Traité de Tilsitt
572 MÉMOIRES DU PRINCK DE TALLEVRAND.
de la nouvelle lutte qui s'engagerait entre eux, serait bien moins douteux que celui de la première que la France avait commencée, en traînant sous .ses drapeaux les forces de presque toute l'Europe. Un rapprochement aux dépens de la France ne manquerait pas de s'opérer entre les trois puissances du Nord, et on verrait une répétition des événements de 4813 et 1814, et probablement avec des conséquences encore plus fâcheuses.
Tout bien considéré, je ne vois que la France et l'Autriche qui puissent former une alliance dans le but que j'ai indiqué. Leur étendue, leur puissance, leurs richesses sont telles, qu'elles n'ont rien à. envier à personne, rien à désirer que de conserver ce qu'elles possèdent. Elles ont la force nécessaire pour maintenir par leur accord tout en repos autour d'elles. Les plus fortes puissances du centre de l'Europe, elles seraient aussi les plus fortes de l'Europe entière, si, depuis un siècle, il ne s'en était élevé une au nord, dont les effrayants et rapides progrès doivent faire craindre que tant d'envahissements par lesquels elle s est déjà signalée, ne soient encore que le prélude d'envahissements toujours croissants qui (iniront par tout engloutir. Le commun danger dont cette puissance menace l'Autriche et la France, doit être pour elles un lien de plus, et même le plus fort de ceux qui doivent les unir. L'une y est plus prochainement exposée, mais dès que celle-ci aurait succombé, l'autre ne saurait manqueide succomber à son tour; et avec elle, tout le reste de l'Europe.
On voit par là combien a fait de mal, surtout pour l'avenir, r homme qui, en forçant l'Autriche à se précipiter dans les bras de la Russie, a avancé peut-être de plusieurs siècles la
DE :M. le du. de CHOISEIL. Ô73
domination que prendra celle puis.sance. Dieu veuille que les cabinets de l'Europe soient assez éclairés pour ne pas la rendre prochaine !
Dans le siècle dernier on a lait tro[> peu datlenlion aux pas de géant de la Russie, de qu'elle a commencé à se montrer. Parce que, pendant des siècles, son nom élail resté pour ainsi dire inconnu, on n'a pas imaginé (juc déjà clic était à craindre. On n a pas su voii' (pt'un pays qui, par smi •étendue et ses immenses déserts, et j)ar la rigueur de son climat est à l'abri de toute invasion, a sur les autres d'incalculables avantages ; que, n'ayant rien à faire pour la défense, il peut réunir tous ses elforls pour l'attaque ; que le peuple encore tout barbare qui l'habite, joignant un coui'age féroce à une grossièreté d'organes qui en double la force, une soumission absolue à une obéissance passive, n'ayant que •des besoins peu nombreux et qui ne dépassent point les bornes du nécessaire le plus slrict, est, entre les mains de son gouvernement, un instrument aussi facile à manier qu'il •est formidable. Quoique tout cela fût palpable, on n'en soup- •çonna rien ; la petite vanité de quelques philosophes ayant été ilattée, il n'en fallut pas davantage pour qu'ils se missent à vanter et Catherine II et son gouvernement, et son pays, et même ses conquêtes. On les crut sur parole et sans examen, et bientôt la mode vint d'admirer ce que l'on ne connaissait point, et qui n'aurait dû inspirer que de la crainte. Qu'était-ce <îependant, et qu'est-ce toujours que cette nation, ce peuple, ce gouvernement que les philosophes du xvni'^ siècle se sont mis si inconsidérément à prôner? Il i-st assez curieux d'observer que dans le même temps qu'ils se porlaienl accusateurs de tous les gouvernements de l'Europe civilisée
57/i MÉMOIRES DU PRINCE DE ÏALLEYRAND.
qu'ils représonlaient comme absolus, comme oppresseurs, comme ayant usurpé les droits des peuples, ils aient réservé toutes leurs louanges pour un gouvernement despotique de sa nature ; qu'ils se soient attendris sur le prétendu esclavage des peuples civilisés, et déjà depuis longtemps affranchis du lien antique de la servitude, et qu'ils n'aient rien trouvé à dire sur le sort de tout un peuple de serfs. Car il n'y a point de classe moyenne en Russie, mais seulement un petit nombre de maîtres et une multitude d'esclaves ^ Cela seul suffit pour juger quelle distance il y a de ce pays aux autres.
