‹ Mémoires. Publiés avec une préface et des notes par le duc de Broglie (volume 2)Chapitre 39 sur 159 · LORD RROUGHAM AU PRINCE DE TALLEYRAND · texte numérisé non relu

LORD RROUGHAM AU PRINCE DE TALLEYRAND

« Le 4 avril 1834.

» Mon cher prince.

0 Mille condoléances de la démission de notre excellent

ami à Paris. Rien de plus mal à propos dans ce moment.

Mais il faut redoubler nos efforts pour que rien ne porte

atteinte aux liaisons si heureusement établies entre nos deux

KÉVOLUTION DE 1830 (1833-1834). 349

pays. C'est là le point sur lequel toute ma politique extérieure tourne, à peu do chose près, et la vôtre aussi, je le sais bien... »

LE DUC DE imOGLIE AU PRINCE DE TALLEYRAND.

-' Paris, le 6 uvi-il 1834.

» Mon prince,

» Tant qu'a duré la crise dont nous sortons, j'ai difTéré de vous écrire. Je ne m'en sentais pas le courage. Quelque résolu que je fusse, quelle que fut ma conviction que le parti que je prenais était indispensable, en voyant le pouvoir prêt à passer aux mains de ceux qui devaient le livrer à nos ennemis, mon angoisse était grande. Je craignais de ne pouvoir vous la cacher. Grâce au Ciel, tout est terminé, et heureusement terminé. Le conseil s'est reformé : il est plus uni, plus fort, mieux assis que ne l'était le précédent ; rien n'y sera changé, tout y sera conduit avec plus d'ensemble, de vigueur et de suite. L'impuissance de nos adversaires a été encore une fois constatée : ils sont très honteux et très déconcertés.

») .Je n'ai donc qu'à m'applaudir de ce que j'ai fait; mais, lors même que les événements auraient tourné autrement, je ne pourrais m'en repentir.

» Un ministre des affaires étrangères est obligé d'engager tous les jours la parole de son gouvernement, de l'engager lui seul, le plus souvent, sans consulter ses collègues, sans prendre les ordres du roi. Chaque mot qu'il dit est recueilli sur-le-champ, et envoyé aux quatre coins de l'Europe; il faut non seulement que sa parole soit sincère, mais f[u'elle soit

sérieuse. Il faut qu'on puisse y compter non seulement comme franchise, mais comme réalité. 11 faut qu'il ait non seulement la volonté, mais le pouvoir de tenir ce qu'il a promis. Or, du moment qu'il est solennellement constaté que le ministre des affaires étrangères n'est pas en position de faire respecter par les Chambres la parole domiée au nom du gouvernement, il doit se retirer; l'intérêt du pays l'exige, son propre honneur y est engagé. C'est précisément parce qu'une des raisons qui ont le plus concouru à faire rejeter le traité américain, c'était que le gouvernement serait bien aise, au fond, qu'on lui forçât la main, que, pour ma part, je ne pouvais pas hésiter à donner à cette infamie le plus éclatant démenti.

» Un autre motif encore ne me laissait pas la liberté du choix. La Chambre ne voyait pas la portée de ce qu'elle faisait; elle croyait, quoi qu'on pût lui dire, que rejeter un traité, c'était une chose toute simple ; qu'on pouvait disposer d'un traité comme d'un amendement sur une loi d'intérêt local; elle croyait qu'en l'avertissant des conséquences, je lui surfaisais, pour ainsi parler; qu'en annonçant que j'attachais à son vote mon existence ministérielle, et peut-être celle du cabinet tout entier, c'était une façon de parler; que j'étais une espèce de maréchal Soult. menaçant de m'en aller, et m'accommodant ensuite du sort qu'il lui plairait de me faire. Je ne pouvais pas hésiter à lui prouver le contraire, à lui faire savoir qu'il y a au monde des choses et des hommes qu'on ne peut traiter avec légèreté impunément. La leçon a été sévère et l'inquiétude bien grande dans la majorité pendant quelques jours. J'espère que cette inquiétude portera ses fruits. Toujours est-il qu'en ce moment la Chambre est fort

huiniliôe de sa conduite, et que le traité passerait, en ce moment, aux quatre cinquièmes des voix.

