‹ Mémoires. Publiés avec une préface et des notes par le duc de BroglieChapitre 25 sur 79 · MK.MUIUKS DU PRLNCK DE T A LLK Y H.\> D · texte numérisé non relu

MK.MUIUKS DU PRLNCK DE T A LLK Y H.\> D

Avec quelques succès prudcm nient ménagés, on aurait bientôt vu des colonies européennes se Ibrmer sur les côtes de l'Egypte et de la Syrie. Et dans les guerres qu'auraient suscitées les jalousies et les rivalités des princes confédérés, la France, par sa position, aurait eu d'immenses avantages que plus tard elle n'a j)u retrouver dans la lutte qu'a occasionnée la découverte de TAmérique. De nos jours, les grandes dillicultés de religion étant éteintes, des arrangements commerciaux pour raient entrer dans les intérêts de toutes les puissances de l'Orient qui, par elles-mêmes, ne sont pas essentiellement navigatrices. C'est pour cela qu'à une époque de ma vie, oi^i j'en ai eu le pouvoir, j'ai introduit dans le traité d'Amiens comme vue philosophique, afin de ne point donner d'ombrage, quelques dispositions qui tendaient à la civilisation de la côte d'Afrique^^ Si le gouvernement y eût donné suite ; si, au lieu de sacrifier tout ce qui restait de la belle armée d'Egypte, au vain espoir de reconquérir Saint-Domingue ^, on eût dirigé contre les Etats barbaresijues cette force imposante et déjà acclimatée ; il est probable que ma philosophie fût devenue pratique, et que la

1. Le traité d'Amiens garantissait rindépendance de Malte, la neutralisait et ouvrait ses ports aux vaisseaux de toutes les nations. Un article spécial exceptait de cette dernière faculté les navires des Etats barbaresques, jusqu'à ce que, par le moyen d'un arrangement que jyrocureront les parties contractantes, le système criiostilités qui subsiste entre lesdits Etats barbaresques et l'ordre de Saint-Jean ainsi que les puissances chrétiennes ait cessé. C'est sans doute cette disposition qui dénolait chez son auteur certaines vues sur le bassin de la Jlédilerranée, qu'il rappelle plus liaut.

2. Depuis 1795, l'ile de Saint-Domingue était indépendante sous le gouvernement de Toussaint-Loiiverture. Le premier consul voulut la réoccuper ; son beau-frére, le général Leclerc, fut c'.iargé de l'expédition (février 1802). Il fut d'abord vainqueur et s'empara de presque toute l'île; mais les maladies décimèrent ses troupes. Lui-même mourut. Après la rupture de la paix d'Amiens, les Anglais secondèrent les elforts des noirs. Les débris

nos troupes durent évacuer l'île qui resta depuis indépendante.

France, au lieu d'avoir détruit en peu de mois une belle armée à Saint-Domingue, se serait solidement établie sur la côte africaine de la Méditerranée et nous aurait épargné le gigantesque et désastreux système continental.

Je dois indiquer encore une considération bien forte : c'est que l'Amérique n'a pas encore pris sa place dans l'ordre politique, et qu'à son égard l'épreuve du temps n'est pas faite. Si un jour, elle devenait assez puissante pour oser regarder comme à elle toutes ces terres jetées autour du nouveau continent, de quel avantage ne serail-il pas alors pour la France d'avoir porté ses vues sur l'ancien monde ! Par Ki aussi, elle aurait rendu à l'humanité un service essentiel, en empêchant, ou du moins en affaiblissant le mouvement d'émigration qui entraîne la génération présente vers l'Amérique. La pente presque insensible qui porte la population européenne vers le nouveau monde aurait peut-être besoin de cette force rétrograde. Je suis étonné que les philosophes ne se soient pas emparés de cette grande question. Elle touche par tous les points à leurs principes ; la traite des nègres, seule, n'aurait-clh,' pas dû les y conduire? Mais puisqu'ils l'ont négligée, il e>t probal)le que je me trompe. Et cela me conduit à croirj cjue je ne me comprends pas bien moi-même, lorsque je parle des philosophes. J'emploie un peu cette dénomination comme l'on dit: la nature, lorsqu'on a quelque chose de vague à exprimer et que l'expression manque. Mais comme je nomm ' souvent les philosophes et que je leur donne et leur donnerai surtout beaucoup d'influence sur mon temps, je dois, pour être clair, me rendre compte à moi-même, une bonne fois de ce que j'entends par les philosophes du xvni'^ siècle.

Si les philosophes du xvni" siècle avaient formé une secte.

80 ^IKMOini-S l)L" l'IUXCI-: DE ÏALLEYUAM).

It'iir doctrine serait facile, à connaître ; mais la philosophie nuxlerne n"a rien de commun avec l'esprit de secte. Les athées, les déistes, à qui seuls on pourrait donner cette qualification, n'appartiennent pas précisément à notre temps. Lorsqu'on veut pénétrer dans le fond des choses, on trouve que le principe secret de toutes les sectes est politique, et que partout elles doivent leur naissance k l'esprit d'indépendance et de liberté qui, sl' trouvant contenu par des constitutions établies, et resserré par les lois don)inantes, s"échappe et fait son explosion sous des formes ([u'on lâche de légitimer par la religion. C'est, on ne saurait an douter, l'esprit d'opposition au gouvernement établi qui est le premier moteur de toutes ces doctrines nouvelles , qui se n'-pandent ensuite avec des modifications diverses. Toutes les autres causes physiques et morales ne sont que des causes secondaires et accessoires.

En Angleterre où le principe de la liberté politique est renfermé dans la constitution de l'Étal, les sectes sont innombrables et peu dangereuses.

En Allemagne où les dominations sont divisées, nondtreuses, variées, l'esprit de réformation s'est perpétué depuis Luther et Calvin, et aurait pu faire de grands ravages si la Révolution française n'eût effrayé tous les gouvernements et dispersé les novateurs : ceux qui restent, y compris madame de Kriidener', ne sont que ridicules.

