î> voilà le principe de ce gouvernement.
» Les Illuminés de ces premiers grades sont * élevés d'après les principes suivans :
» i.° L'Illuminé qui veut arriver aux plus T hauts grades , doit être libre de toute religion. » Der illuminait . der in die hœhern grade » hommen will , mii.ss çon aller religion frey » seyn. — Car un religionnaire , disent-ils , c'est . » à -dire tout homme qui a une religion , 51 ne sera jamais élevé aux plus hauts grades.
DE l'Lmpiété et de l'Anarchie. 189
2.° ïje patet exitus , ou bien la doctrine du suicide est exprimée ici presque dans les mêmes termes que dans la déposition précédente ; et les déposans continuent :
)' 3.° L'Objet ou le but sanctifie les moyens, » Der zweck heiligt die rnittel. — Le bien de » rOrcire justifie les calomnies , les empoisou- » nemens , les meurtres , les parjures , les tra- » bisons , les rebellions; bref, tout ce que les » préjugés des hommes appellent crime.
» 4'° li f^ut être plus soumis aux Supérieurs » de rilluminisme , qu'aux Souverains ou Ma- » gislrats qui gouvernent les peuples. Celui qui » donne la préférence aux Souverains ou Gou- » verneurs des peuples , ne vaut rien pour nous. » Volte iemand den Regenten mehr anhœngen , » so tauo't er nicht fur uns, -- Il faut sacri- » fier a nos Supérieurs , honneur , fortune , » vie. Les Gouverneurs des peuples sont des » despotes , lorsqu'ils ne sont pas dirigés par )i nous. Us n'ont aucun droit sur nous , hommes » libres. Sie haben hein recht liber uns , freye 3) menschen,
» En Allemagne , il ne doit y avoir qu'un » ou tout au plus deux Princes , disoit le Mar- » quis de Gonstanza. — Il faut que ces Princes » soient illuminés , et tellement conduits par nos » adeptes , et tellement environnés d'eux , qu'au- » cun profane ne puisse approcher de leur per- » sonne. Il ne faut donner les grandes et les » moindres charges de l'État qu'à des membres » de notre Ordre. Il faut faire le bien de l'Ordre , » quand même il seroit contraire à celui des » Souverains. Ailes was das beste des ordens » befœrdert , muss man thun , wenn es gleich » dem besten der Regenten zuwider lauft, n II faut aussi que les Souvejrains passent par
1 90 Conspiration des Sophistes j) les grades iiiférieurs de l'Ordre , ils ne doî- » vent être promus aux plus hauts , que lors- » qu'ils ont Lien saisi les bons desseins de l'Ordre, » dont tout le but est de délivrer les peuples )) de l'esclavage des Princes , de la INoblesse » et du Clergé , d'établir l'égalité des condi- » lions, de religion, de rendre les homiries » libres et heureux. — Avons-nous une fois en » Bavière six cents Illuminés , personne n'est )) plus en état de nous résister. »
J'ai promis quelques réflexions sur cet article ; je les ferai pour ceux qui se hâteroient de le saisir pour en conclure que, loin de vouloir détruire tout gouvernement, toute société civile, les Illuminés necherchoient au contraire qu'à réunir toute l'Allemagne sous im même gouvernement, (a) C'étoit là sans doute ce que les déposans avoient appris à leur école , mais observons qu'aucun de ces déposans n'est encore parvenu aux grades des mystères. C'est dans celui d'adepte qu'ils auroient vu se dévoiler plus clairement le projet d'en venir à la destruction totale de la société cwile. Là, le Hiérophante Illuminé ne dit plus : Il ne faut en Allemagne qu'un seul Prince on qu'une Nation ; là , il dit : Les Princes et les Nations disparotiront de dessus la terre , et tout père sera comme Abraham , le Prêtre , le Souverain absolu de sa
(a)C'estprecisëmentlà ce que leslllummes voudroient encore nous faire croire pour diminuer Vliorreur de leur complot absolument anti-social. C'est même là ce qu'ils viennent nous dire en Angleterre, pour diminuer l'impression que pourroieut faire nos Mémoires sur leur secte. Je ne sais quel est le souffleur de ceux qui accréditent cette illusion ; mais quand mem*' ce seroit le sieur Bœttige , fameux chez les Illuminés d'Allemagne, je redouterois peu ses argumens. Que les Lecteurs rapprochent ses preuves et les miennes j je n'eu demande pas davantage.