On sent que rien de ce qui fait la véritable gloire d'une nation ne doit s'y trouver ; que là où la presque totalité des sujets est la propriété de quelques autres, il ne saurait y avoir ni générosité ni noblesse de sentiments. En effet, les sentiments élevés ne se font pas remarquer chez ce peuple, soit parmi les maîtres, soit parmi les serfs. On parle un peu de la bonté des premiers, de leur douceur envers leurs paysans, du bonheur dont ils les font jouir. Mais cette douceur, ce bonheur sont juste ce qu'il ftuit ]»our que le serf ne soit pas porté, ]jar un trop grand malaise, à penser à la possibilité de changer de mode d'existence. C'est assurément là un bien mince sujet d'éloge. Quoi qu'il en soit, au reste, de l'opinion que l'on peut avoir des vertus et des vices inhérents à une telle organisation sociale, ce qui est certain pour tout le monde, c'est que l'influence sur le reste de l'Europe d'une nation encore complètement barbare, quelque forme, quelque
1. L'alfranchissenient des serfs en Russie ne date que de 1861. C'est ru'uvrc de l'empereur Alexandre H.
couleur que prenne son gouvernement, sérail une grande calamité. Que serait-ce donc de sa domination^ ?
Ce n'est pas, on le voit, l'alliance en elle-même avec l'Autriche que je blâme dans le traité de 1756, puisqu'une alliance semblable est, à mou avis, le seul moyen de prévenir cette calamité ou d'en reculer l'époque. Ce sont les petits motifs qui ont porté à faire ce traité, les petites conceptions qui y ont présidé, les petits résultats qu'on a préparés, les petites passions par lesquelles on s'est laissé conduire; car tout a été petit dans cette circonstance.
Ce n'est pas non plus d'avoir laissé subsister ce traité dont il n'est pas l'auteur, que je blâme M. de Choiseul ; c'est de n'avoir pas, pendant toute la durée de sa longue et toutepuissante administration, songé un seul moment à donner une direction vraiment utile à ce nouveau système d'alliance, ou plutôt c'est d'avoir adopté ce système et de n'avoir même pas entrevu de quelle manière il pouvait devenir avantageux. Un des reproches les plus graves qu'ait mérités M. de Choiseul est assurément de n'avoir rien vu de ce qui se passait dans le nord; de n'avoir rien prévu de ce qui s'y préparait, et,
1. Lorsque ce morceau fut écrit en 1816, l'Autriche paraissait en effet la barrière la plus naturelle à opposer à une barbarie menaçante. Mais depuis cette époque, dans la masse effrayante des événements qui se sont passés de toute part, dans les combinaisons nouvelles qui ont affranchi les esprits comme les territoires, l'Autriche est restée stalionnaire; elle est restée vieille et isolée au milieu de l'Europe, tandis que le nord a fait des progrés réels; la liberté s'y introduit enfin dans toutes les branches de l'administration et des relations politiques. La Prusse, de protégée est devenue protectrice. La France s'est donné une forme de gouvernement qui consacre toutes les franchises contre lesquelles l'Autriche se défend. Dès lors les alliances naturelles ne sauraient être les mêmes, car ce qui désormais doit faire la base de tout traité durable, c'est ce qui appelle, étend et consacre les bienfaits de a civilisation (1829j (Note du prince de Talleyrnnd).
r)76 MÉMOIRES DU PRINCE DE TALLEYRAND.
par conséquent, de n'avoir pourvu à rien. Gela seul suffirai I pour justifier tout ce que j'ai dit de sa légèreté, de son imprévoyance, et du peu de profondeur de ses vues.
Cependant, comme il n'est pas refusé aux hommes légers et qui ont de l'esprit, d'avoir ou d'adopter quelquefois des idées utiles pourvu qu'elles ne leur donnent pas trop de peines de détail, M. de Choiseul pressentant le jugement de l'histoire à son égard, voulut mar([uer son ministère par un acte politique qui eût quelque éclat, et qui parût balancer l'alliance autrichienne. Pour cela, il conçut le projet du pacte de famille avec le roi d'Espagne et les autres souverains de la maison de Bourbon. Nous reconnaissons volontiers que ce pacte, signé le 13 août 1761, était une conception vraiment digne d'un homme d'État. 11 offrait de grands avantages aux puissances qui s'unissaient par cet acte important. Pour la France, en lui assurant toute sécurité sur sa frontière des Pyrénées, il rendait son action beaucoup plus libre sur ses autres frontières; il lui donnait l'appui de la marine espagnole, qui, à son tour, recevait celui de la marine française; et toutes les deux trouvaient des ressources dans les ports de JNaples et de la Sicile. Enfin, cette union des trois branches de la maison de Bourbon, leur donnait la domination à peu près exclusive de la Méditerranée.
