LIVRE XI I I I
renvoi de Necker, on avoit trouvé le moyen de lui persuader que, si c'étoit un mal, ce mal étoit inévitable.
L'un des projets de Necker étoit, comme l'on sait, d'établir dans tout le royaume des assemblées provinciales. Or, pour faire sentir au roi l'utilité de ces assemblées, Necker, dans un mémoire cju'il lui avoit lu dans son travail, et qui n'étoit (|ue pour lui seul, avoit exposé d'un côté les inconvéniens de l'autorité arbitraire confiée à des intendans, et l'abus qu'en faisoient leurs agens subalternes ; de l'autre côté, l'avantage qu'il y auroit pour le roi à se rapprocher de ses peuples, et à gagner leur confiance personnelle et immédiate, afin de moins dépendre de l'entremise des parlemens. Ce mémoire, surpris et divulgué en même temps que Bourboulon faisoit courir le sien, déplut à la magistrature, et l'indisposa contre Necker autant qu'il le falloit pour donner lieu au vieux ministre de faire entendre au roi que, dans l'esprit des parlemens, Necker étoit un homme perdu; que les corps ne pardonnoient point; que celui qui les avoit une fois oHensés les trouveroit à jamais intraitables; que cette mésintelligence seroit une hydre à combattre sans cesse ; que Necker le sentoit lui-même, et qu'en se retirant pour d'autres causes simulées, il reconnoissoit que la place n'étoit plus tenable pour lui.
Il6 MÉMOIRES DE MARMONTEL
Une singularilé remarquable, et qui seule feroit connoîtie l'insouciance de Mauiepas, c'est que, lorsqu'il lentia clans son salon, tout joyeux du départ de Necker, ses amis lui ayant demandé quel homme il mcttroit à sa place, il avoua qu'il n'y avoit point pensé.
« Ce fut, m'a dit sa nièce, le cardinal de Rohan qui, se trouvant là par hasard, lui désigna Fleury » ; et Fleury ' fut nommé.
Cet ancien conseiller d'Etat, esprit fin, souple, insinuant, avoit pour lui ses relations et ses affinités dans la magistrature ; c'étoit, aux yeux de Maurepas, un avantage considérable : car, ne voyant dans les finances qu'une guerre de chicane entre la cour et le Parlement, pour lui, le plus ha'bile contrôleur général seroit celui qui sauroit le mieux se ménager des véhicules et des facilités pour faire passer les édits. Il s'étoit fait lui-même un point capital d'acquérir la bienveillance des parlemens, et il vouloit qu'à son exemple un administrateur des finances eût avec eux cette souplesse qui, par des moyens doux, obtient ce que l'autorité commanderoit à peine.
Fleury, sous ce rapport, remplit assez bien son
1. Jean-François Joly de Fleury (1718-1802), fils du procureur général au Parlement, contioleur général de mai 1781a avril 1 783.