Mémoires. Publié avec préf., notes et tables
ANT que le Ciel m'avoit laissé dans M"ie Odde une sœur tendrement chérie, et qui m'aimoit plutôt d'un amour filial que d'une amitié fraternelle, sûr d'avoir dans son digne et vertueux époux un véritable ami, dont la maison seroit la mienne, dont les enfans seroient les miens, je savois où vieillir en paix. L'estime et la confiance qu'Odde s'étoit acquises, l'excellente réputation dont il jouissoit dans son état, me rendoient son avancement facile et assuré; et, n'eùt-il fait que Mémoires de Marmontel. III. i
conserver l'emploi qu'il avoit à Sauniur, ma petite fortune ajoutée à la sienne nous auroit fait vivre dans une honnête aisance. Ainsi, lorsque le monde et moi nous aurions été las, ennuyés l'un de l'autre, ma vieillesse avoit un asile honorable et plein de douceur. Dans cette heureuse confiance, je me laissois aller, com.me vous avez vu, au courant de la vie, et sans inquiétude je me voyois sur mon déclin.
Mais lorsque j'eus perdu ma sœur et ses enfans; lorsque, dans sa douleur, Odde, abandonnant une ville où il ne voyoit plus que des tombeaux, et, renonçant à son emploi, se fut retiré dans sa patrie, mon avenir, si serein jusqu'alors, s'obscurcit à mes yeux; je ne vis plus pour moi que les dangers du mariage, ou que la solitude d'un triste célibat et d'une vieillesse abandonnée
Je redoutois dans le mariage des chagrins do mestiques qu'il m'auroit été impossible d'essuyé sans mourir, et dont je voyois mille exemples mais un malheur plus effrayant encore étoit celui d'un vieillard obligé, ou d'être le rebut du monde, en y traînant une ennuyeuse et infirme caducité, ou de rester seul, délaissé, à la merci de ses valets, livré à leur dure insolence et à leur servile domination.
Dans cette situation pénible, j'avois tenté plus d'une fois de me donner une compagne, et d'ad-