» Vous avez été si bon pour moi, mon prince, en tout temps, et principalement depuis dix-liuit mois, que je tiens à vous faire connaître les motifs qui m'ont dirigé. Quant à mon successeur, vous le connaissez aussi bien que moi; le roi et mes collègues ont, pour ainsi dire, exigé que je le nommasse moi-même. Je suis parfaitement certain qu'il continuera le plan de conduite que j'ai suivi jusqu'ici, sous vos auspices et d'après vos conseils. C'est sa ferme résolution. Il a beaucoup d'esprit et d'habileté. Je crois qu'il m'est sincèrement attaché; j'en suis même sûr; tout ce que je pouvais faire de bien, il le fera, et il le fera mieux que moi, parce que l'avènement au ministère du commerce de M. DuchâteU lui en fournira le moyen. Je compte beaucoup sur les excellents principes et les dispositions de ce jeune homme, pour resserrer l'alliance entre la France et l'Angleterre. C'est un esprit très distingué. Mon seul et véritable chagrin est de voir s'interrompre les relations habituelles que j'entretenais avec vous et par vous avec le ministère anglais dans le sein duquel je compte des amis, qui, je l'espère, me conserveront quelque souvenir et trouveront que, soit en entrant au ministère, soit en y restant, soit en en sortant, je n'ai pas fait tort à l'idée qu'ils s'étaient formée de moi.

» Veuillez, mon prince, me rappeler au souvenir de ma-

1 . Charles-.Marie Tanneguy, comte Duchâtel, né en 1803, conseiller d'État en 1830, fut élu député en 1833. Il fut ministre du commerce de 1834 à 1836, puis ministre des finances (septembre 1836) et de nouveau membre du cabinet en 1839; il devint enfin ministre de l'intérieur de 1840 à 1848. Il vécut dans la retraite après la révolution de Février et mourut en 1867.

dame de Diuo, et compter à jamais sur mon sincère et iiialh'-

rable dévouement. »

l'amiral comte de RIGNY au l'RINCE DE TALLEYRAM».

« Paris, le 6 avril 18;{/| .

» Mon prince.

» Un orage politique vient de me lancer, bien malgré moi, sur une scène où je reconnais mon insuffisance. Je prévois ce qui m'y attend.

« Pour me faire triompher de ma répugnance, il a l'allu qu'on me répétât bien souvent que je ne vous serais pas personnellement désagréable, et ([u'autour de vous cela ne serait pas mal vu .

» Acculé dans un défdé, pressé par mes collègues et voyant que, sur mon refus, le roi n'avait qu'une ressource désespérée, j'ai accepté un fardeau que les prochaines et pressantes discussions me rendent effrayant.

» Permettez-moi de compter sur votre appui et vos conseils: en en recevant l'assurance, je me sentirai encouragé, et j'en ai besoin.

» Je ne puis vous donner aujourd'hui tous les petits détails de ces derniers jours, mais je n'ai pas voulu perdre un instant pour joindre à lannonce officielle le nouvel hommage... »

LE PRINCE DE TALLEYRAND AU DUC DE BROGLIE

" Londres, le 7 avril 183'(.

» Mon cher duc,

» Rien n'est si honorable que votre retraite ; cette pensée ne saurait cependant être suffisante que pour vous; elle laisse

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chez nous grande place aux regrets, et ceux qu'éprouve le ministère anglais, en totalité, s'expriment ou se montrent de toutes manières. Vous ne sauriez douter des miens en particulier, ainsi que de mon amitié bien dévouée. Veuillez ofîrir mes tendres et respectueux hommages à madame de Broglie. » Adieu... »

« Londres, le lu avril 1834.