1. Julie (le VVietinghott', fille d'un riche seigneur de Livonie, née en 1764, épousa à dix-huit ans le baron de Kriidener, diplomate russe. Madame de Kriidener eut une jeunesse fort agitée. Depuis lb04 elle parut entièrement changée, vouée aux austérités et à la conversion des pécheurs. En 1815 elle fut connue de l'empereur Alexandre qui s'attacha à elle et sur qui elle prit le plus grand ascendant. Elle parcourut ensuite la Suisse et l'Allemagne, agitant les villes par ses prédications et souvent persécutée. Elle revint en Russie en 1818 et mourut en 1824

Je ne nomme ni l'Espagne ni le Portugal, parce que sous le rapport de la philosophie, des lettres et des sciences, ces deux pays se sont arrêtés au w" sircle.

En France, le génie des sciences exactes, par son orgueil et par la suprématie réelle qu'il a prise, a anéanti l'esprit de secte, en couvrant de dédain tous les systèmes. L'introduction de la philosophie de Bacon, de Locke et de Newton, complétée par M. de la Place', a soumis toutes les entreprisses de l'imagination à une épreuve, (\m permet à celle-ci de faire des découvertes, mais de ne pas s'égarer.

Les incertitudes de Montaigne, reposant son esprit sur ce qu'il appelle ces deux oreillers si doux pour une tête bien faite, l'ignorance et l'insouciance, ne lui avaient permis ni d'embrasser aucune des sectes anciennes, ni d'en former une nouvelle. Il discute toutes les opinions, n'en adopte aucune, et se retranche dans le doute et l'indifTérencc.

Presque en môme temps, Rabelais, dans les accès de son humeur railleuse, cynique et bouffonne, avait insulté tous les préjugés, attaqué toutes les croyances.

Il me semble qu'il y a bien loin de cette manière de philosopher à celle des fondateurs de sectes. Par ordre de dates, Montaigne et Rabelais sont les anciens de nos philosophes français, mais ils ne sont pas chefs d'école. Leurpyrrhonisme a jeté dans les idées un vague, une incertitude qui doivent leur faire reporter quelque part dans cette confusion dont nous avons vu les résultats au siècle dernier. Aussi les écrivains

1. V. Simon, marquis de La Place, né en 1749 à Beaumont-en-Auge (Calvados), fut à dix-sept ans professeur de mathématiques. Membre de l'Institut dès sa fondation, ministre de l'intérieur après le 18 brumaire, sénateur (1799), président du Sénat, pair de France (1815). 11 mourut en 1827.

qui se sont le plus rapprochés d'eux, n'ont-ils jamais prétendu être attaches à un corps de doctrine quelconque. La disposition au doute, et l'esprit de secte sont diamétralement opposés.

L'esprit de secte a peut-être moins d'inconvénients parce qu'il est moins général dans son objet, et qu'il ne s'empare que de quelques individus, et en France, pour peu de temps ; car la mobilité de la nation ne permet à aucune opinion de ce genre d'y établir un empire durable. Le doute , au contraire, peut s'étendre à tout et durer longtemps ; il est si commode qu'il saisit tout le monde ; la lumière est-elle jamais assez claire pour lui? et c'est là son danger, quand il est le terme où l'on doit arriver ; c'est là son avantage, quand il est le point de départ. Car alors on craint de deviner trop vite; on s'effraye des simples aperçus; l'intelligence se contente d'examiner modestement les efTets pour remonter lentement aux causes ; elle s'élève ainsi par degré, d'abstractions en abstractions; puis de phénomènes en phénomènes, de découvertes en découvertes, et enfin de vérités en vérités.

Cette méthode n'a été pleinement connue et fidèlement suivie que dans le xvni® siècle, car jusqu'à ce moment, la France était toute cartésienne. Les écoles, l'Académie des sciences, Foutenelle même, Mairan, ont été constamment fidèles à Descartes. Je me souviens, et peut-être tout seul, que M. Duval*, mon professeur de philosophie au collège d'Harcourt, devenu ensuite recteur de l'Université, avait

1. Pierre Duval, né en 1730 à Bréauté, village de Normandie, fut à vingt-deux ans professeur de philosophie au collège d'Harcourt, puis proviseur du même collège et recteur de l'Université (1777). On a de lui divers traités où il s'attache à réfuter les théories philosophiques du temps, notamment celles de Buffon, Rousseau et Holbach, Il mourut en 1797.

fiiit sa petite brochure contre IVewlon. D'Alembcrt ', Maupertuis -, Clairault'' et Voltaire, tous quatre fort jeunes, furent les premiers apôtres delà nouvelle philosophie. Grâce à eux, le système de Newton ou plutôt celui de la nature a triomphé.. Grâce à eux encore, la méthode de Bacon a été suivie dans les sciences, et y a porté le plus grand jour. C'est là le côté brillant de la philosophie du xvni'' siècle ; mais sa gloire s'obscurcit et quand on envisage son influence morale et, tout d'abord, ses ravages dans les sciences morales. Voltaire me paraît avoir parfaitement tracé le caractère et la mission du vrai philosophe : « La philosophie, dit-il, est simple; elle est tranquille, sans envie, sans ambition; elle médite en paix, loin du luxe, du tumulte et des intrigues du monde ; elle est indulgente, elle est compatissante ; sa main pure porte le flambeau qui doit éclairer les hommes ; elle ne s'en est jamais servie pour allumer l'incendie en aucun lieu de la terre ; sa voix est faible, mais elle se fait entendre; elle dit, elle répète : Ado-

1. Jean Leroml d'Alembert était le fils de madame de Tcncin et du chevalier Destouches, officier d'artillerie. Abandonné à sa naissance, il fut recueilli et élevé par une famille d'ouvriers. Son nom lui vint de ce qu'il avait été trouvé sur les marches de l'église Saint-Jean-Lerond, aujourd'hui détruite. 11 se fit bientôt connaître par sa passion pour la science, fut reçu à l'Académie des sciences en 1744, à l'Académie française en 17.54. Très lié avec Voltaire et Diderot, il s'associa à la publication de V Encyclopédie. 11 mourut en 1783.