Mais il aurait fallu, pour que le pacte de famille profitât réellement aux trois puissances associées, qu'il eût été contracté au début de la guerre de Sept ans et non à une époque où la France, déjà épuisée par les désastres de cette guerre, dut entraîner l'Espagne dans sa ruine et hâter par là, la décadence de cette dernière puissance. D'ailleurs, comme nous l'avons dit plus haut, pour la France, le résultat le plus
ItJ:; M. \Ai liLC DK CllOlSKl L. 577
clair do son alliance inlime avec l'Espagne cette épo(|ii('. à fut (le devoir lui abandonner la Louisiane pour l'indenniiser de la perte des Florides .
Si nous recherchons les autres actes du ministère de M. de C.hoiseul que Fhistoire a recueillis, nous trouvons d abord l'occupation du conitat d'Avignon, opération sans utilité el sans gloire. Une tlintaisie i)orta à s'en enii)arer. la peur du diable le fit rendre. On ne se donna pas même la peine de justifier par une raison quelconque l'invasion ni la restitution ^
La conquête de la Corse "^j qui date du même temps, doit l)asser pour importante, si l'on veut oublier ce qu'elle a coûté d'hommes pour la faire, et d'argent pour la conserver. Les avantages que l'on en attendait pour la marine ont été à peu près nuls jusqu'à présent; mais c'est dans la Méditerranée une province française qu'enviaient fort les Anglais, avant de s'être emparés de Malte. Il y a des chances pour que cette possession nous soit utile dans l'avenir.
Une affaire de discipline intérieure et qui ne laisse pourtant pas que de marquer dans le ministère de M. de Choiseul, a été
1. Avignon fat occupé en 1768 par les troupes françaises. 31. de Choiseul était alors en lutte avec la cour de Rome au sujet des jésuites. Le pape Clément XIII avait condamné, comme attentatoires à la liberté de l'Iùjlise, à la cause de Dieu et aux droits du Saint-Siège, les édits par lesquels les jésuites avaient été expiUsés des États catholiques. Toutes les puissances résistèrent, prenant fait et cause les unes pour les autres, tapies s'empara de Bénévent et de Ponte-Corvo. La France occupa Avignon. Le successeur de Clément XIII, Clément XIV, ayant signé le bref de suppression, Avignon fut évacué aussitôt après (1773).
2. Les Génois cédèrent la Corse à la France en toute souveraineté, moyennant la somme de deux millions. Traité de A'ersailles du 15 mai 1762.
la destruclioii de l'ordre des jésuites •. Il avait cru reucontrer souvent leur influence dans les affaires ecclésiastiques et dans les querelles parlementaires; et quoique avec un clergé aussi éclairé, aussi nièlé avec le grand monde que l'était celui de France, le travail des jésuites eût moins d'inconvénients qu'il n'en aurait eu avec un clergé sans lumières et sans consistance, peut-être était-il bien de chercher à diminuer le crédit de cet ordre. On pouvait jnème vouloir le détruire. Je n'examine pas cette question qui me conduirait trop au delà de mon sujet. Mais toujours est-il vrai de dire, qu'un gouvernement monarchique, tel qu'était celui de la France à cette époque, pouvait trouver plus d'utilité que de danger à voir la direction de l'esprit de famille, et jusqu'à un certain point de l'esprit public, rester entre les mains " des jésuites. On pourrait remarquer à l'appui de cette opinion qu'en 1789, pas un des membres de la minorité de la noblesse n'avait <Hé élevé par les jésuites. Mais M. de Choiseul, souverainement léger et ennemi de tous les pouvoirs qui ne dérivaient pas de lui, détruisit les jésuites, uniquement parce qu'il ne se croyait pas sur eux une influence première. C'était une question d'État, il en fit une question d'intrigue. M. le duc de
1. A lu fin du xviii' siècle, les jésuites se \irent attaqués par toutes les puissances catholiques. Le Portugal donna le signal (1759). La France vint ensuite (1762-64) puis l'Espagne (1766), Naples, Parme (1767), Venise Modène, la Bavière. Enfin Marie-Thérèse elle-même suivit le mouvement. Peu après (20 juillet 1773), le pape Clément XIV ordonnait la suppression de l'ordre. En France, la lutte, engagée à l'occasion d'un incident fortuit, fut vivement soutenue par Choiseul et les parlements, le roi se laissant mener par eux. En 1762, les parlements de Paris, Rouen, Bordeaux, Rennes, Metz, Pau, Perpijinan, Aix, Toulouse, condamnèrent au feu les statuts de la Société, et ordonnèrent à ses membres de sortir du territoire de leur juridiction. Enfin, en novembre I76't, une ordonnance rovale supprima entièrement la Société.