» Mou cher duc,

» Si votre excellente lettre du 6 a encore augmenté le regret ([ue me cause votre rciraite actuelle des affaires, elle a cependant été pour moi l'occasion d'un grand plaisir, celui de la taire lire à lord Grey, à lord Brougham, à lord Holland, et devoir l'impression vive et profonde qu'elle leur a faite. Ils y ont tous trouvé de nouveaux motifs pour vous honorer et pour bien accueillir le nom de M. de Iligny, déjà fort considéré et fort apprécié ici. Ils ont vu avec plaisir ce que vous me mandez sur l'invarialnlité du système, des sentiments et des principes de notre gouvernement. Voilà, mon cher duc. ce que, pour le bien général, comme pour votre satisfaction personnelle, vous serez aussi aise d'apprendre, que je le suis de vous en assurer. Ne cessez pas tout à fait de m'écrire, et en me donnant de vos nouvelles de me parler quelquefois de la France. Vos lettres peuvent m'être très utiles : je les demande à vos moments de loisir.

>) Mille bien tendres amitiés.

» P. -S. — Gardez ce que je vais vous dire pour vous Votre excellente et utile lettre a été à Windsor et y a produit, sous tous les rapports, un effet excellent. »

LE PRINCE DE TALLEYRAND AU COMTE DE RIGNY

« Londres, le 7 avril ISSI.

» Monsieur le comte,

» Je viens d'apprendre, d'une manière indirecte, il est vrai, que le roi vous avait appelé à la direction du département des affaires étrangères, et je ne veux pas attendre la confirmation officielle de cette nouvelle pour vous exprimer le plaisir qu'elle me fait éprouver. Je ne doute pas qu'elle ne produise le même effet sur le gouvernement anglais et, d'après ce que j'ai recueilli dans difTérentes conversations avec Sa Majesté britannique de l'opinion qu'elle avait de vous, j'ai acquis la conviction que le choix du roi sera, dans les circonstances actuelles, personnellement très agréable au roi d'Angleterre.

» Les ministres anglais ne sont point encore rentrés en ville, et je ne pourrai par conséquent pas voir lord Palmerston aujourd'hui, pour l'entretenir des affaires que m'avait recommandées M. le duc de Broglie dans les dépêches qu'il m'a écrites sous les numéros 26 et 27 ^ Je ne manquerai pas de vous rendre compte successivement du résultat de mes démarches sur ce qui, dans ces dépêches, est relatif à l'Espagne, au Portugal et à la diète germanique; mais je ne perds pas de temps à appeler votre attention sur une question qui me paraît la mériter tout entière; je veux parler des affaires de Turquie et principalement de nos rapports avec l'Angleterre à ce sujet.

» Le commandement si honorable et si important que vous

1. Ces dépêches étaient relatives aux affaires espagnoles. (Voir la dépêche 26 à l'Appendice, page 510).

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avez longlenips rempli dans rarchi])el de la Grèce, la connaissance approfondie que vous avez acquise des intérêts et de la situation des diverses puissances en Orient, la position que vous occupez depuis plusieurs années dans le gouvernement, et au moyen de laquelle vous avez été tenu au courant de toutes les relations politiques de la France, me dispensent, monsieur le comte, de rappeler des faits et des événements qui sont parfaitement présents à votre mémoire. Je m'arrêterai donc seulement à ce qui s'est passé plus récemment.

9 Si vous voulez bien vous faire représenter la dépêche que j'eus l'honneur d'adresser à M. le duc de Broglie, le 24 décembre derniers vous y trouverez l'exposé d'un projet de traité dalliance défensive que j'avais soumis au cabinet anglais. Ce traité entre la France et l'Angleterre, qui dans mon opinion devait être basé sur le maintien du statu quo européen, avait l'avantage de s'appliquer non seulement aux affaires d'Orient, mais encore à toutes les complications qui pouvaient surgir d'ailleurs. La dépêche que je viens d'indiquer en con tient les développements. La proposition ne fut point accueillie par le gouvernement anglais, et si je ne dus pas insister alors pour la faire prévaloir, je ne restai pas moins convaincu de son utilité.

0 Plus de trois mois se sont passés depuis cette époque, et les événements qui les ont rempli n'ont pu que me confirmer dans l'opinion qu'un traité d'alliance défensive, tel que nous l'avions conçu, était devenu, pour ainsi dire, une nécessité, aussi bien pour l'Angleterre que pour la France.

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