2. Moreau de Maupertuis, né à Saint-Malo en 1698, mort en 1759, officier de cavalerie ; il quitta bientôt l'armée pour l'étude, et entra à l'Académie des sciences en 1723. En 1736 il partit pour une expédition scientifique dans les régions polaires. Membre de l'Académie française en l''43, il partit en 1745 pour Berlin, où le roi Frédéric l'avait nommé président de l'académie. C'est là qu'il eut avec Voltaire des démêlés restés fameux.

3. Alexis Clairault, né en 1713 à Paris, astronome et mathématicien, entré à l'Académie des sciences à dix-huit ans. Il mourut en 1765.

rez Dieu, sotcz- les 7'ois, aimez les hommes. » Ce beau caractère de la philosophie se trouve dans tous les écrits de Locke, de Montesquieu, de Cavcndish'. Ces vrais sages, toujours prudents dans leur hardiesse, ont constamment respecté et souvent raffermi les bases éternelles sur lesquelles repose la morale du genre humain. Mais quelques-uns de leurs disciples, moins éclairés, et par conséquent moins circonspects, ont, à force de recherches, ébranlé toutes les colonnes de l'ordre social.

Lorsque dans le sénat de Rome, on délibéra sur la punition que méritaient les complices de Calilina, César raisonnant en philosophe du nvui*^ siècle, et posant des principes abstraits pour en tirer des conclusions politiques, disserta longuement sur la nature de l'àme, et professa les dogmes de la philosophie épicurienne. Caton et Cicéron se levèrent indignés, et déclarèrent au sénat que César professait une doctrine funeste k la république et au genre humain. Or, cette doctrine subversive et désolante que ces grands hommes d'État avaient la sagesse de repousser a été ouvertement enseignée dans le siècle dernier. Sous prétexte de déraciner la superstition, qui tombait d'elle-même, et d'éteindre le fanatisme qui n'enflammait plus d'autres têtes que les leurs, Helvétius'*,

1. Henry Cavendisli, illuslre physicien et chimiste anglais, né à Nice en 1731, appartenait à une branche cadette de la famille des ducs de Devonshire. 11 fut admis en 1760 à la Société royale de Londres et, en 1803, devint associé de l'Institut de France. Il mourut en 1810.

2. Claude Adrien Helvétius naquit à Paris vers 1715, obtint dés l'âge de vingt-trois ans une place de fermier général. II s'adonna entièrement à la philosophie ei publia en 1758 son livre de VEsprit condamné à la fois par le pape, la Sorbonne et le parlement. Ses œuvres (14 volumes) ont été publiées après sa mort qui survint en 1771.

CondorcetS Raynal, le baron d'Holbach ^ tantôt avec l'élal de nature, tantôt avec la perfectibilité brisaient avec emportement tous les liens de l'ordre moral et politique. Quelle démence de prétendre gouverner le monde par des abstractions, par des analyses, avec des notions incomplètes d'ordre et d'égalité, et avec une morale toute métaphysique! îNous avons vu les tristes produits de ces chimères.

Si tels sont les résultats nécessaires de l'analyse, je dirai avec le bon La Fontaine aux philosophes imprudents qui rétendent à tout :

Quittez-moi votre serpe, ins'rument de dommage.

Votre analyse peut éclairer l'esprit, mais elle éteint la chaleur de l'âme : elle dessèche la sensibilité, elle flétrit l'imagination, elle gâte le goût. Coudillac\ votre oracle, n'a-t-il pas dit lui-même : Rien nest h contraire au r/oût que l'espiit

1. M. Caritat, marquis de Condorcet, né en 1743 à Ribcmont, près de Saint-Quentin, d'une famille noble originaire du Dauphinô. Il fut reçu à l'Académie des sciences à vingt-six ans. Très lié avec les philosophes, il embrassa a-\ec ardeur la cause de la Révolution. Député à l'Assemblée législative et à la Convention, il vota avec les girondins. Proscrit au .31 mai 1793 il resta caché huit mois, mais étant sorti de sa retraite il fut arrêté et emprisonné. Il s'empoisonna peu de jours après dans sa prison (mars 179i). Condorcet avait épousé mailcraoisellc de Grouchy, la sœur du maréchal de l'empire.

2. P. Thiry, baron d'Holbach, célèbre philosophe né en 1723 à Hildeshcim dans le Palatinat. Il vint h Paris dès sa jeunesse et embrassa les opinions philosophiques les plus violentes ; il prêcha ouvertement l'athéisme. Son ouvrage le plus connu, te Système de la Nature, fut blâmé même par Voltaire et Fréiléric II. Il mourut en 1789.

3. Etienne Bonnot de CondiUae, né en 171), à Grenoble d'une famille noble. 11 entra dans les ordres, mais sans exercer de fonctions ecclésiastiques, fut précepteur de l'infant duc de Parme en 1757. Membre de l'Académie française en 176S. Gonddlac a laissé plusieurs ouvrages qui ont fait de lui le chef de l'école sensualiste. il mourut en 1780.

philosophique ; c'est une vérité qui iii échappe. » S'il avait ouvert davantage sa main, peut-être lui en aurait-il échappé beaucoup d'autres du même genre qui aujourd'hui, contre son opinion, sont professées dans nos écoles.

Tout ce que je viens de dire me conduit à penser que le caractère particulier de la philosophie du xyu!*" siècle, est l'emploi de l'analyse, utile, lorsqu'elle est appliquée aux sciences physiques, incomplète, lorsqu'elle est appliquée aux sciences morales, dangereuse, lorsqu'elle est appliquée à l'ordre social.

Ainsi dans tout ce que j'ai écrit et dans tout ce que j'écrirai, l'objet sur lequel porte l'analyse, détermine sans que je sois obligé de le remarquer, si la qualification de philosophe doit être prise en bonne ou en mauvaise part.