DE M. LK DUC DE CHOISELL. r,7î)
la Yauguyou' et M. le Dauphin^ les soiilciiaiciil ; son ind'i^ucful de les attaquer. Plus tard il lit la guerre aux philosophes (dans la comédie rjuMl fit faire par Palissot'') parce qu'ils lui prenaient (juelque portion de l'empire qu'il voulait exercer seul sur son lemps. Ce ne sont pas des raisons d'un ordre supérieur qui le déterminèrent : il voyait des hommes qui s'étaient emparés de beaucoup d'opinions, et il voulait, dans l'intérêt de son amour-propre, disposer de toutes.
C'est aussi la haine de M. de Choiseul contn^ les jésuites, qui a été le principal molil' de la désastreuse expédition de Cayenne, au commencement de 1764. Il en ordonna tous les détails d'après des mémoires qui lui avaient été remis par M. de Préfontaine^ Celui-ci, homme d'esprit et d'intrigui',
1. Antoine-Paul-Jacques de Quelen, duc de la Vauguyon, naquit le 17 janvier 1706. Colonel en 1733. Brigadier en 1743 pour sa belle conduite durant la retraite de Prague. Maréchal de camp après Fontenoy (1745) Lieutenant général en 1748. Il avait été nommé menin du Dauphin en 1745. En 1758 il fut nommé gouverneur de son fils aîné le duc de Bourgogne, et fut successivement gouverneur de ses trois autres fds. Le Dauphin mourut entre ses bras en 1765. Lui-même mourut en 1772.
1. Louis, Dauphin, fils de Louis XV^, né en 1729, mourut prématurément en 1755. Il se maria deux fois; en 1745 avec Marie-Thérèse d'Espagne morte l'année suivante sans enfants; en 1747 avec Marie-Josèphe de Saxe dont il eu" quatre fils: le duc de Bourgogne mort jeune, et les trois princes qui furent Louis XVI, Louis XVIII et Charles X.
3. Charles Palissot de Montenoy, poète français, né à Nancy (1750). Il était le fils d'un conseiller du duc de Lorraine. On a de lui plusieurs comédies et des poésies diverses. Il mourut en 1814. L'auteur fait ici allusion à la campagne que Palissot soutint contre les philosophes; il ne cessa de les attaquer sur le théâtre et dans ses vers notamment dans le Cercle, comédie où il attaque Rousseau (1755), les Philosophes '1760), les Petites Lettres sur de grarids philosophes (1757) dirigées contre Diderot la Dunciade ou guerre des sots, poème satirique (1764) etc.
4. M. Brùletoutde Préfontaine, habitait laGuyane depuis vingtans, lorsqu'il vint à Paris en 1762, offrir au duc de Ciioiseul le projet d'une colonie agricole dans ce pays. Le ministre accepta et le renvoya à Cayenne avec un brevet de lieutenant-colonel. Il échoua dans sa tentative et mourut en 1786.
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avec (juelques plirascs de philanthropie et quelques insinuations contre les jésuites . que M. de Choiseul voulait dépouiller de leurs grandes et riches possessions dans les colonies, jiarvint à faire adopter tous ses plans.
Par le traité de 1163, la France cédait à perpétuité le Canada et r Acadie^ aux Anglais. Les habitants de ces colonies, et particulièrement les Acadiens, montraient à la France un grand attachement. D'un autre côté, le sort des nègres commençait à inspirer quelque intérêt. M. de Choiseul fit décider dans le conseil du roi, qu'au milieu des colonies à nègres, on formerait des établissements pour la culture desquels on n'emploierait que des blancs. Dans cette vue, on transporta à Saint-Domingue environ trois mille Acadiens, a la Martinique deux mille; huit cents à la Guadeloupe ; la grande expédition fut dirigée vers Cayenne. Deux cent treize bâtiments de tout tonnage partirent de France. Ils portaient dix raille cinq cents personnes. L'Acadie en fournit huit mille, et deux autres bâtiments arrivèrent en même temps des différentes colonies. M. de Chanvalon^ avait été nommé intendant; M. dv Béhague ^ commandant militaire.
1. LWoadie appartenait aux Anglais depuis le traité d'Utreeht (1713).
2. Jean-Baptiste Thibauld de Cliauvalon, né en 1725 à la Martinique, était l'élève de Réaumur et de Jussieu. En 1757, il fut envoyé à la Guyane comme intendant général. Arrêté à son retour en France, et condamné à la prison perpétuelle pour malversations (1767), il put faire reviser son procès,et fut acquitté en 1776. Nommé commissaire général des colonies, il mourut en 1783.
3. Anioine, comte de Béhaj;ue, appartenait à une famille noble des Pays- Bas. Lieutenant-colonel en 1761, il fut nommé commandant militaire à la Guyane (1763), maréchal de camp en 1771, lieutenant général en 1791, gouverneur de la Martinique, où il rétablit l'ordre troublé par la révolution. Forcé de quitter l'ile en 1793, il se rendit en Angleterre, d'où le comte d'Artois l'envoya en Bretagne diriger l'insurrection. Il mourut en Angleterre vers 1802.
