Tome I. ' A
2 Conspiration des Sophistes
d'Alembert , l'agent le plus riis€ ; Frédëiîc , le protecteur et souvent le conseil ; Diderot, l'enfant perdu.
Toltoirc. Lepremier deces conspirateurs, Marie-François Arouel , étoit né à Paris le 20 février 1 694 ; fds d'un ancien notaire au Châtelet , la vanité changea son nom en celui de Voltaire ^ qu'il trouva plus noble , plus sonore , mieux fait pour soutenir la réputation k laquelle il visoit. Nul homme en effet n'avoit encore paru avec tajot de talens et avec tant dWdeur pour dominer dans Tempire des lettres. La gravité des mc^urs , l'esprit de méditation 5 le génie des discussions et des profondes recherches , malheureusement ne furent pas au nombre de ces dons que la nature lui avoit départis. Plus malheureusement encore il trouva dans son cœur toutes les passions qui rendent les talens nuisibles. Dès sft tendre jeunesse l'usage qu^'il en fit , annonça qu'il les tourneroit tous contre la religion.
Voltaire étoit encore simple étudiant de rhéto^ rique au collège de Louis-k-Grand , et déjà il avoit mérité de s'entendre dire par le jésuite le Jaj 5 son professeur : Malheureux ! ta seras le ■porter-étendard de Vimpiétc* ( Vie de Volt. édit. de Kell , et Dict. hist. de Feiler. ) Jamais oracle ne fut accompli plus littéralemeut.
A peine sorti du collège y Voltaire ne vit plus , n'aima plus que la société des hommes qui pouvoient fortifier ses penchans à l'incrédulité , par la corrupticMi des mœurs. Il vécut surtout dans celle de Chaulieu , l'Anaeréon du jour , le poète des voluptés , et dans celle de quelques épicuriens qui tenoient leurs séances à Thôtel de Vendôme. Il débuta par des satires qui déplurent au gouvernement ; par des tragédies qui n'auroient annoncé que l'émuki de Corneille , de Racine et
DE L*lMPlÉtÉ. Cliap. L 3
de Créblllon , si dès-lors il ne se fut montre aussi celui de Celse , de Porphyre , et de tous les ennemis de la P^eligion. Dans un temps où la licence des opinions trouvoit encore des obstacles en France , il crut devoir chercher un asile en Angleterre. Il y trouva des hommes que les productions de Shaftsbury , commentées par Bolingbroke, avoient formes au déisme. Il les crut pliilor sophes ; il se persuada que les Anglois ne connoissoient et n'estimoient que ces sortes de philosophes. S'il ne se trompa pas alors , les temps ont changé en Angleterre. Tous ces sophistes qu'il célèbre comme faisant la gloire de la Grande* Bretagne , y sont plus oubliés et méprisés que lus. Les GoUius et les Habbes sont mis à Londres à côté de Thom. Payne , par ceux qui en connoissent encore le nom ; le bon sens de TAnglois ne lui permet guères de haïr la religion et de faire parade d'impiété. Avec sa tolérance et l'étonnante variété de ses symboles , rien ne lui paroît moins digne du philosophe que l'airectation de nos sophistes ou la haine, du Christianisme, et surtout que des conjurations pour le détruire.
On dit que le philosophisme étoit né Angleterre ; je ne saurois souscrire à cette proposition. Le philosophisme en général est l'erreur de tout homme qui , réduisant tout à sa propre raison ^ rejette , en fait de religion , toute autre autorité que celle des lumières naturelles *, c'est Terreur de tout homme (jui dèi-'lors se refuse à tout mys^ 1ère inconcevable à sa raison ; de tout homme qui , rejetant la révélation , renverse de fond en comble la religiou chrétienne , sous prétexte de maintenir la liberté , les droits de la raison , et Tégalité de ces droits d^ins cUaqne homme.
Cette erreur peut faire secte ; l'histoire des Jacobins anciens d<^montre que la secte existoit
.'4 Conspiration des Sophistes
ilepuis long-temps ; mais elle étoit rentrée (îanS les clubs souterrains a l'époque où Voltaire parut»
Celte en-eiir peut être celle de quelques indi^ vidus. Il en avoil paru plusieurs de cette espèce "dans les deux derniers siècles. De Luther et de Calvin il s'éloit formé un nombre prodigieux de sectes ) qui aitaquoient chacune quelque partie ties anciens dogmes du Christianisme. Il s'éleva «nfin des hommes qui , les attaquant toutes , ne voulurent rien croire. On les appela d'abord libertins ; c'étoit le seul nom qu'ils méritassent.
Voltaire aurait trouvé partout quelques-uns de ces hommes ; il en avoit trouvé surtout à Paris ^ sous la régence du duc d'Orléans , qui fut luimême un monstrueux libertin , mais qui , sentant au moins le besoin que l'état avoit de la religion , ne permettoit pas que le Christianisme fut impunément attaqué dans les écrits publics.