L'importance qu'ont eu les philosophes économistes pendant près de trente ans, exige que je parle d'eux d'une manière spéciale.

Les économistes étaient une section de philosophes uniquement occupés à tirer de l'administration tous les moyens d'amélioration dont ils croyaient que l'ordre social était susceptible. Ils étaient partagés en deux classes : l'une regardait l'agriculture comme seule créatrice des richesses, et traitait les travaux industriels et le commerce comme stériles, sous le rapport qu'ils ne créaient que des formes et des échanges dans les matières produites et créées par les travaux de l'agriculture. La doctrine de cette première classe d'économistes est appelée la doctrine du produit net, et elle est exposée dans le Tableau économique '. L'objet de ce tableau est de faire

1. Le Tableau économique où se trouve exposée la doctrine pliysiocratiqueest l'œuvre du médecin Quesnay (lG9'i-1774), fondateur et chef de cette école.

la distribution des richesses sortant de l'agriculture et se répandant de là dans toutes les artères du corps social. Les conséquences de ces doctrines suivent la marche de la circulation, et aboutissent, en dernier ressort, à la théorie de l'impôt qu'elles fout peser tout entier sur l'agriculture.

La liberté du commerce est presque l'unique point par lequel cette première classe d'économistes est en contact avec les économistes dont je vais parler. Ceux-ci n'adoptent pas la division des classes stériles ; ils ne regardent pas le Tableau économique comme une démonstration rigoureuse, ni môme suffisante, des phénomènes de la circulation. Ils se bornent à cet égard à quelques vérités de détail. Leur grand principe est la liberté générale du commerce dans le sens le plus étemlu. Pour l'impôt, ils acceptent des modifications; ils ne sont pas absolus.

Le gouvernement repoussait les idées des économistes, de quelque école qu'ils fussent; il s'attachait aux choses connues et établies. Il redoutait les changements qui touchaient à la forme de l'impôt et à ses produits réguliers dans le trésor royal. Pour lui, la crainte de quelque diminution dans les revenus de l'État était telle, qu'il n'osait pas même hasarder des moyens do les augmenter. Des vues aussi courtes, aussi étroites, étaient nécessairement prohibitives.

On ne savait point encore que quelques principes incontestables d'économie politique, joints à un emploi raisonnable du crédit ]jublic , constituaient toute la science de l'administration des finances. Le crédit public aurait diminué les inconvénients qui pouvaient résulter de l'application trop stricte des principes d'économie politique; les principes d'économie politique auraient éclairé et modéré les entreprises du crédit public. M. Turgot, en établissant la caisse d'escompte,

paraît avoir entrevu les avantages de cette alliance bienfaitrice. Il a saisi le moyen qui porte le plus de secours à toutes les industries en maintenant le prix de l'argent à un taux modéré; mais il n'a pas été plus loin. L'art moderne de procurer à l'État, sans forcer les contributions, des levées extraordinaires d'argent à un bas prix, et d'en distribuer le fardeau sur une suite d'années, lui était inconnu; ou s'il le connaissait, peut-être apercevait-il dans son usage des embarras lointains, que l'administration française, toujours trop facile et toujours si près d'abuser, rendrait un jour dangereux. D'ailleurs, emprunter toujours en se libérant sans cesse appartenait à un ordre d'idées totalement opposé à la doctrine pure des économistes. Car, pour emprunter et éteindre les emprunts, il faut des délégations temporaires pour la durée, mais fixes pour l'application, et prises dans une classe des revenus de l'État séparée de l'imposition territoriale, qui doit avoir son emploi habituel et déterminé . Or, pour atteindre ce but, ce sont les consommations qu'il faut taxer, et particulièrement celles qui, tenant aux commodités de la vie, ne sont en usage que parmi les hommes qui jouissent de quelque superflu, ou au moins, d'une grande aisance. Dans cette catégorie, le genre de consommations dont je parle se mesure d'après les ressources de chacun, et si le besoin de consommer devenait trop grand, trop impérieux, on peut croire que, de son côté l'aisance deviendrait plus habile et retrouveiait ses avantages par l'augmentation de l'industrie dont on ne connaît pas le terme : il est vrai que s'il y en avait un, les administrations financières qui ne l'auraient pas prévu, seraient dans le danger d'éprouver de grands mécomptes.

Cette riche matière pourrait me mener bien loin, car elle est pour moi pleine de charmes. Elle me rappelle tout ce que j'ai appris dans la conversation et dans les Mémoires d'un homme dont les Anglais nous ont fait connaître loule la valeur. M. Panchauda dit mille fois à M. de Galonné, à M. de Meilhan, à M. Foulon, à M. Louis' et à moi : Dans l'état ou est f Europe, celui des deux pays de la France ou de f Angleterre, qui suivra exactement le plan d'amortissement que je propose, verra le bout de Vautre. C'était son expression. L'Angleterre a adopté sa doctrine, et aussi pendant trente ans a-t-elle dirigé tous les mouvements de l'Europe. M. Panchaud était un homme extraordinaire : il avait en môme temps l'esprit le plus ardent, le plus étendu, le plus vigoureux, et une raison parfaite. Il avait tous les genres d'éloquence. Si le génie résulte de la faculté de sentir et do penser, répartie abondamment et également dans le même individu, Panchaud était un homme de génie. Sur sa générosité, sur sa candeur, sur sa gaîlé, il me revient des milliers de choses qu'il me serait doux (h^ faire connaître.