I>K .M. J.K J)U«; l)i: CIIOISKII.. 581
l'I le chevalier 'i'nri;(»l '. (|iii avail élé eoiisiillé, i^oiivenu'iir général. Jamais J'imprévoyaiiee e| l.i hyérelé iToiil élé [)oiissées pins loin. Une viiiglaiiie de mille linmmes lureiil jetés sur une pla!.i,c où ils n(^ troiivéreiil ni maisons, ni magasins, ni apotliicaircries , ni hô|Htau.\ , ni mé-me ahris eoiitro los ardeurs du soleil (jui, à 4° oo', soni, moitelles pom' les hommes non aecliniatés , si l'on néglige (pie|(|nes-une> des précautions exigées par l'expérience. Aussi. ;ui bout de (piinze jours, la moitié de ee tpii était débanpié avait [)éri ; et après cinq mois, il ne restait pas Irois cents personnes do l'expédition. Mais cela se passait loin, et la mode ([ui entourait M. de Choiseul. fermait tous les accès à la vérité.
Dans l'administration de la guerre, M. d' Choiseid ])orla une agitation fatigante pour les troupes. Il lit chaque aimée des changejnents. Nouveaux genres d'instruction, nouvelles manœuvres, nouvelle tactique, nouveaux uniformes, tout cela plaisait à la jeune noblesse française qui, toujours mobile et brave, admirait le ministre qui abandonnait les anciennes idées et perfectionnait, disait-on, la tactique par laquelle on croyait que les Prussiens s'étaient couverts de gloire. Comme si les bons ou les mauvais succès militaires ne déi>endaienl pas toujours des talents du général ! L'art de la guerre varie en Europe tous les dix ans. Tantôt telle puissance a une meilleme infanterie. tanUH c'esl la cavalerie qui décide des
1. Le chevalier Ktieiiiie Tur(;ul, marquis de Cuiisniont, frère du célèbre homme d'Etat, appartenait à une vieille t'amille de Normandie. Son père était prévôt des marchamls à Paris. Il fut d'abord chevalier de Malte et commanda une galère. Brigadier en I76i, il fut nommé gouverneur de la Guyane. C'est lui qui fit rappeler en France l'intendant Chanvalon; arrêté lui-même à son retour en Franco, il fut bientùL relâché; il vécut dès loi-s dans la retraite et mourut en 178*^.
combats, ou bien la supériorité est attachée à larme de l'artillerie. Il n'y a point de principes fixes à cet égard; tout est dans le génie d(^ celui qui commande.
L'influence de M. de Choiseul s'étendit d'une manière lésastreuse sur les finances, par les choix ineptes qu'il porta le roi à faire. 11 indiqua M, de Silhouette^ par complaisance pour M. le duc d'Orléans. Ce ministre débuta par faire porter la vaisselle de tous les particuliers à la Monnaie, et celle même du roi tandis ([ue la cour de Vienne pour laquelle on s'était ruiné, en faisait faire une en or et se plaisait à la montrer aux noces magnifiques de l'archiduc Joseph avec une princesse de Parmc^ M. de Silhouette, devenu fou au milieu du conseil du roi, -fut remplacé par M. de Laverdy^ simple conseiller au parlement, désigné uniquement parce qu'il était un des plus opposés à l'enre-
1. Etienne SilhoueUe, né à Limoges le 5 juillet 1709, mort en 1767. Conseiller au parlement de Metz, maître des requêtes, secrétaire des commandements, puis chancelier du duc d'Orléans, commissaire du roi près la compagnie des Indes, contrôleur général en 1759. 11 provoqua contre lui un déchaînement inoui en suspendant durant un an les créances de l'État, et dut se retirer après huit mois d'exercice. On ignore peut-être que ce ministre donna son nom à ces dessins qui représentent un profil tracé autour de l'ombre d'un visage. On prétend en effet qu'une de ses principales distractions était de tracer de semblables portraits sur les murs de son château, qui s'en trouvèrent bientôt couverts. La société ne manqua pas de relever ce petit ridicule, et donna à ces dessins If nom de leur auteur.
2. L'archiduc Josepli, fils de l'impératrice Marie-Thérèse, plus tard l'empereur Joseph II , épousa le 6 octobre 1760 la princesse Isabelle de Parme, fille du duc de Parme et nièce du roi Charles III d'Espagne. Elle mourut sans enfant en 1763.