Ce fut en Angleterre , il est vrai , que par leur Collins et leur Hobbes les libertins commencèrent à se donner un air de philosophes et à prendre le ton d être penseurs ; ils le prirent dans quelques productions impies , qui dans le reste de la chrétienté n'aUroient joui ni de la même publicité ni de la même impunité. Mais il est aussi vrai de dire que Voltaire auroit été partout ce qu'il devint en Angleterre ; il l'auroit été au moins partout 011 des lois peu répressives lui auroient permis de suivre le penchant qu'il avoit à tenir tous les sceptres de l'opinion et de la gloire dans l'empire des sciences et des lettres.
Il ne lui étoit pas donné d'atteindre à la réputation des Bossuet ^ des Pascal , et de tous les génies qui sétoient distingués dans la défense de la religion ; il n'aimoit pas leur cause ; il jalousa le!ir gloire ; il jalousa celle de leur Dieu même. Résolu de conil^atCre son empire, il voulut êae.
DE l'Impiété. CJwp. L S
au moins le premier dans celui des philosophes , cl il y réussit. Mais il falhil, pour lui dormer ce rang , dénaturer Tidée même de la philosophie et la confondre avec l'impiété. Voilà ce qui dicta à Voltaire le projet de renverser la religion. Cependant l'Angleterre fut le lieu où il crut reconnoître la possibilité du succès. Coudorcet devenu son adepte , son confident , sou historien et son panégyriste 5 nous l'assure du moins en ces termes, positifs : Ce fut là , ce fut en Angleterre , que Voltaire jura de consacrer sa vie à ce projet , et il a tenu parole ( Vie de Volt. édit. de Kell. )
De retour à Paris , vers Tan 17^ , il s'en çachoit si peu , il avoit déjà publié tant d'écrits contre le Christianisme, il se flattoit si bien de pouvoir l'anéantir, que M. Hérault , lieuteuant de police , lui reprochant u» jour son impiété , et ajoutant : Vous avez beau faire , quoi que vous écriviez^ vous ne viendrez pas à bout de détruire la religion chrétienne^ Voltaire ri'hésita pas à répondre : Cest ce que nous verrons» ( Ibid. )
Ce vœu se fortifiant par les obstacles , VoltaÎBe ne fit que se roidir \ il crut voir tant de gloireau succès , qu'il eût voulu ne la paitager avec personne. « Je suis las , disoit-il, de lenr entendre » répéter que douze hommes ont sufli pour établir ji> le Christianisme , et j'ai envie de leur prouver » qu'il n'en faut qu'un pour le détruire. » ( Ibid, ) En disant ces paroles, que Condorcet répèle avec complaisance , la haine Taveugloit au point de ne pas réfléchir que le génie du singe destructeur ou du méchant jaloux, brisant les chefs-d'œuvre > les monumens de l'art, n'égale pas la gloire de les avoir produits ; que le soi)hisle élevant la poussière , assemblant les nuages , rappelant les ténèbres , n'arrive pas au Dieu de lumière ; qu'il ne faut , pour séduire les hommes , rien moins
6 Conspiration DES Sophistes
que la sagesse , les merveilles et les vertus des Apôtres qui les sanctifièrent.
Quoique le grand objet de Voltaire se bornât à détruire , et quelque prix qu'il rait à la gloire de détruire à lui seul la religion chrétienne , il n'en crut pas moins dans la suite devoir se donner des coopérateurs. Il craignit même que réclat de son projet ne nuisit à Texécution , et résolut d'agir en conjuré. Déjà ses productions nombreuses , impqes ou obscènes , lui avoient formé des admirateurs. Ses disciples déjà , sons le nom de philosophes , aimoient à faire sentir leur mépris et leur haine pour celui de chrétien. Il regarda autour de son école , distingua d'Alenibert et en fit le premier confident de la nouvelle marche qu'il crojoit devoir suivre dans sa guerre contre le Christ. D'Alembert méritoit cette distinction.
