mars
3. M. de Talleyrand a consacré à raifairo du duc d'Enghien, un chapitre spécial qui sera publié dans un des volumes suivants.
La nouvelle guerre dans laquelle Bonaparte se trouvait engagé avec l'Angleterre exigeant l'emploi de toutes ses ressources, il ne fallait que la prudence la plus vulgaire pour ne rien entreprendre qui pût exciter les puissances du continent à faire cause commune avec son ennemie. JWais la vanité l'emporta encore. Il ne lui suffisait plus d'avoir été proclamé sous le nom de Napoléon, empereur des Français, il ne lui suffisait pas d'avoir été sacré par le Souverain Pontife; il voulait encore être roi d'Italie, pour être empereur et roi, aussi bien que le chef de la maison d'Autriche. En conséquence il se fait couronner à Milan, et, au lieu de prendre simplement le titre de roi de Lombardie, il choisit le titre plus ambitieux, et par cela même plus alarmant de roi d'Italie, comme si son dessein était de soumettre l'Italie entière à son sceptre; et pour qu'il y eut moins de doute sur ses intentions. Gênes et Lucques ', où ses agents avaient assez habilement répandu l'effroi, lui envoyèrent des députations par l'organe desquelles, l'une se donne à lui, Tautre demande un souverain de son nom ; et toutes deux sous des formes différentes, font dès lors partie de ce que pour la première fois, on commença à appeler le grand empire.
Les conséquences de cette conduite furent telles qu'il était naturel de le prévoir. L'Autriche arme, et la guerre continentale devient imminente. Alors Napoléon essaye des négociations de tout côté. Il tente d'attirer la Prusse dans son
1. Depuis les conventions du 10 octobre 1796 et du 6 juin 1797, la république de Gênes, transformée en république ligurienne, était l'alliée de la France. C'est le 3 juin 1805, que le sénat et le doge sollicitèrent la réunion de leur ville à la France, laquelle fut immédiatement ordonnée. Quant à Lucques, elle fut attribuée à Élisa Bonaparte, princesse de Piombino. (24 juin 1805}.
alliance ^ en lui olfrant lu Hanovre, et quand la chose est sur le point de réus.-ir, il la fait échouer en envoyant à Berlin le général Duroc^ qui, par sa rudesse maladroite, détruisit les bons effets des démarches faites précédemment d'après mes instructions, par M. de la Forest '' qui y était ministre de France.
L'empereur fut plus heureux avec les électeurs de Bavière, de Wurtemberg et de Bade, qu'il maintint cette fois dans son alliance.
Le camp de Boulogne qu'il forma à cette époque, dans le but de menacer les côtes d'Angleterre eut pour premier résultat de populariser la guerre dans ce pays, et d'y faire créer, chose inouïe, une nombreuse armée permanente. Et c'est pendant que Napoléon paraissait absorbé par les travaux de ce camp, que les Autrichiens passaient l'Inn, traversaient la Bavière, occupaient le centre de la Souabe, et déjà arrivaient sur les bords du Rhin. Ce fut toutefois cette précipitation des Aulridiiens qui le préserva de la position plus que critique oîi il aurait été, s'ils eussent attendu l'arrivée de l'empereur Alexandre et des cent mille Russes qui étaient en marche pour se joindre à eux, car la Prusse aurait été alors infailliblement entraînée
1. De 1803 à 1805, Napoléun d'une part, l'Autriche et la Russie de l'autre, se disputèrent l'alliance de la l'rus;se : le roi Frédéiic-Guillaume n'osa prendre aucun parti. Toutefois, en 1805, il signa avec la France une simple
convention de neutralité.
2. Duroc était depuis 1796 l'aide de camp préféré de Kapoléon. Né en 1772, il devint sous l'empire général de division, grand maréchal du palais et duc de Frioul. Il lut tué à "NVurtschen le 22 mai 1813.
3. Antoine comte de La Forest (1756-18'i6). Ministre à Munich, (1801) à a diète de Ralisbonne, (1802); à Berlin, (1803); amLassadcur à Madrid en 1807. Ministre et pair de France sous la restauration.
dans la coalition; mais les Autrichiens voulaient montrer que seuls, ils étaient en état d'engager la lutte et de triompher.
Napoléon sut profiter de cette faute avec le génie militaire et la célérité qui font sa gloire. En quelques semaines, on pourrait dire en quelques jours, il transporta la grande armée du camp de Boulogne aux bords du Rhin pour la conduire à de nouvelles victoires.
