‹ Mémoires. Publiés avec préf., notes et tablesChapitre 70 sur 155 · Saint-Jean-d'Angely · texte numérisé non relu

Saint-Jean-d'Angely

MEMOIRES DAUBIGNE 87

costés monsieur de Turaine et Aubigné, leur conta les perplexités où il estoit pour se marier à la confesse de Guiche à laquelle il avoit donné une promesse absolue, pria l'un et commanda à l'autre de se tenir prés, pour le retour du lendemain, à luy en donner leur advis, comme l'un de bon ami et l'autre de fidèle serviteur. La nuit, monsieur de Turaine, appréhendant ce pacquet, fit nestre une occasion pour donner vers Marans ; l'autre, attaché au mestier d'equier, se résolut à son debvoir. Au matin, dés le sortir de la ville, le roy, ayant deffendu que nul n'approchast prés, prit son homme, et, ayant dit un mot de la desfaite du visconte, fit un discours de deux heures et demie dans lequel il employa trente histoires des princes anciens et modernes, qui s'estoyent bien trouvez de s'estre mariez pour leur plaisir à personnes de moindre condition, puis il toucha autant d'autres mariages par lesquelz la recherche des grandes alliances avoit esté ruineuse à la personne et à l'Estat, achevant par l'iniquité de ceux qui vouloyent sans passion disposer d'un esprit passionné. Enfin le roy dit à Aubigné : « J'ai à cette fois besoin de vostre rude fidélité. » Et luy qui avoit pensé la nuit à sa leçon, estant commandé de dire franchement, commença parla detestation des mauvais serviteurs qui avoyent recerché telles histoires pour leurs maistres, inexcusables pour ce que sans passion ils

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fomentoient une passion excusable : « Ces exemples, dit-il, Sire, sont beaux et inutiles pour vous; car les princes que vous avez nommez estoient en estât paisible, non deschassez, non errants comme vous, de qui l'ame et Testât n'ont support que la bonne renommée. Vous devez, Sire, considérer en vous quatre conditions qui font autant de différences : Henry, le roy de Navarre, le successeur de la Couronne et le protecteur des Esglises. Chacune de ces personnes ha ses serviteurs à part, et lesquels vous devez paier en diverses monnoyes selon leurs divers buts. Vous devez à ceux qui servent Henry, commettre Henry, assavoir les estais de vostre maison; aux serviteurs du roy de Navarre, les offices de vostre souveraineté; à ceux qui suivent le Daulphin ', les payer de l'espérance comme l'espérance les attire, et par ceste beauté les allécher dans la monstre de vostre fortune. Mais la monnoye de ceux qui servent le protecteur des Esglises est difficile à un prince; c'est le zèle, l'intégrité, les bonnes actions; payement de ceux qui sont vos serviteurs en quelque esgard, en autres sont vos compagnons, mais à ceste condition qu'ils vous laissent la plus petite part des dangers qu'ils

1. Le Dauphin j c'est-à-dire l'hériiier présomptif de la couronne; Henri l'était devenu depuis ia mort du duc d'Anjou (lo juin 1584).

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peuvent, et des honeurs et avantages de la guerre l'entière disposition. Je ne vous soupçonne pas, haïssant la lecture, comme vous faictes, d'avoir amassé les mauvais exemples que vous avez recitez. C'est un labeur infidelle qui debvroit estre le dernier à ceux qui ont pris ceste peine pour vous plaire en vous nuisant. Car tous ces princes alléguez n'avoyent point de serviteurs considérables qui fussent juges et suppôts de leur maistre ; mais il faloit que les leurs passassent leur colère et leur gronderie en picquant le bahu '. Que vos pensées donc, Sire, soyent mi-parties, et que vous en donniés la moitié pour le moins aux serviteurs par lesquels vous subsistez. Or ay je esté trop amoureux pour penser pouvoir, ni vouloir briser vostre cœur par mes raisons; vous estes possédé d'un amour violent; il ne faut plus consulter si nous chasserons ceste passion, mais bien, pour jouir de vos amours, je dis qu'il faut vous rendre digne de vostre maistresse. Je voy à vostre contenance que vous trouvez ce mot estrange. Je l'explicque ainsi, que vostre amour vous serve d'esperon pour empogner vos aflaires vertueusement; aimez vos Conseils que vous fuyés, employez le meilleur temps aux actions nécessaires, surmontés les petits vices domesticques qui vous font tort; et puis, estant

I, Piquer le bahut, être assis sur un coffre en attendant.

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victorieux de vos ennemis et de vos misères, vous prendrez l'exemple de ces princes quand vous leur semblerez ' de condition. Monsieur est mort, vous n'avez plus qu'un degré à surmonter jusqu'au throne; recevez encore un poinct de ma fidélité : que ne faciez point à demy les affaires présentes sur l'espérance venteuse de l'advenir : vous avez diminué le soing de l' Estât qui est pour celuy qui sera (Dieu aidant). Mais, si vous avez un pied levé pour monter l'eschelon avant qu'il soit vuide, comme il advient en tirant des armes, un coup vous portera par terre, s'il vous trouve le pied en l'air. » Le roy de Navarre le remercia, luy promit avec serment de faire deux ans trêves de ses pensées avec la contesse.

A l'arrivée de Sainct-Jean, Aubigné, ayant descendu son maistre, et sachant que monsieur de Turaine s'estoit mis au lict de lassitude pour le détour de son chemin, luy alla faire ce discours, la fin duquel fut interrompue par le roy qui conta au visconte tout le mesme ordre des propos susdits, non comme venus de la bouche d'autruy, mais de ses imaginations.

L'entreprise de Niort estoit sur le bureau. Aubigné partant le dernier, et ayant pris deux laquais pour renvoyer à son maistre, arrivèrent nouvelles

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