P'Aiem- ^^ Voltaire étoit fait pour jouer le rôle d'Agahen. memnon dans une armée de sophistes conjurés , d'Alembert pouvoit en quelque sorte leur fournir im Ulysse. Si la comparaison est trop noble , on peut y suppléer par celle du renard. D'Alembert en eut toute la ruse , toutes les allures , jusqu'au clapissement. Bâtard de Fontenelle , d'autres disent du médecin Astruc , il ne sut jamais lui-même quel étoit son père. La chronique du jour pouvoit lui en donner autant que les scandales de sa mère en SLipposoient. Claudine-Alexandrine Guérin de ïenci« 5 religieuse an monastère de Montfleury en Dauphiné , eïi«uite dégotilée des vert (i s de son état , et eniiti apostate , s'^toit fait à Paris une société de certains jgens de litres qut^lle appeloit ses bétes» ( Dict. bist. ) Ce fui de ses incestes avec qnelqtvuire de ces l)étes que naquit d'Alembert. Pour cacher et la hont« et le double crime de sa naissance 5 sa mère le relégua parmi
DE l'Impiété. Chap, T. 7
les enfans trouvas. H fut d'abord îîppelé Jean le Rond j du nom de Toratoire où on raroit trouve^ sur le seuil de la porte , enveloppé de langes , dans la nuit du 1 6 au 17 novembre 1 7 1 7»
Elevé d'abord par les charités de l'Eglise , d'AIembert ne tarda pas à la punir des soins qu'elle avoit pris de son enfance. Sa jeunesse fut celle d'un temps oii Voltaire commençoit à faire des partisans à rincrédulité. Avec quelques secours pour son éducation , il fit tout ce que font tant de jeunes gens , qui trouvent des délices à se nourrir furtivement des ouvrages écrits contre une religion dont ils aiment peu à connoître les preuves. Il fit surtout ce que font les enfans médians , qui se plaisent à déchirer un maître qui les gêne..
Avec ces dispositions du cœur et de l'esprit ,. d'AIembert fut bientôt disciple de Voltaire. La^ conformité de leur penchant pour l'incrédulité , et leur haine commune pour le Christ , compensèrent la différence des caractères et Fimmense intervalle des talens.
Voltaire éloit bouillant , colère et impétueux ; d'AIembert réservé , froid , prudent et astucieux. Voltaire aimoit Féciat ; d'AIembert se cachoit pour n'être qu'aperçu. L^m ne dissimuloit que malgré hii , en chef qui doit masquer ses batteries; il anroit mictrx aimé , comme il s'en explique luimême , faire a la religion une guerte ouverte , et mourir sur un tas dç chrétiens 5, qu'il appelle higots immolés à ses pieds » ( Lettre de Voltaire à d'Akmbert, du 29 avril 17G1. ) L'autre dissim!ik)it par instinct. La guerre qu'il fàîsoit éloit celle dW dcmî-clief , qui rit derrière ses buissons , de voir tniphcr ses ermemis les mis après les autres dans les pièges qu'il a teuclus. ( P^ofejs^ surcoût lu lettre 1 00 de a\ileinberl , 4 "^^'* < 7^^"^
8 Conspiration des Sophistes
Avec tous les talens et tout le goût de la belle littérature , Voltaire étoit presque nul pour les mathématiques. Celles-ci furent pour d'Alembert le seul titre à sa réputation : sur tout autre sujet il est maigre , précieux , entortillé ; il est par fois bas et ignoble , autant que Voltaire est coulant , noble , facile , riche et élégant , quand il veut l'être. D'Alembert méditant un sarcasme ou un« épigramme , ne Ta pas encore aflilée , que la plume courante de Voltaire en a parsemé des volumes.
Hardi jusqu'à l'impudence , Voltaire brave , nie 5 affirme , invente, contrefait l'écriture , les Pères 5 l'histoire ; appelle également le oui , le non ; frappe partout également , peu lui importe pourvu qu'il ait blessé. D'Alembert , sur ses gardes , prévoit une réplique qui pourroit le compromettre ; il marche enveloppé de nuages , et toujours de côté , de peur qu'on ne sache oià il tend. Qu'on l'attaque , il s'enfuit , il dissimule toute réfutation ; il aime mieux paroître n'avoir pas combattu qu'ajouter au bruit de sa défaite. Voltaire ne demande qu'à connoître ses ennemis ; il les appelle tous. Cent fois défait , cent fois il revient à la charge. C'est en vain qu'on réfute l'erreur ; il la redit , la répète sans cesse ; il voit toute la honte dans la fuite , jamais dans la défaite. Après une guerre de soixante ans il est encore sur le champ de bataille.
Il faut à d'Alembert l'hommage des cotteries ; quarante mains qui applaudissent dans une enceinte académique font son Jour de triomphe. Il faut à Voltaire toutes les trompettes de la renommée ; de Londres à Pétersbourg, de Bostoix à Stockolm, ce n'est pas assez pour sa gloire.
D'Alembert enrôle autour de lui , il forme , il initie les adeptes secondaires , dirige leurs mis-
DE l'Impiété. Chap. L 9
sîons 5 et entretient les petites correspondances. Voltaire appelera contre le Christ les rois , les empereurs , les ministres , les princes ; son palais est la cour du sultan de l'incrédulité. Parmi ceux qui lui rendent hommage et qui entrent le plus avant dans ses complots , l'histoire doit enfin distinguer ce Frédéric , qu'elle n'a fait encore connoître que par des titres ù la gloire des rois , ou conquérans ou administrateurs.