Mais je dois m'arréter pour ne pas quitter trop longtemps l'ordre d'idées que je me suis prescrit, et je crains d'avoir déjà quelques reproches à m ' faire, car j'ai parlé de

1. Louis- Dominique, dit le baron Louis, naquit à l'aris le 13 novembre 1757. Il fut destiné à l'état ecclésiastique et reçu conseiller clerc au parlement. Il fut lié intimement avec Talleyraml qu'il assista comme sous-diacre à la messe de la Fédération. 11 fut nommé ministre en Danemark (1792) émigra en 1793. Revenu en France dès le consulat, il fut maître des requêtes au conseil d'État (1806), conseiller d'Etat (1811), ministre des finances eu 1814, 1815, et en 1818, ministre d'Etat, membre du conseil privé. En 1822, il fut destitué de toutes ses charges; député, il siégea dans le parti libéral. En 1831, il fut encore une fois ministre des finances, fui créé pair de France en 1832, et mourut en 1837.

l'influence des philosophes, de celle des économistes sur la partie brillante et ambitieuse du clergé, longtemps avant d'avoir déterminé ce que j'entendais par les philosophes, et ce qu'on entendait par les économistes : aussi, je suis obligé maintenant qu'on se rappelle ce que j'ai dit du clergé pour que l'on comprenne bien quel était le genre d'esprit qui avait plus ou moins pénétré dans tous les ordres de l'État, dans toutes les classes de la société.

Ce que j'ai dû faire remarquer dans le clergé, je dois le montrer aussi dans la magistrature, qui, par sa grande prérogative civile, a une influence directe sur les esprits. Son action est de tous les moments, elle surveille tous les actes de la vie, elle donne la sécurité des biens et des personnes : son pouvoir est immense; aussi les institutions que les magistrats attaquent sont bien près d'être détruites dans l'esprit des peuples. Les idées nouvelles s'étaient emparées de toute la jeunesse du parlement. Défendre l'autorité royale était traité d'obéissance servile. La majorité que le président d'Aligre ^ conservait pour la cour allait chaque jour s'aflaiblissant et se perdit au moment où M. de Galonné et M. de Breteuil se brouillèrent. Quoique M. d'Aligre portât aux membres du parlement qui votaient avec lui, la faveur de M. de Miromesnil % garde des sceaux; de M. de Breteuil, ministre de Paris; de la reine

1. Etienne-François d'Aligre appartenait à une vieille famille de robe originaire de Chartres. Président à mortier, puis premier président du parlement de l'aris (1768). Il donna sa démission en 1780, passa en Angleterre puis à Brunswick où il mourut en 1798.

2. Armand Hue de Miromesnil, né en 1723. Premier pré^dent du par lement de Rouen (1755). Garde des sceaux sous Louis XVI (1774-1787). Il mourut en 1796 dans sa terre de Miromesnil en Normandie.

par M. de Mercy \ avec lequel il était lié intimement, il vit sa majorité se fondre au moment où il fut en guerre ouverte avec le contr(31eur général.

La première circonstance dans laquelle elle lui manqua intéressait personnellement la reine. Les conseillers de cette malheureuse princesse, aveuglés par leur propre passion et voulant servir la sienne, avaient porté devant les tribunaux et donné le plus grand éclat à une affaire connue sous le nom de l'afl^iire du collier, qui aurait dû être étouffée à son origine -. L'arrêt rendu par le parlement de Paris devait faire à la reine une profonde impression et l'éclairer sur les personnes à qui elle avait accordé sa confiance. Mais la fau.lilé r.e ] eimit ] as f^ue cette dure leçon produisît l'effet que l'on devait en attendre : les conseils restèrent les mêmes, le

1. François comte de Mercy-Argenteau appartenait à une vieille famille de Lorraine. Il fut ambassadeur de l'empire en France durant tout le règne de Louis XVI. A partir de 1789, Mercy s'occupa activement de provoquer une intervention étrangère, en faveur du roi ; il mourut en 1794. On a publié sa correspondance avec Marie-Antoinette et Marie- Thérèse.

2. On sait ce que fut cette triste affaire du collier qui causa un tort irréparable à la reine, bien qu'elle fût entièrement innocente. Le joaillier Boehmer avait oifert à la reine un magnifique collier de 1 600 000 francs. Elle avait refusé. Une femme de haute naissance mais d'une moralité douteuse, madame de la Motte-Valois voulut se l'approprier. Elle sut persuader au cardinal de Rohan qui avait encouru précédemment la disgrâce de Marie-Antoinette, que celle-ci n'avait renoncé au collier qu'en apparence et pour éviter le scandale d'une dépense excessive, mais qu'elle lui serait reconnaissante s'il lui en facilitait secrètement l'achat. Le cardinal convaincu acheta le collier à crédit, et le donna à madame de la Motle pour le remettre à la reine. Jladame de la Motte courut le vendre à Londres. L'affaire ne tarda pas à s'ébruiter par suite des réclamations de Boehmer qui n'était pas pa>é. Le cardinal et madame de la Motte furent arrêtés et déférés au parlement qui acquitta le premier et condamna l'autre. De plus il eut soin de rédiger son jugement de façon à laisser un doute sur l'innocence de la reine.

baron do liieteuil et l'archevêque do Toulouse ne furent que plus puissants; et la reine, rendue entièrement au tourbillon léger qui l'environnait, se contenta de parler avec mépris de l'abbé Georgcl \ avec aigreur do >1.\I. Frétoau S Louis, Le Coigneux ^, de Cabre S et do nionlror de l'humeur aux personnes qui étaient liées avec madame de Brionno ^ et avec mesdames ses filles. Cette petite vengeance s'étendit jusqu'à moi, et je trouvai dos difficultés à obtenir les places auxquelles

1. L'abbé .leaa-Franrois Goori,^el, né à Bruyères (Lorraine) en 1731, fut d'abord professeur de matiiéinatiques à Strasbourg. Le cardinal de Rolian l'emmena à Vienne comme secrétaire d'ambassade. A son retour, il fut nommé vicaire général à Strasbourg. Dans l'alTaire du collier il rendit les plus grands services au cardinal en brûlant ses papiers et en écrivant sa défense. Il fut lui-même exilé à Mortagne; il émigra en 1793, revint en France en 1799, refusa un évèché, fut nommé vicaire général des Vosges. Il mourut en 1813. L'abbé Georgel a laissé des Mémoires allant de 1760 à 1810 (Paris 1817. 6 vol. in-8°).