3. Clément de l'Averdy ou Laverdy, ne en 1723 , conseiller au parlement, contrôleur général en 1763. Il ne resta en place que quelques mois et vécut ensuite dans la retraite; il mourut sur l'échafaud en novembre 1793.
i^islrement d'écUts bureaux qui déplaisaient géiiôralemonl. On lui supposait du crédit dans sa compagnie. Il en avait quand il était on oppt»siti()ii avec la cour; il ne s'en tntuva plus, quand il voulut la servir. M. de Laverdy devenu inutile, on le renvoya. M. de Choiseul lit noniuitn- à sa place M. d'Invault', etavecses formes légères, il donnait [)i)ur raison de cette préterence qu'il lavait toujours aimé, et qu'il avait été au collège avec lui.
Il est possible de soutenir que de tous les choix faits par l'influence de M. de Choiseul, il n'y en eut qu'un de bon, celui du duc de Praslin. Son bonheur le servit dans celte occasion. On a cru beaucoup qu'il n'avait cherché dans cette espèce d'association qu'un aide soumis à ses caprices. Il se trouva, au contraire, que M. de Praslin était un homme dont la trempe d'esprit était forte, qui avait un caractère noble et ferme, et des idées saines qu'il exprimait même avec un peu de rudesse. Mais ses belles qualités étaient rendues perpétuellement inutiles par une santé misérable : il n'y avait pas un quart d'heure de la journée pendant lequel il pût être tout entier à son travail. Dans les moments où il se portait bien, il n'épargnait pas à son cousin les contradictions d'opinion, et souvent même des reproches assez sévères. On l'estimait, et on le craignait dans sa famille. Madame de Gramont savait plier son caractère devant lui; et comme malgré ses sourcils épais et son visage laid et grave, il avait un fond de sensibilité, il s'était laissé aller à tant aimer le duc de Choiseul, qu'après lui avoir montré ses erreurs, il
1. Etienne Maynon, seigneur d'Invault, né en 1721 ; conseiller au parlement (1741), contrôleur général et ministre d'État (1768). Il resta peu de temps en charge.
éprouvait une reconnaissance extrême quand il les réparait, de même que quand M. de Choiseul persistait, M. dePraslin restait disposé à les excuser et à les détendre.
Le portrait de i\f. de Praslin que je viens de faire, me conduit naturellement à parler de l'extérieur de M. de Choiseul. La nature l'avait fait laid aussi : il était roux; avec un peu d'art de toilette, il s'était à peu près travesti en blond; les formes de son visage et celles de sa tète étaient communes ; il avait les yeux spirituels, sa taille était assez bien prise ; il tirait un grand avantage de la beauté de ses mains qui étaient petites, effilées, blanches et parées par de beaux ongles. Son maintien hardi, son visage rond et son front élevé, contrastaient complètement avec le toupet avancé, le teint hâve et l'air modeste de M. de Praslin. Jamais deux hommes n'ont été, au moral et au physique, plus dissemblables. Madame de Pompadour n'avait point d'esprit ; ses yeux bleus sans éclat ni vivacité décelaient le vide de sa tête. Quoiqu'elle eût été élevée et eut vécu dans la société financière de Paris, qui était assez distinguée alors, elle avait mauvais ton, des manières de parler vulgaires, dont elle n'avait pu se corriger, même à Versailles. Elle différait en tout point d(i madame du Barry qui, moins bien élevée, était parvenue à avoir un langage assez pur. Madame du Barry avait les yeux moins grands, mais ils étaient spirituels ; son visage était bien fait, et ses cheveux étaient de la plus grande beauté; elle aimait à parler', et elle avait attrapé l'art de conter assez
1. Et même à écrire. Quelques pages de souvenirs écrites par elle et confiées à Morande, auteur du Gazettier cuirassé, malgré leur peu d'étendue, ne manquent ni de grâce ni d'intérêt [Note du prince de Talleyrand).
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i^aîmeiit; elles |M)sst:'(laienl l'une ri Tiiiiliv, celui de iiienlir, au promiei- degré.
Madame de GranionI, avtr nu air de lauiille, aval! eu dans sa jeunesse ce qu'on ap|>elle la heaulé du diable. Klle était blanche, grasse et fraîche: son earaelèrr élail élevé et son esprit était libre et fort. Elle aurait été élocpieuie, si cela avail été possible avec un mauvais son de voix. Klle écrivait bien. Elle avait dans ses manières quelque chose d'attirant et cependant d'absolu. Dans sa chambre, elle ne souffrait qu'une opinion; tout ce qui aimait M. de Choiseul y était bien traité; le reste n'y entrait pas. Elle avait du culte pour son frère, et du dévouement pour ses amis. La galanterie' n'a occupé que peu de moments dans sa jeunesse. Le jour où elle est entrée dans le monde, elle s'est placée la première dans la société, et elle l'est restée jus(|u'à la lin de sa vie.