Dans ce Frédéric II , dont les sophistes ont Frédcrle fait le Salomon du Nord 5 il y avoit deux hommes^ JJun est ce roi de Prusse , ce héros moins digne de nos hommages par ses victoires et sa tactique au champ de Mars , que par des soins consacrés à donner à ses peuples , à l'agriculture , au commerce 5 aux arts une nouvelle vie , à expier en quelque sorte , par la sagesse et la bienfaisance de son administration intérieure , des triomphes peut-être plus éclatans que justes. L'autre est le personnage qui pouvoit le moins s'allier à la sagesse et à la dignité d'un monarque , le pédant pliilosophe , l'allié des sophistes , l'écrivailleur impie , l'incrédule conspirateur , le vrai Julien du dix-huitième siècle ; moins cruel , mais plus adroit et tout aussi haineux ; moins enthousiaste et plus perfide que le Julien si fameux sous le nom d'Apostat.
Il en coûte à l'histoire de révéler ces ténébreux mystères de l'impie couronné ; mais il faut bien qu'elle soit vraie et qu'elle dise spécialement ici toute la vérité. 11 faut bien que les rois de la terre sachent la part qu'ont eue leurs collègues à la conjuration contre l'autel , pour qu'ils sachent d'oii vient la conspiration contre leur trône.
Frédéric eut le malheur de naître avec l'esprit dont il pouvoit le plus aisément se passer , avec
jo Conspiration des Sophistes
eekii de Gelse , et de toute Técole des sophistes, îl ii'eat auprès de lui ni des Tertulien ni des Justin capables d'éclaircir ses recherches sur la religion , et il s'entoura d'hommes qui ne savoient que la calojBnier. Encore prince royal , il étoit M]h en commerce de lettres avec Voltaire ; il disputoit déjà avec lui sur la métaphysique et ]a religion^ ïl ce croyoit d^jà grand philosophe , en mandant à Voltaire : « Pour vous parler avec » ma franchise ordinaire ^ je vous avouerai natu- » i^ilement ^ue tout ce qui regarde Vhomme Dieu 1» »e me pkît point dans la bouclie d'un philote sophe 5 qui doit être au-dessus des erreurs i» populaires. Lais^i au grajid Corneille , çieiix *» radoteur et tombé dans F enfance , le travail -» insipide de rimer l'imitation de J. C , et ne :» tirez que de votre propre fonds ce que vous o> avet à ntRis dire. On pent parler de fables , -y* mais seulement oomipe fables ; et je crois qu'il '» vaut mieux garder un silence profond sur les » faMes chrétiennes , canonisées par leur ancien- » iieté et par la crédulité des gens absurdes et » stmiides. » ( Lettre 53 ? <in 1 72e. )
Dé}à on voit par ses premières lettre , qu'avec le ridicule orgueil d'un roi pédant , il aura toute la mobilité et mcme toute l'hypocrisie des sophistes. Frédéric donne des leçons à Voltaire contre la liberté , quand Voltaire la défend ; ( Voyez leurs httresen 1737.) et quand Voltaire ne voit plus que Thomme machine ^ Frédéric ne Toit plus que Fhomme libre. ( Vo-yez sa lettre du aS septembre 1771.) Ici il soutiendra qu^il y a 'nécessairement «ne liberté , précisément parce que nous en avons tine idée œtle y (ibid.) et ailleurs il voudra l'homme toute matière , quoiqu'il n'y ait pas d'idée plus ténébreuse que celle de la matière libre et pensante , ergotisante >
même à ki feican de Fr43tMfk, ( Voyez m lettrt du 4 décembre i n^* ) I^ ^ repris Voltaire de sa dissioîitibtk)!! dans des Ijtmaftg^s dôftn^'«s à J. G. et ii oc jouçit pas d^ écrire trois ans phis tard : u Pottx moi j je tous avoa* { s'il faiu s'eiu^Iet »> sous la bannière du fknatktne ) q«« je n'en » ferfti Tian , et que je me conienteriii 4e <!mlï^ » po^er quelques psaumes pouT donœr î*enn« *» opiroon As mcn orthodoxie.... Sœraie eiieen- » soit les Pénaitai ; Cic^«*OH , qui n'^ftoit pas cre* >> dtile 9 ea faisait autanl -j il fout se prêter eu'x » fmitaisiefi d wn "peuple fotiie , pour éviter Iti » persécnikr» et le blÔMie. Car , après to«t , ce j) qu'il y a de plus désirable «n ce monde , c^est >> de vivre en paix. Faisons quelques sottises avec » les sots , pour airircT ài CBttip situation tran- » quille w. {tljCtlre du 6 janvier i 740. )
