LIVRE X
essayé de peindre la douce égalité de ce caractère, toujours vrai , toujours simple , parce qu'il étoit naturel, éloigné de toute jactance, de toute dissimulation, mêlé de force et de faiblesse, mais dont la force étoit de la vertu, et la faiblesse de la bonté.
En le pleurant, j'étois loin de penser à lui succéder dans la place de secrétaire perpétuel de l'Académie Françoise. Je fus moi-même sur le point de le suivre au tombeau , frappé d'une fièvre maligne semblable à celle dont Bouvart m'avoit déjà sauvé, et dont il me guérit encore. Combien ne dois-je pas bénir la mémoire d'un homme à qui deux fois j'ai dû la vie, et qui, jusqu'à la défaillance de ses esprits et de ses forces, n'a cessé de donner les soins les plus tendres à mes enfans !
A peine étois-je en convalescence qu'il fallut aller donner à Fontainebleau le nouvel opéra que j'avois fait avec Piccini. Cet opéra étoit Didon. Comme il étoit tout entier de moi , je l'avois construit à mon gré; et, pour y faire faire un pas de plus à notre nouvelle musique, j'avois profité du moment où une marque de faveur que Piccini venoit d'obtenir avoit ranimé son génie. Voici ce qui s'étoit passé.
Cette année (1783), le maréchal de Duras, gentilhomme de la chambre en exercice, me de-
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manda si je n'avois licn fait de nouveau, et me témoigna le désir d'avoir à donner à la reine, à Fontainebleau, la nouveauté d'un bel opéra. « Mais je veux, me dit-il, que ce soit votre ouvrage. On ne vous sait pas assez de gré de ce que vous faites pour rajeunir les vieux opéras de Quinault. » Je reconnus à ce langage mon confrère à l'Académie, et ses anciennes bontés pour moi.
« Monsieur le maréchal, lui dis-je, tant que mon musicien Piccini sera découragé comme il l'est, je ne puis rien promettre. Vous savez avec quelle rage on lui a disputé le succès de Koland et d'Atys; ils ont réussi l'un et l'autre, et jusquelà le vrai talent a triomphé de la cabale; mais, dans VIphigénie en Tauride, il a succombé , quoiqu'il s'y fût surpassé lui-même.
K L'entrepreneur de l'Opéra, de Vismes, pour grossir sa recette par le concours des deux partis, a imaginé de faire jouter Gluck et Piccini sur un même sujet : il leur a fourni deux poèmes de VIphigénie en Tauride. Gluck, dans le poème barbare qui lui est échu en partage, a trouvé des horreurs analogues à l'énergie de son style, et il les a fortement exprimées. Le poème remis à Piccini, tout mal fabriqué qu'il étoit, se trouvoit susceptible d'un intérêt plus doux; et, au moyen des corrections que l'auteur y a faites sous mes yeux, il a pu donner lieu à une musique touchante. Mais, après