Le duc de La RochefoucauM-Liancourt
Je voulais, avant de rentrer vn France, savoir ce qui s'y passait. Madame de Flahaut', qui était à Hambourg, me parut j)eu disposée à me l'apprendre, car elle m'envoya, lorsque j'étais encore dans l'Elbe, un message, dont M. de Riccé eut la simplicité de se charger, pour m"engager à ne pas descendre à terre et à retourner en Amérique. Son motif, disait-elle, était qu'elle passait pour m'avoir été fort attachée, et elle craignait que, par cette raison, je ne fusse un obstacle à son mariage avec M. de Souza, ininistre de Portugal. Je crus pouvoir sans indélicatesse résister aux singulières raisons que M. de Riccé me donnait, et je restai un mois à Hambourg, entouré de personnes qui ne nuisirent pas plus que moi au mariage qu'elle contracta depuis avec le bon M. de Souza. Je revis là aussi madame de Genlis, que je retrouvai toute semblable à ce que je l'avais connue à Sillery, à Bellechasse et en Angleterre. La fixité dans les natures composées tient à leur souplesse.
De Hambourg, je me rendis à Amsterdam où je restai quinze jours, et de là à Bruxelles, où je m'arrêtai assez pour n'arriver à Paris, comme j'en avais le projet, qu'au mois de septembre 1796.
On avait formé à Paris un institut national des sciences
1. Adélaïde Fdleul, née à Paris en 1761, épousa très jeune le comle de Flahaut, maréchal de camp, qui fut guillotiné en 179o. Elle avait émigré en 1792. Après le 9 thermidor, elle Aoulut revenir en France mais dut s'arrêter à Hambourg. C'est là qu'elle connut le marquis José de Souza- Bothelo, qui était alors ministre de Portugal en Danemark. Madame de Flahaut l'épousa en 1802 au moment où il venait d'être nommé ministre à Paris. M. de Souza fut destitué peu après, mais demeura à Paris jusqu'à sa mort. (18;i5). Madame de Souza a publié plusieurs romans qui ont fait sa réputation. Elle mourut en 1836.
et des arts ^ : l'organisation seule de cet institut suffisait pour faire juger de l'esprit qui régnait en France. On l'avait divisé en quatre classes. Celle des sciences physiques tenait le premier rang. Celle des sciences politiques et morales n'était qu'au second. On m'avait nommé membre de cette classe en mon absence. Pour payer mon tribut d'académicien, je lus à deux dilFérentes séances publiques, peu éloignées l'une de l'autre, deux mémoires qui attirèrent assez l'attention. L'Amérique septentrionale était le sujet du premier, et le besoin de colonies pour la France, le sujet du second '■*. Je m'étais occupé d'un troisième sur l'influence do la société en France. L'ouvrage pris un peu trop dans mes souvenirs, parut <'"i mes amis ne pas être adapté à un temps où la France était g(juvernée par le directoire. Je le laissai donc là.
Ma dette littéraire une fois payée, n'apercevant aucun élément d'ordre, aucun j)rincipede durée dans les différents partis
1. Toutes les académies avaient été supprimées en 1793. La Convention inséra dans la constitution de l'an III, qu'il serait fondé un institut national a chargé de recueillir les découvertes et de perfectionner les arts et les sciences ». Une loi de 1795 organisa cet institut qui fut divisé en quatre classes, comprenant cent quarante-quatre membres et cent ((uarante-quatre associés. On ne revint à Tancien nom d'académie qu'en 1816.
2. Ces deux mémoires ont été publiés dans le Recueil des mrmoires de Vinstitut, classe des sciences morales et politiques, (t. II, première série. 1799). — Le premier, sur les Relations commerciales de l'Angleterre et des Étals-Unis (5 germinal, an V), tend à prouver que l'Angleterre n'a rien perdu à la déclaration d'indépendance de ses colonies, et qu'elle conservera toujours en Amérique, une véritable colonie d'exploitation et de peuplement. — Le second sur les Avantages à retirer des colonies nouvelles, fut lu le 25 messidor an V. L'idée dominante e>t qu'à la suite d'une révolution, il est nécessaire, si l'on veut en conserver les résultats, de détourner les forces vives du pays vers un nouveau champ d'activité, et que, dans l'élat actuel des choses en France, le gouvernement devrait s'efforcer d'offrir aux élémenls d'agitation et aux mécontents de tous les partis, de vas'es territoires à coloniser.
que je voyais s'agiter, je mis du soin à me tenir loin des affaires. Madame de Staël qui avait déjà repris une certaine influence, me pressait vivement d'aller avec elle chez Barras *, l'un des membres du directoire. Je m'y refusai d'abord ; je ne pouvais pas aller chez un membre du directoire, sans demander à voir tous ceux qui le composaient et particulièrement les deux directeurs qui avaient été membres de l'Assemblée constituante -. Les motifs de refus que je donnais ne parurent pas valables. Ils passaient de plus par madame de Staël, qui, désirant un rapprochement entre Barras et moi, conduisit les choses de manière à ce que je reçus de Barras un billet, par lequel il m'engageait à aller dîner, tel jour, chez lui à Suresnes. D fallut accepter. J'arrivai à Suresnes vers trois heures. Dans la salle à manger, qu'on traversait pour arriver dans le salon, je vis cinq couverts. Madame de Staël à mon grand étonnemcnt n'était pas invitée. Un frolteur me montra une armoire, dans laquelle il y avait quelques livres dépareillés et me dit que le directeur (c'est le titre qu'on donnait à Barras dans son intérieur) n'arrivait ordinairement que vers quatre heures et demie. Pendant que je lisais je ne sais quel ouvrage, deux jeunes gens vinrent regarder à la pendule du salon, et voyant qu'il n'était que trois heures et demie, se dirent l'un à l'autre : « ^ous avons le temps d'aller nous baigner. » II n'y avait pas vingt minutes qu'ils étaient partis, que l'un d'eux
1. Le comte Paul de Barras, né à Fox-Emplioux (Var), était capitaine en 1789. Député à la Convention, il vota la mort du roi. Président de la Convention (février 17J5). .Membre du directoire depuis sa création jusqu'au 18 brumaire. Après h coup d'État, il disparut de la scène politique, et mourut en 1829.