2. Emmanuel Fréteau de Saint-Just, né cnl7'45. Conseiller au parlement en 1765. Dans le procès du collier il prit parti pour le cardinal de Rohan. Il fut emprisonné après la séanre du 17 novembre 1787. Député de la noblesse aux états généraux, il lit cause commune avec le tiers : il fut lieux fois président de l'Assemblée. Il se retira à la campagne après le

10 Août. Arrêté en 1794, il fut guillotiné le li juin.

3. Le marquis Lecoigneux de Délabre fut reçu conseiller au parlement en 1777. Il descendait du premier présiflent Lecoigneux qui vivait au commencement du xvn" siècle, et dont le lits fut le célèbre Bachaumont.

à. L'abbé Sabatier de Cabre fut secrétaire d'ambassade à Turin. Ministre à Liège (1769). Chargé d'affaires à Pétersbourg. Directeur des consulats au ministère de la marine (1782). II était conseiller clerc au parlement.

11 embrassa avec ardeur la cause de la Révolution. Arrêté sous la Terreur d échappai Féchafaud et mourut ea 1816. Il ne faut pas le confondre avec Fabbé Sabatier de Castres, publiciste protégé par Vergennes qui joua également un certain rôle dans les affaires parlementaires (1742-1817).

5. Madame de Brionnc, cousine du cardinal de Rohan, prit avec chaleur son parti.

j'étais naturellement appelé. L'alTection de madame de Brionne et de ses filles, madame la princesse de Carignan et la princesse Cliarlotte de Lorraine, me dédommagea grandement de tout ce que j'éprouvais de conli-ariélés dans ma carrière, La beauté d'une femme, sa noble fierté se mêlant au prestige d'un sang illustre et fameux, si souvent près du tnjne, ou comme son ennemi ou comme son soutien, répandent un charme particulier sur les sentiments qu'elle inspire. Aussi, je me reporte sur ce temps de ma défaveurà la cour, avec plus de plaisir que sur beaucoup de situations heureuses où je me suis trouvé dans ma vie, et qui n'ont laissé de traces ni dans mon esprit ni dans mon cœur. Je me souviens à peine que la reine m'empêcha de profiter d'un grand acte de bonté de Gustave III ^ qui avait obtenu pour moi du pape Pie VI un chapeau de cardinal '-. Elle dit à M. de Mercy d'engager la cour de Vienne à s'opposer cà la nomination d'un cardinal français avant la promotion des couronnes ^. Ses désirs furent remplis; la nomi-

1. Gustave III, roi de Suède, fds et successeur d'Adolphe Fiédéric. Né en 1746, il monta sur le trône en 1771. Il fut assassiné à la suite d'une conspiration de la noblesse le 16 mars 1792. Il laissa le trône à son fils Gustave IV.

2. Le pape Pie VI accueillit très bien le roi de Suède Gustave III, pendant le voyage que celui-ci fit en Italie. Il chercha un moyen de lui être particulièrement agréable, et lui accorda la promesse d'un chapeau de cardinal pour l'abbé de Périgord que Gustave lit avait solhcitée. C'était uniquement une faveur, et d'autant plus remarquable qu'elle était accordée à un prince protestant. (.Vo.'e de M. de Bacouii.)

3. Le pape s'est toujours réservé le droit exclusif de nommer les cardinaux. Toutefois certains souverains catholiques, le roi de France, l'empereur, le roi d'Espagne, le roi de Pologne, avaient obtenu le droit de nommer, ou mieux de présenter à la nomination du pape qui sanctionnait toujours leur choix, un certain nombre de cardinaux, qu'on nommait en conséquence les cardinaux des couronnes. Ils étaient assimilés en tout aux autres cardinaux, et représentaient leurs souverains dans les élections papales.

9'i MÉMOIRES DU PRLXCE DE TALLEYRAND.

nation du pape fui suspendue, et il est probable que depuis, mon chapeau de cardinal a passé plusieurs années dans quelques forteresses françaises ^

Le nouvel esprit iniroduit dans le parlement ayant désuni et animé individuellement tous les membres qui composaient cet ancien corps, l'intrigue y pénétrait de toute part. M. Necker, M. de Galonné, M. de Brcteuil y avaient chacun leurs créatures qui défendaient ou attaquaient les mesures du ministre qu'on voulait soutenir ou renverser. Chaque jour on voyait la grande magistrature s'éloigner davantage de l'autorité royale, à laquelle, dans les beaux temps de la monarchie, elle avait été constamment unie. L'esprit de corps même n'existait plus ; la demande des états généraux faite peu de mois après en est la preuve. Un nombre inquiétant d'opinions éparses, qui ne prenaient pas toujours une couleur de parti, donnait au ministère de rinquiélude sur reuregistrement de chaque loi que le besoin de l'État paraissait exiger.

M. de Galonné brava cet état de choses, et voulut porter devant le parlement une loi sur une matière fort délicate et qui exigeait une foule de connaissances qui lui manquaient.

La proportion adoptée entre les monnaies d'or et d'argent dans la refonte de 1720, n'était plus en rapport avec celle de For et de l'argent comme métal dans le commerce. Un marc d'or en lingot, au môme titre que celui des louis, se vendait plus de sept cent vingt livres, et cependant le même marc d'or fabriqué en louis n'en donnait que trente, faisant sept cent \hvA livres. Il était donc nécessaire de donner à l'or mon-

1. Allusion aux cardinaux enfermés dans des forteresses françaises par l'empereur Napoléon, à la suite de ses persécutions contre le pape Pie VII. [Note de M. de Bacourl.)

naie, dans son rapport avec l'argent monnaie, une proportion plus rapprochée de la valeur qu'il avait en lingots, relativement à l'argent. Par la loi de 1726, la proportion de l'or à l'argent était de 1 à 14 513/1000 ou i à 14 1/2 à peu de de choses près. Par la loi dont il est ici question, la proportion de l'or à l'argent fut portée de 1 à lo 477/1000, ou à peu près de 1 à 15 et demi.