DE l'Impiété et de i/Anarchie, 191
famille; et la raison sera Je seul code de Vhomme. Là , il dit encore formellement que les sociétés secrètes sont destinées à produire cette révolution, et que c'est là un des grands secrets de son UUm minisme. C'est là enfin que se voient jusqu'à l'évidence , et le projet de ramener les hommes à la Tie ^Q\-àii%^\)X patriarcale ^ à la vie nomade , sau" cage , et la déclaration expresse que la chute originelle des hommes est leur réunion en société civile. Tout ce que déposent ici Messieurs U/zschneider , Cosandey et Grûmberger , est donc vrai pour leur grade ; c'est-à-dire il est vrai que c'est là réellement ce qu'on leur disoit aux grades d'Illuminés mineur et majeur. Il peut même être vrai que les Illuminés ne cherchent d'iibord qu'à détruire les petites principautés d'Allemagne , pour les réunir en une seule ou en deux tout au plus ; mais ce qu'ils doivent faire du dernier Prince et de la nation allemande , et de toutes les nations , ne s'en manifeste pas moins , quand le moment du grand secret arrive. Alors il en est de cette principauté unique comme de leur religion. Nous les voyons en effet parler ici de rappeler le monde à Vunité de religion , comme à Vunité ou à ['égalité de condition ; mais ne disentils pas aussi , que pour arrivera leur dernier secret, il faut commencer par être dégagé de toute religion ? Cet objet de réduire l'Allemagne à un seul Prince , n'est donc évidemment qu'une pierre^ d'attente ; et il en est de même du projet de gouverner eux-mêmes tous les Princes. Lorsque le temps arrive, tous ces projets se changent pour les adeptes en celui de ne plus souffrir d'Etat , de Prince et de Gouvernemens civils sur la terre.
Dès le grade même de nos trois déposans , il est aisé de voir comment la secte les prépare à ce dernier secret , lorsqu'à ce prétendu projet d'un
1 Q2 Conspiration des Sophistes
seul Etat en Alleuiagiie , elle ajoute cette leçon que nous avons déjà trouvée dans la première déposition , et qu'on voit repaioitre ici en ces termes :
« 5.° L'amour de la patrie est incompatible » avec les objets d'une éiendiie immense , avec j> le but ultérieur de l'Ordre ; et il faut brûler » d'ardeur pour ce but. » Fûrsten und Vaier-^ landsliehe wiedtrsprechen den weit anstehenden gesLchts punct des orders. — Man muss glûiien fur den zweck.
Dans ces i^rades auxquels sont parvenus les dé' posans , nous l'avons vu aussi ; on leur parle sans cesse de ce but , mais on ne leur dit point ce qu'il est. Ils conviennent eux- mêmes ne pas le connoîlre ; pour le voir se dévoiler , ils savent qu'il faudroit arriver à des grades plus hauts : c'est donc , contre leur déclaration même , que nous le bornerions à ce qu'on leur a dit de l'unité d'Etat et de Religion à établir en Allemagne. Et comment d'ailleurs l'amour de la patrie, ou l'amour national et celui du Souverain, seroient-ils incompatibles avec le vœu de réunir une grande Nation sous un seul Prince ? Voulez-vous la trouver cette incompatibilité de l'amour patriotique ou national avec les projets bien plus vastes de l'IlkH minisme ? Arrivez au moment oii la secte redoublant ses blasphèmes contre l'amour de la patrie , déclare si positivement a ses adeptes que les 50ciêtés secrètes sont établies pour faire disparoître de dessus la terre les Princes , les Nations, et que c'est là ?jn de ses grands mystères. C'est là aussi le complot qu'il faut dévoiler aux peuples ; c'est là ce que les artifices des Illuminés et ce que leurs succès auprès de certains journalistes eu Angleterre même , nous obligent de répéter au milieu d'une Nation , dont la ruine aujourd'hui
est
DE l'Impiété et de l'Anarchie. 193
est devenue le principal objet de la secte. — Reprenons la déclaration de nos témoins :
« Les Supérieurs de riUuminisme doivent être » regardés comme les plus parfaits , les plus éclair » rés des hommes ; il ne faut pas même se per- » mettre des doutes sur leur infaillibilité ; an » deren untruglichkeit mnn nie zweijeln dûrfe^
» C'est d'après ces principes moraux et politi- « ques , que les Illuminés sont élevés dans les î> grades inférieurs ; et c'est d'après la manière » dont ils les saisissent ou se montrent attachés » à l'Ordre , ou capables de le seconder , qu'ils » sont admis à ses premiers emplois.
» Ils font tous les efforts possibles pour que » toils les bureaux des Postes , en tout pays , ne » soient confiés qu'à leurs adeptes. Ils se vantent » aussi de posséder l'art d'ouvrir les lettres et de » les refermer , sans qu'on s'en aperçoive.
