‹ Mémoires. Publié avec préf., notes et tablesChapitre 31 sur 182 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

de Massillon dans la prose, de l'éloquence de Viigile et de Racine dans les vers; l'effusion d'une âme sensible et l'intérêt qu'elle répand. Son style étoit grave, imposant, et n'étoit point aimable. On y admiroit tous les caractères d'une beauté virile; les femmes y auroient désiré quelques traits de la leur. Il avoit de l'ampleur, de la magnificence, jamais de la variété, de la facilité; jamais la souplesse des grâces; et ce qui le rendoit admirable quelques momens le rendoit fatigant et pénible à la longue. On lui reprochoit particulièrement d'épuiser ses sujets, et de ne rien laisser à penser au lecteur : ce qui pouvoit bien être en lui un manque de goût et d'adresse, mais ce qui n'en étoit pas moins un très rare excès d'abondance.

Dans un temps où j'aurois eu moi-même si grand besoin d'un censeur rigide et sincère, Thomas, bien plus jeune que moi, m'avoit pris pour le sien. Je le louois avec franchise et souvent même avec transport ; mais je ne lui dissimulois pas que j'aurois voulu dans son style plus de modulation, moins de monotonie. « Vous ne touchez qu'une corde, lui disois-je ; il est vrai qu'elle rend de beaux sons, mais sont-ils assez variés ? » Il m'écoutoit d'un air triste et modeste, et peut-être se disoit-il que ma critique étoit fondée ; mais l'austérité de ses mœurs avoit passé dans son élo-

Memoires de Marmontel. III. 9

(|ucncc; pour la rendre plus sou})le, il auroil craint de l'amollir.

Il ne tint pas à moi qu'il n'em[)io)'àt plus utilement les années qu'il donna au poème du czar. Je lui faisois voir clairement que ce poème manqueroit d'unité et d'intérêt du côté de l'action; et, en lui mettant sous les yeux tous les modèles de l'épopée : « Homère, lui disois-je, a chanté la colère d'Achille dans Vlliadc, le retour d'Ulysse à Ithaque dans l'Odyssée; Virgile, la fondation de l'empire romain; le Tasse, la délivrance de la cité sainte; Milton, la chute du premier homme; Voltaire, la conquête de la France par Henri de Bourbon, héritier des Valois. Vous, qu'allez-vous chanter? quel événement, quelle action principale sera le terme de vos récits? Vous raconterez les voyages du czar, sa guerre contre Charles XII, la désobéissance et la mort de son fils, les factions détruites dans ses Etats, la discipline militaire établie dans ses armées, les arts et les sciences transplantés dans son empire, la ville de Pétersbourg fondée au bord de la Baltique : et ce sont bien là les matériaux d'un poème historique, d'un éloge oratoire, mais je n'y vois point le sujet unique et simple d'un poème épique. « Il convenoit qu'il n'y avoit point de réponse à mon objection; mais, s'il n'avoit pas, disoit-il, une action dramatique à nouer et à dénouer, il avoit dans le czar un très

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