‹ Mémoires. Publié avec préf., notes et tablesChapitre 6 sur 182 · LIVRE X l · texte numérisé non relu

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pouvoir être reçues dans le style élevé, comme : faire ramour, aller voir ses amours, commencer à voir clair; prenez votre parti; pour bien faire, il faudrait; non, vois-tu : faisons mieux, etc. Elle les rejeta comnje indignes du style noble. « Racine, lui dis-je, a été moins difficile que vous : il les a toutes employées», et je lui en fis voir les exemples. Mais son opinion, une fois établie, étoit invariable; et l'autorité de Thomas ou celle de Buffon étoient pour elle un article de foi.

On eût dit qu'elle réservoit la rectitude et la justesse pour la règle de ses devoirs. Là, tout étoit précis et sévèrement compassé; les amusemcns même qu'elle sembloit vouloir se procurer avoient leur raison, leur méthode.

On la voyoit tout occupée à se rendre agréable à sa. société, empressée à bien recevoir ceux qu'elle y avoit admis, attentive à dire à chacun ce qui pouvoit lui plaire davantage; mais tout cela éioit prémédité, rien ne couloit de source, rien ne faisoit^ illusion.

Ce n'étoit point pour nous , ce n'étoit point pour elle qu'elle se donnoit tous ces soins : c'étoit pour son mari. Nous le faire connoître, lui concilier nos esprits, faire parler de lui avec éloge dans le monde, et commencer sa renommée, tel fut le principal objet de la fondation de sa société littéraire. Mais il falloit encore que son salon, que son

Ib MEMOIRES DE MARMONTEL

dîner, fussent pour son mari un délassement, un spectacle : car, en cH'ct, il n'étoit là qu'un spectateur silencieux et froid. Hormis quelcjues mots fins qu'il plaçoit çà et là, personnage muet, il laissoit à sa femme le soin de soutenir la conversation. Elle y faisoit bien son possible; mais son esprit n'avoit rien d'avenant à des propos de table. Jamais une saillie, jamais un mot piquant, jamais un trait qui pût réveiller les esprits. Soucieuse, inquiète, sitôt qu'elle voyoit la scène et le dialogue languir, ses regards en cherchoient la cause dans nos yeux. Elle avoit même quelquefois la naïveté de s'en plaindre à moi. « Que voulez-vous, Madame, lui disois-je, on n'a pas de l'esprit quand on veut, et l'on n'est pas toujours en humeurd'être aimable. Voyez M. Necker lui-même, s'il est tous les jours amusant. »

Les attentions de M'''"'e Necker et tout son désir de nous plaire n'auroient pu vaincre le dégoût de n'être à ses dîners que pour amuser son mari. Mais il en étoit de ces dîners comme de beaucoup d'autres, où la société, jouissant d'elle-même, dispense l'Iiôte d'être aimable, pourvu qu'il la dispense de s'occuper de lui.

Lorsque Necker a été ministre, ceux qui ne l'avoient pas connu dans sa vie privée ont attribué son silence, sa gravité, son air de tête, à l'arrogance de son nouvel état. Mais je puis attester

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