M. de Galonné avait adopté à cet égard l'opinion de M. Madinier, agent de change, qui était plus versé dans les opérations de commerce des matières, que dans l'art des ménagements qu'un gouvernement doit toujours observer, lorsqu'il touche aux monnaies. 11 ftdlait montrer au public, montrer par des chifTres, et montrer longtemps d'avance que la refonte était dans son intérêt; il fallait la lui faire désirer, même un peu attendre. Dans les affaires importantes, le reproche de lenteur contente tout le monde; il donne à ceux qui le font un air de supériorité, et à celui qui le reçoit l'air de la prudence, M. de Galonné avait raison, et sa précipitation lui donnait l'air d'avoir tort. Le baron de Breteuil, Foulon, le petit Fornier, colportaient mémoires sur mémoires ; l'abbé de Vermond ^ les remettait à la reine qui les faisait arriver au roi. Le parlement, devenu un instrument d'intrigues, fit des remontrances qui n'annonçaient i)as qu'il y eût dans cette compagnie, autant de lumières sur cette matière que de dispositions à entraver les opérations du contrôleur

1. L'ab])é Matliieu de Vermond était le lits d'un chirurgien de village. Né en 1735, il fut reçu docteur en Sorbonne en 1757. 11 s'attacha à la fortune du cardinal de Brienne, fut en 1769 envoyé à Vienne par Choiseul comme lecteur de la future dauphine. Il sut entrer dans la confiance de l'impératrice et de l'archiduchesse, et prit sur celle-ci une grande influence. 11 émigra en 1790 et mourut peu après à Vienne.

général. Le motif légal de la refonte était de réduire la quantité d'or fin qui entrait dans la composition des pièces de vingtquatro livres tournois, à une valeur correspondante à celle d'ini lingot d'argent équivalent à quatre écus de six livres. Dans la retonte de 1726, de graves fautes avaient été commises. On avait mal résolu le problème d'un rapport exact de valeur entre les deux métaux dont se compose encore notre monnaie (rapport facile à établir, mais difficile à maintenir). L'évaluation avait été faite à près d'un sixième au-dessous de la valeur de ce métal. 11 est vrai que la plupart des directeurs des monnaies avaient atténué cet inconvénient, mais par une infidélité grave, en affaiblissant le titre ou le poids au delà de la limite du remède. Ainsi, outre le défaut de rapport entre les deux métaux, il y avait encore défaut d'identité légale entre les louis de la même fabi'ique. Une nouvelle refonte était donc nécessaire ; mais on no faisait pas à M. de Galonné riionneur de croire qu"il ne voulût qu'être juste. On ne se familiarisait pas avec l'alfaiblissement de poids que devaient subir les nouvelles pièces d'or, quoique cette condition fût indispensable pour le rétablissement du rapport entre l'or et l'argent, et quoique le change des monnaies tînt compte de la différence aux propriétaires des anciennes pièces. La délivrance des nouveaux louis devait être précédée du dépôt des louis de fabrique antérieure; les délais de l'échange se prolongeaient fort au dcl'i du temps nécessaire pour la fabrication, et, à la suite de tant d'autres expédients de finances qui n'étaient pas meilleurs, on supposait que le vérital>le but du ministre était de se ménager une jouissance de fonds par forme d'ein|)runt sur les propriétaires des anciennes pièces d'or.

175'. -nui. 97

Ainsi, quoique la proportion adoptée par M. de Galonné fût bonne, elle laissa à la censure des prétextes dont elle usa sans ménagement. 11 était parvenu à rétablir l'équilibre (au moins pour quelque temps) entre deux métaux destinés à faire le même office de mesure ; mais sans s'être approprié les calculs très compli(iués qui justifiaient la réforme de la loi de 11^6, et conséquemment, sans s'être mis en état de répondre à toutes les objections du doute ou de l'ignorance. 11 atteignit le but, mais sans en avoir tout le mérite.

Louis XVI, fortifié par l'opinion de M. de Vergennes, montra dans cette circonstance une volonté très décidée. Les remontrances du parlement furent sans effet. Madame Adélaïde, tante du roi, à (jui madame de ÎNarbonne ' avait remis un mémoire fort savant sur la proposition, ne put pas même empêcher l'exil de Foulon. On envoya ce malheureux dans une de ses terres en Anjou, et il n'en revint quelques années après que pour être une des premières victimes de la Révolulion.

Une fermeté soutenue n'était pas dans le caractère du roi, et d'ailleurs il devait être découragé j)ar le peu d'accord qu'il y avait dans son conseil. Tout devenait difficile ; l'opinion publique prenait de la force ; elle censurait et elle protégeait ouvertement. Son action était trop puissante pour pouvoir être arrêtée et même dirigée: elle approchait des marches du trône ; déjà on commençait à dire des ministres qu'ils avaient ou qu'ils n'avaient pas de popularité, expression nouvelle (|ui, })rise dans racception révolutionnaire, aurait dégradé à

1. ;\Iademoisellc de Chalus, mariée au comte de Xarbonne-Lara, maréchal de camp. Elle fut dame d'honneur de la l'eine Marie Leczinska, puis de la dauphine. Elle était la mère du comte de Xarbonne, ministre de la j,'uerre en 1791, dont on a parlé plus haut (p. 35).

leurs propres yeux les conseils de Louis XIV", qui ne voulaient que l'estime du roi et une jurande considération, mais dont la vanité républicaine de M. Necker s'honorait parce qu'elle lui donnait une influence à part.

Les expédients ordinaires étaient usés : on croyait qu'il n'y avait plus de réformes possibles à faire, et cependant les dépenses excédaient les recettes d'une somme énorme. Le déficit de 1783 était de plus de quatre-vingt millions. M. Necker, quoi qu'il en ait pu dire dans son compte rendu*, l'avait laissé à sa sortie du ministère de près de soixante-dix millions. Depuis que les passions en sa faveur sont éteintes, tout le monde en convient. Le papier des receveurs généraux, celui des trésoriers, des régisseurs, qui servait à faire des anticipations, ne circulait plus qu'avec une perte effrayante. La partie des emprunts de M. Necker qui n'était pas viagère portait une promesse de remboursement si prompt, qu'elle épuisait le trésor royal. Pour l'année 1786 ces remboursements montaient à près de cinquante-trois millions, et ils devaient accroître d'année en année jusqu'en 1790.