Ce n^éme Frédéric , panaçcant la haine de son maître , «ivoit ïiassi écrit que (a rçîigion chrétienne ne portait que des herbes venimeuses -, { 1 43 Lelt. à Voh. iOffl 17616). ) Et Voltaire l'avoit félicité d'avoir , par-dessias tous les princes , rame assez forte , le coup -d' œil assez juste , et d'être assez instruit pour savoir que depuis dinc^sept cents ans la secte chrétienne n'avoit jamnis fait que du mal, ( l^ettre du 5 avril 1767. ) On ne s'atlendoit pas qu'avec !« conp-^'o^l si juste , un roi si pliilosopbe fi*e trouvât obligé de combattre dans les autres ice cfu'il croyoit avoir si bl«n vu luimême. <J^u'oJi Use cftjneiidawt ce i|\i^il oppose aux Hiénies asfcc^'tions , quand il ix>ii.He le Système de la nature, a Qa [ikouiroit , nous dit-il , accuser » l'auteur de sécheresse d'esprit et surtout de » mMJbdr£6se , pwce qaV/ oaîx^mnie l-a religion * ç}hréièetm£^ en hmiiupwbanl des défauts quelle » liijL pas, Coinment pentrii dire avec vérité, » x:ouUiuifi Fr«'tléri( , que cette religion est cause
12 Conspiration des SonnsrEs
» de tous les malheurs du genre humain? Pour y» s'exprhuer avec justesse , il auroit fallu dire » simplement , que l'ambition et l'intérêt des » hommes se servoient de cette religion pour » toubler le monde et contenter les passions. Que » peut-on reprendre de bonne foi dans la morale » contenue dans le Décalogue ? N'y eût-il dans » l'Evangile que ce seul précepte : Ne faites pas » aux autres ce que vous ne voulez pas qu'on yi vous fasse , on seroit obligé de convenir que ce » peu de mots renferme toute4a quintessence de y> la morale. Et le pardon des offenses , et la » charité , et l'humanité ne furent-elles pas pré- » chées par Jésus , dans son excellent sermon de » la montagne? etc. » (Yoy. Examen du Système de la nature , par Frédéric , roi de Prusse , janvier 1770. )
Quand Frédéric écrivoit ces paroles , il n'avoit donc plus le coup-d^oeil assez juste pour voir que cette religion ne peut produire que de l'ivraie , et n'a fait que du mal. Mais par une contradiction plus étrange encore , après avoir si bien vu que cette religion chrétienne est loin d'être la cause de nos maux , il ne continue pas moins à féliciter Voltaire d'en être le fléau ; ( 12 août 1772.) il rien donne pas moins lui-même ses projets pour la détruire; ( 29 juillet 1775.) il n'en prétend pas moins que si elle est conservée et protégée en France , c'en est fait des beaux arts et des hautes sciences , et que la rouille de la superstition achèçera de détruire un peuple d^ ailleurs aimable et né pour la société* (Lett. à Voltaire, 00 juillet I774»)
Si le roi sophiste avoit été prophète , on voit par les événemens qu'il eût précisément annoncé le contraire, fl eût dit que ce peuple , d'ailleurs aimable et fait pour la société, épouvanteroit
DE l'Impiété. Chap. L i3
runirers par ses atrocités à riiistant même où il aiiroit perdu sa religion ; mais Frédéric devoit ^ comme Voltaire , être aussi le jouet de toute sa prétendue sagesse et de ses opinions. Il Tétoic même de toute son affection pour la philosophie : il eut bien des caprices et pour elle et contre elle. Nous le verrons un jour apprécier assez justement ses adeptes ; mais, au milieu de ses mépris pour eux , nous ne le verrons pas cesser de conspirer pour détruire 5 comme eux , la religion de Jésus-Christ.
La corre-spondance qui nous apprend si bien à connoître et ce roi adepte et Voltaire son idole , commence en 1736. Elle fut assidue le reste de leur vie , si on en excepte quelques années de disgrâces pour fidole. G^est là qu'il faut étudier l'incrédule et Timpie. Pour en jouer le rôle, Frédéric y dépose presque toujours celui de roi. Passionné pour la gloire des prétendus pliilosophes > plus encore qu'il ne fut jaloux de celle des Césars, pour égaler Voltaire , il ne dédaigne pas de s'en faire le singe. Poète sous-médiocre , métaphysicien subalterne, il n'excelle que dans deux choses , dans son admiration pour Voltaire , et dans son impiété quelquefois pire encore que celle de sou maître.