Je reçus l'ordre de l'accompagner à Strasbourg, pour être / prêt à suivre son quartier général selon les circonstances (septembre I8O0). Un accident de santé qu'eut l'empereur au début de cette campagne m'efïraya singulièrement. Le jour même de son départ du Strasbourg, j'avais dîné avec lui; en sortant de table, il était entré seul chez l'impératrice Joséphine; au bout de quelques minutes il en sortit brusquement; j'étais dans le salon, il me prit par le bras et m'amena dans sa chambre. M. de Rémusal ', premier chambellan, qui avait quelques ordres à lui demander, et qui craignait qu'il ne partît sans les lui donner, y entra en même temps. A peine y étions-nous, que l'empereur tomba par terre ; il n'eut que le temps de me dire de fermer la porte. Je lui arrachai sa cravate parce qu'il avait l*air d'étoufîer ; il ne vomissait point, il gémissait et bavait. M. de Rémusat lui donnait de l'eau, je l'inondais d'eau de Cologne. Il avait des espèces de convulsions qui cessèrent au bout d'un quart d'heure ; nous le mîmes sur un fauteuil ; il commença à parler, se rhabilla, nous recommanda
1. Auguste, comte de Rémusat, né en 1762, était en 1789 avocat près la cour des comptes d'Aix. 11 resta en France durant toute la Révolution. En 1802 il devint préfet du palais, puis premier chambellan en 1804 et surintendant des théâtres. En 1815 il fut nommé préfet de la Haute -Garonne puis du Nord. Destitué en 1821, il mourut en 1823.
le secret et une demi-heure après, il était sur le chemin de Carlsruhe. En arrivant à Stutlgard, il m'écrivit pour me donner de ses nouvelles; sa lettre finissait par ces mots: a Je me porte l)ien. Le duc fde Wurtemberg) est venu au-devant de moi jusqu'en dehors de la première grille de son palais; c'est un homme d'esprit. » — Une seconde lettre de Stuttgard du même jour portait : « J'ai des nouvelles de ce que fait Mack ; il marche comme si je le conduisais moi-même . Il sera pris dans Ulm, comme un vilain i.»
On a cherché à répandre depuis que Mack avait été acheté ; cela est faux ; c'est leur présomption seule qui perdit les Autrichiens. On sait comment leur armée battue partiellement sur plusieurs points et refoulée vers Ulm, fut obligée d'y capituler; elle y resta prisonnière de guerre, après avoir passé sous les fourches caudines.
En m'annonçant sa victoire, Napoléon m'écrivit quelles étaient, dans sa première idée, les conditions qu'il voulait imposer à l'Autriche, et quels territoires il voulait lui enlever. Je lui répondis que son véritable intérêt n'était point d'affaiblir l'Autriche, qu'en lui ôtant d'un côté, il fallait lui rendre de l'autre, afin de s'en faire un allié. Le mémoire dans lequel j'exposais mes raisons le frappa assez pour qu'il mît la chose en délibération dans un conseil qu'il tint à Munich où j'étais allé le rejoindre, et pour qu'il inclinât à suivre le plan que
1. Charles, baron de Mack de Liebericb, né en 1752, engagé comme simple soldat, devint général en 1792. Il tut mis plusieurs fois à la tête d'armées autrichiennes, mais fut constamment battu. Il signa la capitulation d'Ulm le 19 octobre. Traduit peu après devant un conseil de guerre, il fut condamné à mort, mais l'empereur François commua sa peine en une détention qui ne dura que quelques années. Il mouruf dans l'oubli on 1828.
je lui avais proposé, et que l'on peut retrouver encore dans les arcliives du gouvernement^. Mais de nouveaux avantages remportés par une de ses divisions d'avant-garde, exaltant son imagination, ne lui laissèrent plus que le désir de marcher sur Vienne, de courir à de nouveaux succès et de dater des décrets du palais impérial de Schœnbrunn.
Maître en moins de trois semaines de toute la haute-Autriche et de toute la partie de la basse qui est au midi du Danube, il passe ce fleuve et s'engage dans la Moravie. Si alors soixante mille Prussiens fussent entrés en Bohême, et que soixante mille autres, venus par la Franconie, eussent occupé la route de Lintz, il est douteux qu'il eût pu parvenir à échapper de sa personne. Si l'armée austro-russe qu'il avait en tète, et qui était forte d'environ cent vingt mille hommes, eût seulement évité toute action générale et donné à l'archiduc Charles le temps d'arriver avec les soixante-quinze mille hommes qui étaient sous ses ordres, au lieu de dicter des lois, Napoléon aurait été dans la nécessité d'en subir. Mais loin d'arriver avec son armée, la Prusse envoya un négociateur, qui, soit folie, soit crime, ne fit rien de ce qu'il était chargé de faire, et
.1 Ce mémoire a été récemment publié dans les Lettres inédites de Talleijrand à Napoléon, par Pierre Bertrand. (Paris, 1889, 1 vol. in-S", p. 156.) Prévoyant que le dessein de l'empereur était déjà d'écraser l'Autriche pour tendre tôt ou tard la main à la Russie, Talleyrand cherche à l'en détourner et recommande chaudement l'alliance autrichienne. Il veut faire de l'Autriche le boulevard de l'Europe contre la Russie, et dans ce but, la mettre en contact et en rivalité avec cet empire, en lui cédant la Moldavie, la Yalachie, la Bessarabie et une partie de la Bulgarie. En échangf, on pourrait alors lui enlever toutes ses possessions en Italie et en Souabe. Ce système aurait d'ailleurs un autre avantage ; c'est en supprimant tout contact entre l'empire de Napoléon et celui des Habsbourg, de supprimer par cela même tout prétexte de guerre. Dés lors l'alliance franco-autrichienne, solide et durable, serait la sauvegarde de toute l'Europe occidentale.