Ce n'était plus le temps oi^i l'on pouvait augmenter les revenus de l'État, en abandonnant les lois fiscales aux interprétations des compagnies qui savaient faire pénétrer les rigueurs jusques dans les dernières ramifications de la propriété ou de l'industrie. Les quatre sols pour livre, imposés par M. de Fleury, étaient une surcharge trop forte pour plusieurs provinces, et se payaient mal. — Les places

1. Le compte rendu des finances de Necker fut publié en janvier 1781. C'était la première fois que « le secret des finances était entr'ouvert au public », qui, jusque-là ignorait ce qu'il payait à l'État, et ce que l'État dépensait.

pour lesquelles il fallait faire une finance étaient refusées.

— Le parlement ne voulait plus enregistrer d'emprunts. Les fonds publics perdaient tous les jours de leur valeur. La bourse de Paris recevait tout son mouvement des spéculations faites sur les fonds des établissements particuliers.

— On achetait, on vendait des actions de la caisse d'escompte, des actions de la compagnie des Indes, des actions de la compagnie des eaux de l*aris, des actions de la compagnie contre les incendies, etc.. Comme dans les temps de calamité, le jeu occupait toutes les têtes. Le gouvernement avait essayé de faire quelques levées d'argent en créant par des arrêts du conseil pour quelques millions de loteries : mais ce faible moyen avait un terme, et il était arrivé.

M. de Galonné gêné dans toutes ses opérations, attaqué de tous les côtés, miné par l'intrigue souterraine de M. l'archevêque de Toulouse, ayant encore pour lui M. de Yergenncs et le roi, crut qu'il pouvait triompher de toutes les difficultés qu'il rencontrait, par un moyen nouveau et qui aurait quelque éclat. Il conçut le projet d'une assemblée des notables ^ ; il espérait, par cet appel inattendu, remplacer la sanction nationale, les enregistrements du parlement, et se rattacher l'opinion pul)lique devant laquelle il avait la confiance de pouvoir paraître avec avantage.

Dès l'ouverture do l'assemblée, il proposa la création des assemblées provinciales dans tout le royaume, la suppression

1. L'assemblée des notables était un moyen terme imaginé par le miriisire pour ne pas recourir aux états généraux. Galonné voulait imposer une subvention territoriale; mais prévoyant la résistance du parlement et du clergé, il avait voulu prendre un point d'appui dans la nation. L'assemblée se réunit le 22 février à Versailles, elle se sépara le 2ô mai.

des corvées, celle des Ijarrières intérieures et de plusieurs droits de l'aide, réprouvés i)ar l'opinion, radoucissement des gabelles et la liberté du commerce des grains.

Il résolut courageusement d'augmenter le déficit par le sacrifice de dix millions sur le produit des gabelles, de douze millions sur celui des traites et des aides, de dix millions sur les tailles, de sept millions pour aider à payer les dettes du clergé, dont la partie principale devait être éteinte par l'aliénation de la chasse, et des droits honorifiques attachés à ces biens; et de plus, par une dépense de dix millions pour remplacer les corvées, et de six millions pour l'encouragement de l'agriculture, des arts et du commerce. Il se flattait que pour tant de bienfaits, il obtiendrait aisément une création ou un remplacement de cent dix à cent douze millions de revenu.

Il en trouvait cinquante dans la perception régulière des deux vingtièmes sur le revenu net de tous les biens-fonds du territoire français. L'augmentation de cet impôt provenait de ce que 31. de Galonné proposait de détruire tous les privilèges de corps ou d'ordres, toutes les exceptions, toutes les faveurs particulières. Il donnait à cette imposition le nom de subvention territoriale; et il disait que ce ne serait pas une taxe nouvelle, puisque la cliarge dt^ ceux qui payaient exactement les deux vingtièmes ne serait point augmentée, et qu'il ne s'agissait que de supprimer les abus d'une répartition injuste, et des exceptions prêtes à être abandonnées par ceux qui en jouissaient.

Il estimait à vingt millions le revenu de l'établissement du timbre.

L'inféodalion des domaines et une meilleure administration des forêts devaient donner dix jnillions de revenu.

l'our acquitter les reniboiirsomenls à époques fixes, il faisait un emprunt annuel de vingt -cinq millions, qui ne devait être lui-même remboursable qu'en quinze années.

11 présentait aussi un tableau d'économies montant à quinze millions.

Ce plan qui manquait de base, puisque les notables n'avaient pas de pouvoir, était vaste; son ensemble était assez imposant; il présentait l'avantage de tranquilliser tous ceux qui avaient des fonds sur l'État, et de se rapprocher sans secousse des idées qui, depuis assez longtemps, circulaient dans les classes instruites de la société et commençaient à pénétrer dans la masse de la nation.

Mais M. de Vergennes était mort S et le roi tout seul était un faible soutien pour un ministre rpii attaquait ouvertement tant d'intérêts.

Le clergé était atteint par une contribution dont il espérait que ses dons gratuits le mettaient à jamais à l'abri. Il soutenait que, s'il ne })ayait jtas de vingtième sous le nom de vingtième, il en payait l'équivalent sous le nom de décime; puis, quittant la question qui lui était propre, il attaquait la subvention sous un point de vue général. M. de Galonné s'était malheureusement persuadé que l'impôt en nature éprouverait moins de difficultés qu'un impôt de cinquante millions en argent. Il avait établi, dans un de ses mémoires, que la perception en nature était le moyen le plus facile de rendre la répartition proportionnelle, de bannir l'arbitraire, et d'éviter aux contribuables la cruelle nécessité de payer, lors môme qu'ils ne récoltent pas. M. l'archevêque de iXarbonne, M. l'ar-

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