En faveur des hommages et du zèle de Frédéric , Voltaire crut devoir oublier tous ses caprices , tous les désagrémens qu'il en avoit reçus à Berlin , et jusqu'à ces coups de bâton que le sophiste desposte lui avoit envoyés à Francfort , par un de ses majors. Il étoit trop intéressant pour la secte d'avoir dans ses complots tout l'appui d'un adepte souverain. Nous verrons à quel point Frédéric les seconda ; mais pour sentir combien la haine qui dicta ses complots étoit commune à Frédéric et à Voltaire , il faut savoir de quels obstacles
f4 Cqnsphiation m$ Sophistes
elle sut triompher tUns Fim et dans l'autre; il faut entendre \ollâireltii-mt*me sur ce qu'il avoit €11 à soiiH'rir à Berlin* A peirre yavoit-il passé quelques années, qu'il écrivit à Mad* Denis , sa nièce et la couiideute dô ses^sccrsts : <« La Métri^ daos ses » préfaces vante son extrême félicité d'ctre auprès » -d'un grand roi , qui lui lit quelquefois ses vers, » et en secret il pleure arec moi ? il voudroit s'en 1^ retourner à pied : mais mdi , pfourquai suis-je 1» ici ? Je vais bien vous élonner : Ce la Métrie » est un homme sans conséquence , qui cause » familièrement avec le roi après la lecture. Il » me parle avec confiance. Il m'a juré qu'en par^ » ïant au roi ces jours passés de ma prétendue » faveur et de la jakrusie qu'elle excite ^ le roi » lui avoit répondit : J'aurai besoin de lui encore »> un au tout au plus. On presse l'orange et on * jette récotee. Je me suis fait répéter ces douces >ï paroles; j'ai redoublé mes iûterrogations , et »^ il a redoublé ses sermens.... J'ai fait ce que « j'ai cru pour ne pas croire la Métrie. Je ne y» sais pourtant. En relisant ses vera , ( du Roi ) » je suis tombé sur une épitre à U;n peintre nommé tt Père y qui est à lui ; eu voici les premiers vers z
Çhief s^tffaclé etdftrtiiit vron» (fe frjippef mes ye«ii \ ChtT Père , ton pinceau l'égale au rang des dieux.
» Ce Père est un homme (pi'il ne regarde pas ; T» cependant eesÈ le cher Père y c^eU un Dieu : » ïl poiïrroit bien en être autaïït de moi ; c'est-àï» dire pas gj'and'ebos^.rf.. Vcms imaginez bien » qneltes rélbxioi3S, quel i?ietf>tïf , qirel embarras ^ y* €fc piottr tout dire y. queè cbagiûit l'aveu de la ^> Métrie fait naître. » ( LeU* à Mad, Denis > Berlin y 3 sept* 1 7 5fi ^ )
Cette lettre fut suivie d'un^ seconde? ^ conçue en ces termes : « Je ne songe qn'à déserter houn nétôment y à pretrdre soin de ma saiïte , à vous
DEl'ImPIÉTÉj Chap. I. tù
$>- revoir, à oublier le rcve de trois artiteeSi Je y* vois bien qu'on a pressé l'orange , il faut penser » à sauver l'écorce. Je vais me faire , pour mon » instruction , un dictionnaire à Tubage des rois ; w Mo?i ami signifie mon esclaçe ; mon cher am.i » veut dire , vous m êtes plus qu indifférent* Eu-' w tendez par je vùus rendrai hatreux , je cous » souffrirai tant que j'aurai besoin de cous. Sou* » pez avec moi ce soir , signifie /<? me mocfuerai y* de cous ce soir* Le dictionnaire peut être long > » c'est un article à mettre dans Fencyclopédie.
*» Sérieuseûient cela serre le coeur. Tout ce » que ]Qx vu est-il possible ? Se plaire à mettra » mal ensemble ceux qui vivent avec lui î Dite k » un homme les cliQâes les plus tendres , et écrira » contre lui des brochures î Arracher un homm« » à sa patrie par les promesses les plus sacrées ^ » et le maltraiter avec la malice la plus ilaire I »> Que de contrastes ! Et c'est là l'homme qui » m'écrivoit tant de choses philosophiques ^ et que * j'ai pu croire philosophe 1 Et je l'ai appelé le » Salomon du Nord ! Vous sottvene2-vous de » cette belle lettre , qui ne vous ai jamais rassurée ? » Vous êtes philosophe , disoit-il, je le suis aussi. >» Ma foi, Sire, nous ne le somme» ni Tim ni » Tautre.» ( Lett. à la méme^ i8 décemh. i 702.)
Voltaire n'avoit jamais rien ilit de plus vrai^ Ni lui , ni Frédéric ne furent plûlow^phçs dans le sens qui devoit rester attaché à ce mot ; mais l'un et l'autre le furent au suprcuie degré , dan^ le scus que les conjurés y attachaient; dans celui d'une raison impie, dont» la baine du christi»' uisme est toute la vertu,
C6 fut \i la &ciite de cette dernière lettre qii« Voltaire quitta ftirtivement la cour de son dia** ciple , qui lit alors de Jui la ri.<4<^e de rEiu*ope* Pour oublier Toutrago, il u eut besoin que dit
i6 Conspiration des Sophistes
' Icinps qu'il lui falloit pour s'établir à Ferdey. ' Frédéric et Voltaire ne se revirent plus ; mais le premier n'en redevint pas moins le Salomon du Nord , et Voltaire en revanche n'en fut pas moins pour lui le premier philosophe de l'univers* Sans s'aimer davantage , ils furent de nouveau unis pour toujours par la haine du Christ , qui n'avoit pas cessé de leur être commune* La trame du - complot n'en fut ourdie qu'avec moins d'obstacles , et conduite avec plus d'intelligence , par le moyen de leur correspondance.
