LIVRE XVII
senter un billet. Ce billet fut reçu au moyen d'une planche qu'on étendit sur le fossé ; il étoit conçu en ces mots :
Nous avons vingt milliers de poudre; nous ferons sauter le château si vous n'acceptez pas la capitulation.
Signé : de Launey.
Elle, après avoir lu le billet, cria qu'il acceptoit ; et, du côté du fort, toutes hostilités cessèrent. De Launey cependant, avant de se livrer au peuple, vouloit que la capitulation fût ratifiée et signée à l'Hôtel de ville, et que, pour garantir sa sûreté et celle de sa troupe, une garde imposante les reçût et les protégeât; mais les malheureux invalides, croyant hâter leur délivrance, firent violence au gouverneur, en criant de la cour : « La Bastille se rend ! »
Ce fut alors que de Launey, saisissant là mèche d'un canon, menaça, résolut peut-être d'aller mettre le feu aux poudres. Les sentinelles qui les gardoient lui présentèrent la baïonnette; et, malgré lui, sans plus de précaution ni de délai, il se vit forcé de se rendre.
D'abord, le petit pont-levis du fort étant ouvert. Elle entra avec ses compagnons, tous braves gens, et bien déterminé à tenir sa parole. En le
2y6 MÉMOIRES DE MARMONTEI,
voyant, le gouverneur vint à lui, l'embrassa, et lui présenta son épée avec les clefs de la Bastille.
« Je refusai, m'a-t-il dit, son épée, et je n'acceptai que les clefs. » Les compagnons d'Élie accueillirent l'état-major et les officiers de la place avec la même cordialité, jurant de leur servir de garde et de défense; mais ils le jurèrent en vain.
Dès que le grand pont fut baissé (et il le fut sans qu'on ait su par quelle main), le peuple se jeta dans la cour du château, et, plein de furie, il se saisit de la troupe des invalides. Les Suisses, qui n'étoient vêtus que de sarraux de toile, s'échappèrent parmi la foule; tout le reste fut arrêté. Elie et les honnêtes gens qui étoient entrés les premiers avec lui firent tous leurs efforts pour arracher des mains du peuple les victimes qu'euxmêmes ils lui avoient livrées ; mais sa férocité se tint obstinément attachée à sa proie. Plusieurs de ces soldais à qui on avoit promis la vie furent assassinés, d'autres furent traînés dans Paris comme des esclaves. Vingt-deux furent amenés à la Grève, et, après des humiliations et des traitemens inhumains, ils eurent la douleur de voir pendre deux de leurs camarades. Présentés à l'Hôtel de ville, un forcené leur dit : « Vous avez fait feu sur vos concitoyens; vous méritez d'être pendus, et vous le serez sur-le-champ. » Heureusement les gardesfrançoises demandèrent grâce pour eux; le peuple