‹ Mémoires. Publié avec préf., notes et tablesChapitre 44 sur 182 · LIVRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XII

Dans une émeute populaire qu'excita la cherté du pain en 177^, le roi, qui avoit pour lui encore cette estime dont Maurepas étoit jaloux, lui donna toute confiance, et lui laissa tout pouvoir d'agir. Turgot n'eut pas la politique de demander que Maurepas fût appelé à ce conseil secret oîi le roi se livroit à lui, et, de plus, il eut l'imprudence de s'engager hautement à prouver que l'émeute étoit commandée. Le Noir, lieutenant de police, fut renvoyé sur le soupçon d'avoir été d'intelligence avec les auteurs du complot. 11 est certain que le pillage des boutiques de boulangers avoit été libre et tranquille. L'émeute avoit aussi une marche préméditée qui sembloit accuser un plan; et, quant au personnage à qui Turgot l'attribuoit, je n'oserois pas dire que ce fût sans raison. Dissipateur nécessiteux, le prince de Conti, plein du vieil esprit de la Fronde, ne remuoit au Parlement que pour être craint à la cour; et, accoutumé dans ses demandes à des complaisances timides, un respect aussi ferme que celui de Turgot devoit lui paroître offensant. Il étoit donc possible que , par un mouvement du peuple de la ville et de la campagne, il eût voulu semer le bruit de la disette, en répandre l'alarme, et ruiner dans l'esprit du roi le ministre importun dont il n'attendoit rien. Mais, qu'il y eût plus ou moins d'apparence dans cette cause de l'émeute, Turgot n'en

M K M () I R E s DE M A R M O N T E I.

put (loniiiT la preuve (pi'il avoit promise; ce faux pas décida sa tliute.

Maurepas fit entendre au roi cpie cette invention d'un complot cliimcMi(|uc n'étoit (|ue la mauvaise excuse d'un homme vain, rpii ne vouloit ni convenir ni levenir de son erieur; et (|uc, dans une place cjui demandoit toutes les précautions de l'esprit de calcul et toute la souplesse de l'espiit de conduite, une tète sj'stémati(|ue, entière et obstinée dans ses opinions, n'etoil pas ce qu'il lui falloit.

Turgot fut rcnvo yé (mai 1776), et les finances furent livrées à Clugnj', lequel parut n'être venu que pour y faire le dégât avec ses compagnons et ses lilles de joie, et (jui mourut dans le ministère, apics (piatre ou cinq mois d'un pillage impudent, ilont le roi seul ne savoit rien. Taboureau prit sa place, et, en honnête homme qu'il étoit, il s'avoua bientôt incapable de la remplir. On lui avoit donné pour second, sous le litre de directeur du Trésor royal, un homme dont lui-même il reconnut la supériorité. Sa modestie honora sa retraite. Et, en qualité de directeur général des finances, Neckcr lui succéda.

Ce Genevois, cpii depuis a été le jouet de l'opinion, et si diversement célèbre, étoit alors l'un des bancpiiers les plus renommés de l'Europe. Il jouissoit dans son état de la confiance publique et

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