Parmi les hommes qui ont joué de grands rôles sous le ministère de M. de Choiseul, le chanceliei" Maupeou semble mériter une place à part. C'était un homme à la fois plein d'invention, d'esprit, de malignité, et caressant jusqu'au dégoût. Tous les hommes vulgaires et de mauvais ton étaient enchantés de lui : il déplaisait à toute la bonne compagnie : Cela lui était égal. 11 suivait, sans jamais s'en écarter, la liyne qu'une fois il s'était tracée. S'il eût vécu du temps de Louis XI, il aurait été ^ou premier ministre et son serviteur le plus intinie.
M. d'Aiguillon avait commencé sa carrière comme M. de Choiseul par des bonnes fortunes. Il en avait eu de brillantes. 11 était entré dans le monde avec plus d'avantages pour cette sorte de succès, parce qu'il était né riche, avec des dignités
acquises, et qu'il avait une fort jolie ligure. Mais il n'avait ni noblesse ni élévation de caractère. Les affaires de la politique lui étaient absolument étrangères ; il avait peu lu, il n'avait point voyagé, et il ne connaissait l'Europe que par la conversation de Paris. Les querelles des pays d'états, du parlement et quelques études militaires, avaient fait tout le travail de sa vie.
Le grand reproche politique qu'on lui a fait, a été d'avoir ignoré le premier partage de la Pologne , avant qu'il soit consommé, mais cette ignorance datait de plus loin que lui : elle tenait à ce que les manœuvres mystérieuses de la cour de Vienne n'avaient pas été connues sous le ministère de son prédécesseur ; et c'est un coup de la fortune de M. le duc de Choiseul, qu'il ne soit pas resté six mois de plus en place ; car il est plus que vraisemblable qu'il n'en aurait pas su davantage.
La disgrâce de M . de Choiseul présenta des différences extrêmement remarquables avec les autres disgrâces ministérielles qui eurent lieu sous le règne de Louis XV. Jusqu'à lui, aucun des ministres exilés par ce monarque n'avait reçu de consolations ni de marques d'attachement ou de reconnaissance, que de la part de sa famille ; encore se faisait-on un devoir de demander avec précaution, et seulement en cas de maladie, la permission d'aller leur faire une courte visite'. M. le cardinal de Bernis à Soissons , M. d'Argenson aux Ormes, M. de Machault à Arnouville, M. de Maurepas à Bourges, M. le Duc même^ en remontant plus haut, à Chantilly, étaient
1. Louis Henry duc de Bourbon, petit-fils du Grand Condé, chef du conseil de régence durant la minorité de Louis XV, premier ministre après la mort du régent (1723). Il fut exilé en 1726 à Chantilly parle jeune roi.
restés dans l'isolement le plus complet. Personne n'osait plus prononcer leur nom en présence du roi, qui sejjlaisait à voir dans ce silence absolu, de la pari de tout le monde, une approbation générale de la détermination qu'il avait prise. Il n'en a pas été de même à l'égard de M. de Choiseul . Le ton de la bonne comi)a,i;nie pendant son loni;- ministère était plutôt d'être le coiiiiisaii du ministre que le courtisan du roi.
Ilétait àla mode de s'identifier avec ses intérêts pendant le débat qui eut lieu entre son crédit et celui de la favorite. La société de madame du Barry n'avait pu s'élever à la hauteur de celle de madame dePonqjadour ; ses femmes, ses hommes, ses grâces, ses ministres ne lui donnaient qu'un éclat bien terne auprès de l'immense et puissante société de M. de Choiseul.
L'habitude qu'on avait prise de prononcer sans respect le nom du roi ; le mépris dont on s'était accoutumé à couvrir impunément les amis de madame du Barry, avaient établi dans les esprits une sorte d'indépendance que l'âge et la faiblesse du roi avaient autorisée.
Quelques amis de M. de Choiseul, quelques jeunes gens sur lesquels il avait répandu des grâces prématurées, osèrent demander la permission d'aller le voir à Chanteloup. Les entours de la favorite se trompèrent dans l'espèce de dédain qu'ils crurent devoir lui conseiller d'affecter sur ces premières demandes ; le nombre en augmenta, il ne fut plus possible d'en refuser aucune. Plusieurs femmes donnèrent l'exemple d'aller à Chanteloup sans permission. Beaucoup d'hommes qui ne tenaient à la cour par les liens d'aucun service se hasardèrent h les imiter. En sorte
588 MÉMOIRES DU PRIXCE DE TALLEYUAND.
qu'il y eut à Chanteloup une foule et une cour ([ui avaient l'air de lutter avec celles de Versailles. La médiocrité des nouveaux ministres, le manque de considération de ceux qui étaient restés ^ l'indifférence que portait le roi dans les affaires les plus importantes, ôtèrent à toutes les déterminations du conseil le caractère de la durée. 11 se forma alors une mode d'insubordination qui détruisit le prestige de l'autorité. Elle peut être regardée comme l'origine de cet esprit de résistance qui sest manifesté avec tant d'éclat sous le
règne suivant.