Diderot. Qnant à Diderot , il vola de lui-même audevant des conjurés. Une léte emphatique , iiri enthousiasme de pyihonisse pour ce philosophisme dont Voltaire a voit donné le ton , un désordre , dans ses idées pareil à celui du chaos , et d'autant plus sensible, que sa langue et sa plume snivoient tous les élans et toutes les secousses de son cerveau , le montrèrent à d'Alembert comme ua homme essentiel à l'objet de la conspiration* Il se .: l'associa pour lui faire ou laisser dire tout ce qu'il n'osoit pas dire lui-même. L'un et l'antre furent jusqu'à la mort toujours intimement unis à Vol^ taire > comme Voltaire le fut à Frédéric.
Si leur serment de détruire la religion chré--
tude et tienne avoit renfermé celui d'y substituer une
^f/'^h^ i'^ligion 5 une école quelconque , il étoit difficile
dujs leurs de réunir quatre hommes moins propres à s'ac-
opinions (jQixlej. gur ^^e pareille entreprise.
phllOSO- . Al' 1 A ^ 1 /-• «ri
phiquos. V oltaire eut bien voulu être déiste ; il le parut long-temps : ses erreurs rentraînèrent vers le spinosisme ; il finit par ne savoir quel parti prendre* Ses remords , si on peut appeler ainsi des doutes et des inquiétudes sans repentir , le tourmentèrent jusque dans ses dernières années. Il se tourna tantôt vers d'Alembert , tantôt vers Frédéric , ni , l'un ni l'autre ne purent le fixer. Il étoit presque . .• octogénaire.
DE l'Impiété. Chap. L 17
octogénaire , et se trouvoit encore réduit à exprimer ainsi ses incertitudes : c< Tout ce qui nous » environne est Tempire du doute , et /^ doute » est un état désagréable. Y a-t-il un Dieu tel » qu'on le dit , une ame telle qu'on l'imagine , » des relations telles qu'on les établit ? Y a-t-il » quelque chose à espérer après le moment de la » vie ? Gilimer dépouillé de ses états , avoit-il » raison de se mettre à rire quand on le présenta » devant Justinien ? Et Gaton avoit-il raison de » se tuer de peur de voir César ? La gloire n'est- » elle qu'une illusion ? Faut-il que Mustapha dans » la mollesse de son harem , faisant toutes les sotï) lises possibles , ignorant , orgueilleux et battu , » soit plus heureux s'il digère , qu'un philosophe » qui ne digère pas ? Tous les êtres sont-ils égaux » devant le grand Etre qui anime la nature? En )> ce cas l'ame de Ravaillac seroit-elle égale à )> celle d'Henri IV ? ou ni l'un ni l'autre n'auroit-il » d'ame ? Que le philosophe débrouille tout cela, » pour moi je n'y entends rien. » (^Lettre 179, 12 octobre 1770. )
D'Alembert et Frédéric pressés alternativement par ces questions , y répondoient , chacun à leur nicUiière. Le premier ne pouvant se fixer lui-même, confesse franchement qu'il ne lui a pas été donné de savoir y répondre. *< Je vous avoue, dit- il , » que sur l'existence de Dieu , l'auteur du Sys- » tème de la nature me paroît trop ferme et trop » dogmatique , et je ne vois en cette matière que » le scepticisme de raisonnable. Qu'en saisonsy* nous 5 est pour moi la réponse à presque toutes y> les questions métaphysiques ; et la réflexion qu'il » faut y joindre , c'est , puisque nous n'en savons » rien, qu'il ne nous importe pas sans doute d'ea » savoir davantage. » (Left. 36, an, 1770.)
