LIVRE XIII
Un hiver aussi rude et plus long que celui de 1709 faisoit paroître encore plus étonnantes les ressources de ce ministre. Aucun nouvel impôt, aucun nouvel emprunt connu; et, au moyen d'un peu de lenteur qui n'excitoit aucune plainte, les rentes, les pensions, les dettes exigibles, régulièrement acquittées; et, de tous les pays du monde, les blés affluant dans nos ports pour nous sauver de la famine; des secours accordés aux malheureux dans les campagnes; des soulagemens aux malades, aux vieillards, aux enfans délaissés dans les hôpitaux; des frais immenses pour assurer, pour accélérer l'arrivée des subsistances : tels étoient les services que Necker rendoit à l'Etat; et il est vraisemblable que, si, sans intervalle, conservé dans le ministère, on lui eût laissé mettre à profit le bénéfice de la paix, dans la situation prospère où l'on auroit vu le royaume, personne n'eiit pensé aux Etats généraux, personne au moins n'en eût parlé.
Mais, la parole du roi une fois engagée de les assembler au mois de mai, il étoit difficile à Necker de l'y faire manquer sans s'aliéner les esprits. D'ailleurs, il ne l'a pas dissimulé lui-même, il souhaitoit dans le fond de son âme la convocation des Etats.
« Je pensai, dit-il en parlant de sa conduite à cette époque, je pensai qu'en entretenant la
tranquillité clans le royaume, en soutenant l'édifice chancelant des finances, en subvenant à la disette des subsistances, et en aplanissant ainsi toutes les voies au plus grand et au plus désiré des événemens, j'aurois rempli suffisamment ma tâche, j'aurois acquitté mes devoirs d'homme public, de bon citoyen et de fidèle serviteur d'un roi qui vouloit le bien de l'Etat. » Quant aux motifs qui l'animoient, il nous les a expliqués de même. « J'avois connu, dit-il', mieux que personne, combien étoit instable et passager le bien qu'on pouvoit faire sous un gouvernement où les principes d'administration changeoient au gré des ministres, et les ministres au gré de l'intrigue. J'avois observé que, dans le cours passager de l'administration des hommes publics, aucune idée générale n'avoit le temps de s'établir, aucun bienfait ne pouvoit se consolider. » Il se souvenoit de ce cabinet de Maurepas, où lui-même i7 montoit avec crainte et mélancolie, lorsqu'il fallait entretenir de reforme et d'économie un ministre vieilli dans le faste et les usages de la cour. C'étoit la vive impression qu'avoient faite sur lui les contrariétés, les dégoûts, les obstacles qu'il avoit essuyés lui-mênie et les combats qu'il avoit eus à livrer et à soutenir, qui
1. Sur l'administration de M. Necker par lui-même (Amsterdam, 1791, in-12), p. 10.