» Ils nous faisoient répondre par écrit aux ques- » tions suivantes : Comment seroit - il possible » d'introduire en Europe un régime de mœurs » ou un gouvernement commun , et quels en » seroient les moyens ? La Religion Chrétienne » seroit-elle nécessaire pour cela ? Faudroit-il » employer la révolte pour y arriver ? etc.
» On nous demandoit aussi à quels Frères nous » aurions le plus de confiance , dans le cas d'un » projet important à remplir, — et si nous étions 3> disposés à donner à l'Ordre droit de vie et de » mort , le droit du glaive 5 /W^/a<iiï.
» D'après celte doctrine des Illuminés , et par » leurs actions , leur conduite , leur encoura- » gement aux trahisons , pleinement convaincus « des dangers de leur secte , Nous , le Conseiller » Aulique Utzschneider , et\el?rêtre Di//is ^ sor- )) tîmes de leur Ordre. Le professeur Grilmber- » ger , le Prêtre Cosandey , Renner et Zaupjhr^ Tome IV. N
194 Conspiration des Sophistes
» en firent autant , huit jours après , quoique leS » illuminés cherchassent à nous tromper honteu- )) sèment , et nous assurassent que Son Altesse i> Electorale étoit un de leurs membres. Nous » vîmes clairement qu'un Prince connoissant son » propre intérêt , et tout occupé de soins pa- » ternels pour ses sujets , ne soufFriroit jamais » cette secte , répandue presque par-tout , sous » le nom de Franc-Maçons ; parce qu'elle sème » la division , la discorde entre les pères et les » enfans , entre les Princes et les sujets , et entre » les amis les plus sincères ; — parce que dans » des circonstances importantes , elle feroit régner » la partialité dans les tribunaux de justice et » dans les conseils, en préférant toujours l'intérêt » de son Ordre à celui de l'Etat, et le bien de ses » adeptes à celui des profanes. L'expérience nous » avoit convaincus qu'elle viendroit à bout de » corrompre toute la jeunesse Bavaroise. Les » marques presque générales de ses élèves , étoient » l'irréligion , la dépravation des mœurs, la dé- » sobéissance au Prince , à leurs parens , la né- » gligence des études les plus utiles. Nous vîmes » que les suites fatales de l'Illuminisme , seroient » d'établir une méfiance générale entre le Prince » et ses sujets , le père et ses enfans le , Ministre ï) et ses secrétaires , entre tous les divers Tribu- » naux ou Conseils. — Nous ne fûmes point ef- » frayés de cette menace souvent répétée : aucun » Prince ne peut mettre à l'abri celui qui nous » trahit. Nous abandonnâmes , l'un après l'autre , » cette Secte , qui , sous des noms divers , selon » que nous l'assuroient ces Messieurs , nos anciens » confrères , doit s'être déjà fort étendue en Italie » et spécialement à Venise , en Autriche , en » Hollande , en Saxe , sur le Rhin , sur-tout à » Francfort , et même jusqu'en ArAérique* ~ Les
DE l'Impiété et de l'Anarchie. 195
» Illuminés se mêlent autant qu'ils peuvent des » affaires d'Etal , et suscitent des troubles par-tout » 011 le bien de leur Ordre l'exige. »
Ici se trouvoient les noms de plusieurs //im;Z>/<?^, de plusieurs Supérieurs , et de quelques-uns des membres les plus actifs ; une seconde liste offroit le nom de divers autres, qui , sans connoître encore le but de l'Ordre , étoient cependant fort zélés enrôleurs ; mais le gouvernement a jugé à propos de garder les deux listes secrètes. La déposition continue :
« Nous ne connoissons point les autres Ini>i- » sibles , qui vraisemblablement sont des chefs » plus élevés encore.
» Après notre retraite, les Illuminés nous ca- » lomièrent par-tout de la manière la plus infâme. » Leur cabale nous faisoit débouter de toutes nos » demandes; ils nous rendirent odieux et suspects » à nos Supérieurs ; ils portèrent la calomnie au » point de répandre sur un de nous le soupçon » d'un assassinat. Après une année entière de ces » persécutions , un Illuminé vint représenter au » Conseiller Aulique Utzschneider , que l'expé- » rience devoit l'avoir assez convaincu qu'il étoit » par -tout persécuté par l'Ordre , et que sans » recouvrer sa protection il ne réussiroit dans » aucune de ses demandes ; mais qu'il pouvoit » encore revenir sur ses pas. »
Ici se termine la déclaration signée par les trois déposans. A la suite de leur signature , on lit : Qu'appelés séparément par le Commissaire , et lecture faite à chacun de cet acte , ils en affirmèrent de nouveau , avec serment , la vérité , comme témoins, le 10 Septembre 1785. J'abandonne au lecteur le soin de méditer la nature et la force de ces premières preuves acquises contre rilluminisme , et je passe aujt découvertes qui