On alla jusqu'à ériger dans les jardins de ("«hanli-loup une pyramide, sur laquelle la vanité inscrivit tous les noms de ceux qui vinrent payer cet hommage de la mode à l'illustre exilé; et si l'on voulait observer que ces mêmes noms se retrouvent vingt ans plus tard sur la fameuse liste des émigrés, on jugerait peut-être bien de Tinconséquence, bien de la légèreté dans les actions de la noblesse française à cette époque, et ensuite bien de Finjustice dans ses jugements.
Au reste, cet esprit moqueur, léger, irrélléclii, toujours s' enivrant, de la noblesse française, reparait souvent dans notre histoire. On le retrouve chez madame de Longueville comme à Coblence. Mais il est un autre esprit, qui pour appartenir à une autre classe de la société, n'en est pas moins français ; il a fallu Henri IV pour calmer les vieux ligueurs, bourgeois de Paris; en 1791, ils ont pu devenir les maîtres.
1. Ceux des ministres qui restèrent en charge furent La Vrillière. Terray et Maupeou. Les nouveaux ministres furent MM. d'Aiguillon, de Monteynard et de Bnvnes.
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Los affaires personnelles de M. de (^lioiseul se ressentirent bientôt de l'immense dépense à la(|uolle eette espèce de gloire le condamna ; le désordre magnili(]ii(' dans Icqnel il avait vécn à Versailles, le suivit dans sa hi'ilianle retraite, et les revenus des ministères de la guerre et des affaires étrangères, celui de la charge de colonel général des Suisses, de la surintendance des postes, ainsi que les laveui-s particulières qu'il se faisait annuellement accorder, manquant à ses recettes, il fallut y supiiléer par les aliénations de son lai hic patrimoine et de la fortune de madame de Clioiseul ; le dévouement de celle-ci fut récompensé par le j)laisii' qu'elle eut de l'offrir tout entière à sa mémoire en payant ses dettes après sa mort.
On s'était attendu et tout portait à croire qu'à la mort de Louis XV, l'opinion pul)li(jue forcerait le nouveau roi à rappeler cà la tète des affaires un ministre, dont la disgrâce avait paru si généralement improuvée. IMais cinq ans d'éloignement de la cour avait lassé cette faveur populaire. L'esprit de critique et même d'opposition au gouvernement, après l'heureux essai qu'il avait fait de ses forces à l'occasion de l'exil de M. de Choiseul, en avait pris plus de confiance ; il s'affermissait de plus en plus, mais sa direction était changée.
Plus indéterminée et plus vague dans son objet, l'opposition regardait au loin, et visait plus haut. L'intérêt pour M. de Choiseul n'était plus rien. Aussi, malgré la faiblesse de Louis XVI, malgré le crédit de la reine et l'appui qu'elle était portée à donner aux espérances et à lambition de M. de Choiseul, ses instances ne parvinrent qu'à faire cesser son exil.
Les préventions du jeune roi , entretenues par Mesdames ses tantes^ l'emportèrent. L'esprit et les intérêts de la cour n'étaient plus les mêmes qu'à la lin du règne de Louis XV. De nouveaux ministres, de nouvelles espérances, des ambitions naissantes se présentaient de toute part : les vieux courtisans s'éloignaient ou mouraient. La reine n'avait pas été consultée sur le choix du premier ministre. Ce choix une fois fait, il n'était plus possible d'en revenir et d'appeler M. deChoiseul au seul poste qu'il lui convenait d'occuper.
Là, s'éteignit l'éclat de cette carrière brillante, plus remarquable par des succès de société, que signalée dans l'histoire par des traits caractéristiques d'un mérite réel et d'une solide gloire. M. de Choiseul finit par le discrédit qui s'attache à un homme persécuté par ses créanciers, et uniquement occupé à en repousser les attaques. Le chagrin aggravant une maladie légère le conduisit au tombeau. Il mourut sans regrets et sans bruit. M. de Choiseul ne sera pour l'histoire qu'un homme qui a gouverné la France par le despotisme de la mode, pendant onze années, sans que sou nom rappelle ni batailles gagnées, ni traités glorieux, ni ordonnances ou règlements utiles, et qui a préparé de grands maux sentis jusqu'à nos jours, par l'arbitraire qu'il a établi dans les différentes admi-