‹ Mémoires. Publié avec préf., notes et tablesChapitre 9 sur 182 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

d'un caractère excellent; l'autre étoit un ancien libraire appelé Latour', homme doux, paisible, modeste, d'une probité délicate, et aussi obligeant pour moi qu'il étoit charitable envers les pauvres du village. Sa bibliothèque fut la mienne.

Je travaillois à V Encyclopédie. Je me levois avec le soleil; et, après avoir employé huit ou dix heures de la matinée à répandre sur le papier cette foule d'observations que j'avois faites dans mes études, je donnois le reste du jour à ma femme et à mon enfant. Il faisoit déjà nos délices.

A mesure que le bon lait de notre jeune Bourguignonne faisoit couler la santé dans ses veines, nous voyions sur son petit corps, sur tous ses membres délicats, les chairs s'arrondir, s'alîermir; nous voyions ses yeux s'animer; nous voyions son visage se colorer et s'embellir. Nous croyions voir aussi sa petite âme se développer, et son intelligence éclore. Déjà il sembloit nous entendre, et commençoit à nous connoître ; son sourire et sa voix répondoient au sourire, à la voix de sa mère;

1. Louis-François Delatour, imprimeur et bibliographe (1727-1807), auteur, entre autres travaux, du Catalogue des livres imprimés et manuscrits de la bibliothèque de M. de Lamoignon (1770, in-folio), dont il effectua la revision précisément « dans sa solitude chérie de Saint-Brice », ainsi que le constatait une note jointe à un exemplaire possédé depuis par Barbier.

22 MÉMOIRES DE M ARMONTEL

je le voyois aussi se réjouir de mes caresses. Bientôt sa langue essaya ces premiers mots de la nature, CCS noms si doux cjui, des lèvres de l'enfant, vont droit au cœur du père et de la mère.

Je n'oublierai jamais le moment où, dans le jardin de notre petite maison, mon enfant, qui n'avoit encore osé marcher sans ses lisières, me voyant à trois pas de lui à genoux, lui tendant les mains, se détacha des bras de sa nourrice, et, d'un pied chancelant, mais résolu, vint se jeter entre mes bras. Je sais bien Cjue l'émotion que j'éprouvai dans ce moment est un plaisir que la bonne nature a rendu populaire; mais malheur à ces cœurs blasés à qui, pour être émus, il faut des impressions artificielles et rares! Une femme de nos amis disoit de moi assez plaisamment : « Il croit qu'il n'y a que lui au monde qui soit père. » .Non, je ne prétends pas que, pour moi, l'amour paternel ait des douceurs particulières; mais, ce bonheur commun ne fùt-il accordé qu'à moi, je n'y serois pas plus sensible. Ma femme ne l'étoit pas moins aux premières délices de l'amour maternel ; et vous concevez qu'auprès de notre enfant nous n'avions l'un et l'autre à désirer aucun autre spectacle, aucune autre société.

Notre famille, cependant, et quelques-uns de nos amis, venoient nous voir tous les jours de fêtes. L'abbé Maury étoit du nombre, et il falloit en-

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