Cette réflexioa sur le peu d'importance de toutes Tome L B
i8 Conspiration des Sophistes
ces questions , étoit ajoutée de peur que , toiTrmente par ses inquiétudes, Voltaire ne s'arrachât à im philosophisme incapable de résoudre ses doutes sur des objets qu'il ne s'accoutumoit pas à regarder comme indifl'érens pour le bonheur de rhomme. 11 insista , et d'Alembert aussi ; mais ce fut pour lui dire encore que c< non en métaphysique » ne lui paroissoit guères plus sage que oui , et » que le non liquet ( ou cela n'est pas clair ) est » la seule réponse raisonnable presqu'à tout. » ( Lettre 38 , ihid. )
Frédéric n'aimoit pas les doutes plus que Voltaire ; mais à force de vouloir s'en délivrer , il crut y avoir réussi. « Un philosophe de ma connoisî> sance , répondit- il , homme assez déterminé dans )v ses sentimens, croit que nous avons assez de » degrés de probabilité pour arriver à la certitude » que/705/ niortetn nihil est ( ou bien que la mort » n'est qu'un sommeil éternel); il prétend que 5) Fhomme n'est pas double , que nous ne sommes » que la matière animée par le mouvement : cet :» étrange homme dit qu'il n'y a aucune relation 5r entre les animaux et l'intelligence suprême. » (^Lettre du 3o octobre 1770. )
Ce philosophe si déterminé 5 cet homme si étrange , c'étoit Frédéric même. Il ne s'en cacha plus 5 et il écrivit d'un ton plus déterminé encore quelques années après : « Je suis très-certain qua « je ne suis pas double, de là je ne me considère y> que comme un être unique ( pour parler fran- :)^ çois , dites simple ) ; je sais que je suis un anilnal y> organisé et qui pense; d'oii je conclus que la « matière peut penser, ainsi qu'elle a la propriété » d'être électrique. » ( Lettre du 4 décembre 1775.)
Plus près de sa tombe encore , et toujours pour ÎQSpicer sa confiance à Voltaire , il lui écrivoit de
ï)Ë lImpiété. Chap, L ig
nouveau : « La goutte s'est promenée successive- » ment dans tout mon corps» Il faut bien que notre » frêle machine soit détruite par le temps qui » absorbe tout. Mes fondemens sont déjà sapés : » mais tout cela ne m'embarrasse guères. » ( Lettre du 8 ai^ril i 776.)
Le quatrième héros de la conspiration ^ le fa-» nieux Diderot , étoit précisément celui dont les décisions contre Dieu paroissoient à d'Alembert trop fermes et trop dogmatiques^ Diderot en revanche avoit bien des momens où , dans le même ouvrage, après avoir tranché contre les Déistes , il n'en tranchoit pas moins, tantôt en faveur des Sceptiques ou de l'Athée ^ tantôt contre l'Athée et contre le Sceptique. Mais , soit qu'il écrivît pour Dieu ou contre Dieu , Diderot paroissoit ignorer ces troubles et ces inquiétudes. 11 écrivoit franchement ce qu'il pensoit , au jour et au moment où il tenoit la plume, soit lorsqu'il écrasoU les Athées du poids de Vunivers , et que Vœil d'un ciron , Vaile d'un papillon sufïisoient pour lefi battre ( Voyez ses pensées philosophiques , N°. 20 ) ; soit quand tout ce spectacle ne le menoitpas même à l'idée de quelque chose de divin ( Code de la nature ) ^ et que cet univers n'étoit qu'un résultat fortuit du mous>ement et de la matière ( Pensées philos. N°. 21 ) : soit lorsqu'il ne falloit rien assurer sur Dieu , et que le Scepticisme en tout lieu , poui>oit seul se garantir des deux excès op-* posés ( idem, ]N°. 33 ); soit lorsqu'il prioit Dieu pour les Sceptiques , parce qu'il les voyoit tous manquer de lumières ( idem, N.° 22 ) ; soit enfin , lorsque pour faire un Sceptique, il falloit avoir la tête aussi bien faite que le philosophe Mon'» tagne. ( idem , N.° 28. )
On ne vit jamais d'homme prononçant et le pour el le contre d'un ton plus aflirmatif , qui sente
20 Conspiration des Sophistes
moins la gène, la conlrainte, le trouble, le remords . rinqiiiétiide. Diderot ne les connoissoit pas même lorsqu'il pronontoit hardiment qu'entre lui et son chien il ny a^oit de différence cjue Vhabit, (Vie de Sénèque, pag. ^'J']')
Avec ces disparates dajis leurs opinions religieuses 5 Voltaire se trouvoit im impie tourmenté par ses doutes et son ignorance ; d'Alembert un impie tranquille dans ses dômes et son ignorance ; Frédéric un impie triomphant ou croyant avoir triomphé de son igrrorance, laissant Dieu dans le ciel 5 pourvu qu'il n'y eût point d'ames sur la terre ; Diderot alternativement Athée , Matérialiste, Déiste et Sceptique, mais toujours impie et toujours fou , n'en étoit que plus propre à jouer tous les rôles qu'on lui destinoit.
Tels sont les hommes dont il importoit spécialement de connoîlre les caractères et les erreurs religieuses , pour dévoiler la trame de la conspiration dont ils furent les chefs , et dont nous allons constater l'existence, indiquer l'objet précis, développer les moyens et les progrès.