‹ Mémoires. Publié avec préf., notes et tablesChapitre 86 sur 182 · LIVRE XIV ig · texte numérisé non relu

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ma maison n'étoit pas un rendez-vous pour eux. Ma retraite nous sépara.

Les jours de la semaine où j'allois à l'Académie, je couchois à Paris, et je passois assez fréquemment les soirées chez M. Necker. Là, me trouvant au milieu des ministres, je leur parlois à cœur ouvert de ce cjue j'avois vu et de ce que j'avois appris. Je les trouvois tout stupéfaits, et comme ne sachant où donner de la tête. Ce qui se passoit à Versailles avoit détrompé M. Necker, et je le voyois consterné. Invité à dîner chez lui avec les principaux députés des communes, je crus remarquer, ;\ l'air froid dont ils répondoient à ses attentions et à ses prévenances, qu'ils vouloient bien de lui pour leur intendant, mais non pas pour leur directeur.

M. de Montmorin, à qui je parlai d'engager le roi à se retirer dans l'une de ses places fortes, et à la tête de ses armées, m'objecta le manque d'argent, la banqueroute, la guerre civile.

«Vous croyez donc, ajouta-t-il, le péril bien pressant pour aller si vile aux extrêmes? — Je le crois si pressant, lui dis-je, que, dans un mois d'ici, je ne répondrois plus ni de la liberté du roi, ni de sa tête, ni de la vôtre. »

Hélas ! Chamfort m'avoit rendu prophète ; mais je ne fus point écouté, ou plutôt je le fus par un ministre foible, qui lui-même ne le fut pas.

Cependant les députés des trois ordres s'étoient

rendus h Versailles à peu près au nombre prescrit : trois cents de Tordre du clergé, trois cents do l'ordre de la noblesse et six cents de l'ordre du tiers état, y compris ceux de la commune de Paris, qui n'arrivèrent que ([uelques jours après.

Ce fut le 5 mai que se fit Pouverture de l'assemblée. Jamais la nation n'avoit été si pleinement représentée, jamais tant de si graves intérêts ii'avoient été remis à ses représentans, jamais aussi tant de talens et de lumières ne s'étoient réunis pour travailler ensemble au grand ouvrage du bien public ; jamais enfin un roi ni meilleur, ni plus juste, ne s'étoit olfert pour y contribuer. Que de bonheur un système aveugle de révolution a détruit !

Le roi, dans tout l'appareil de sa majesté, accompagné de la reine et des deux princes ses frères, des princes de son sang, des pairs de son royaume, des olîîciers de sa couronne, de son garde des sceaux et du ministre de ses finances, se rendit à la salle îles Etats assemblés.

Il parut avec une dignité simple, sans orgueil, sans timidité, portant sur le visage le caractère de bonté qu'il avoitdans le cœur, doucement ému du spectacle et du sentiment que la vue des députés d'une nation fidèle devoit inspirer à son roi.

Rien de plus vrai que l'air, le ton, l'accent de l'àme, l'expresiion sim])le et sensible dont

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il prononça le discours que je vais transcrire'.

« Messieurs, ce jour que mon cœur attendoit depuis longtemps est enfin arrivé, et je me vois entouré des représentans de la nation à laquelle je me fais gloire de commander. Un long intervalle s'étoit écoulé depuis la dernière tenue des Etats généraux; et, quoique la convocation de ces assemblées parût être tombée en désuétude, je n'ai point balancé à rétablir un usage dont le royaume peut tirer une nouvelle force et qui peut ouvrir à la nation une nouvelle source de bonheur.

« La dette de l'Etat, déjà immense à mon avènement au trône, s'est encore accrue sous mon

I . Le tome l''"" des Miscellaiiies of Philobiblon Sockly (Londres, 1834, petit in-4") renferme les divers brouillons de ce discours; les cinq premiers sont de la main de Necker, Rayneval, Saiiit-Priest, Nivernois et Bareniin, dont les noms ont été inscrits par le roi en tète de chacune de ces minutes. Louis XVI avait lui-même jeté sur le papier trois autres projets : le premier est remanié par la reine, le second annoté par Montraorin , le troisième ne porte pas d'observations. Le texte définitivement adopté est pour les cinq premiers paragraphes, et à part quelques vaiiantes insignifiantes, celui que Montmorin avait amendé, et pour les trois derniers, celui du troisième brouillon de Louis XVI, sauf les deux lignes de la fin.

Ces curieux autographes, communiqués à la Philobiblon Society par B. Moucklon Milnes, provenaient, parait-il, de Danby Seymour, frère de Henry Seymour, qui avait épousé en 1775 la comtesse de Paothou, née de La Martellière, attachée à la cour de Marie-.'Xntoinette.

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règne; une guerre dispendieuse, mais honorable, en a été la cause ; l'augmentation des impôts en a été la suite nécessaire, et a rendu plus sensible leur inégale répartition. Une inquiétude générale, un désir immodéré d'innovation, se sont emparés des esprits et finiroient par égarer totalement les opinions si l'on ne se hàtoit de les fixer par une réunion d'avis sages et modérés.

« C'est dans cette confiance. Messieurs, cjue je vous ai rassemblés, et je vois avec sensibilité Cju'elle a déjà été justifiée par des dispositions que les deux premiers ordres ont montrées à renoncer à leurs intérêts pécuniaires. L'espérance que j'ai eue de voir tous les ordres, réunis de scntimens, concourir avec moi au bien général de l'Etat, ne sera point trompée.

« J'ai déjà ordonné dans les dépenses des retranchemens considérables. Vous me présenterez à cet égard des idées que je recevrai avec empressement; mais, malgré les ressources que peut oiîrir l'économie la plus sévère, je crains. Messieurs, de ne pouvoir pas soulager mes sujets aussi promptement que je le désirerois.

« Je ferai mettre sous vos yeux la situation exacte des finances; et, quand vous l'aurez examinée, je suis assuré d'avance que vous me proposerez les moyens les plus efficaces pour y établir un ordre permanent et affermir le crédit public.

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