creusa le précipice où son pays devait être lui-même prochainement engloutie
L'empereur Alexandre, qui s'ennuyait à Olmiitz et qui n'avait encore vu aucune bataille, voulut en avoir l'amusement ; et malgré les représentations des Autrichiens, malgré les avis que le roi de Prusse lui avait adressés, il livra la bataille connue sous le nom de bataille d'Austerlitz et la perdit complètement, trop heureux de pouvoir se retirer par journées d'étapes, comme rarmi.->ticequi en fut la suite lui en imposait l'humiliante obligation. Jamais fait militaire n'eut plus d'éclat. Je vois encore Napoléon rentrant à Austcrlitz le soir de la bataille. Il logeait dans une maison du prince de Kauuitz- ; et là, dans sa chambre, oui dans la chambre même du prince de Kaunitz, arrivaient à tous les instants des drapeaux autrichiens, des drapeaux russes, des messages des archiducs, des messages de l'empereur d'Autriche, des prisonniers portant les noms de toutes les grandes maisons de l'empire.
Au milieu de tous ces trophées, je n'ai pas oublié qu'un courrier entra dans la cour, apportant des lettres de Paris, et le portefeuille mystérieux dans lequel M. de la Valette^
1. Le roi de Prusse avait fini par céder aux instances de l'empereur de Russie, el avait signé avec lui une convention (3 nov. 1805), aux termes de laquelle il s'engageait à proposer sa médiation armée; et si elle n'était pas acceptée par Napoléon le 15 décembre, à lui déclarer la guerre. Le comtt' d'Haugvvitz, chargé de la négociation, ne fut reçu par Napoléon que le 13 décembre à Schœnbrunn, d là, effrayé des menaces de l'empereur, au lieu d'agir conformément à ses instructions, il se laissa imposer un
traité d'alliance dont le Hanovre était le prix (15 décembre).
2. Marie Chamans, comte de La Valette (1769-1830), était alors directeur général des postes de France. 11 était d'abord entré à l'armée et était devenu capitaine et l'aide de camp de confiance de Bonaparte. Condamné à mon en 1815, il fut sauvé grâce au dévouement de sa femme, mademoiselle Emilie de Beauharnais, nièce de Pimpératrice Joséphine.
déposait le secret des lettres particulières décachetées qui avaient quelque importance, et les rapports de toutes les polices françaises. A la guerre, l'arrivée d'un courrier est un événement d'une douceur extrême. JNapoléon, en faisant immédiatement distribuer les lettres, délassait et récompensait son armée.
Il survint alors un incident assez piquant qui peint trop bien le caractère de Napoléon et ses opinions pour que j'omette d'en faire mention. L'empereur qui, à celte époque, était fort en confiance avec moi, me dit de lui faire la lecture de sa correspondance. Nous commençâmes par les lettres déchiffrées des ambassadeurs étrangers à Paris; elles l'intéressaient peu, parce que toutes les nouvelles de la terre se passaient autour de lui. Nous en vînmes ensuite aux rapports de police; plusieurs parlaient des embarras de la banque, occasionnés par quelques mauvaises mesures du ministre des finances, M. de Marbois '. Le rapport qu'il remarqua davantage fut celui de madame de Genlis; il était long, et écrit tout entier de sa main.
1. François, comte, puis marquis de Barbé-Marbois (1745-1837), ancien député au conseil des Anciens directeur, puis ministre du trésor public en 1802; plus tard premier président de la Cour des comptes de 1808 à 1837. Il avait été révoqué de ses fonctions de ministre en 1806, à la suite d'une crise financière dont il fut considéré comme responsable. Il avait accoidé à certains fournisseurs de l'État, groupés en société sous le nom de négociants l'éunis, des facilités de payement singulières qui supprimaient presque tout contrôle de la part du trésor. Cette société avait abusé de la confiance du minisire; elle avait compromis les finances de l'Etat dans des spéculations basardeuses. Le résultat le plus clair fut qu'en octobre 1805, la banque de France n'avait en caisse qu'un million cinq cent mille francs contre quatre-vingt-douze millions de valeurs inunédialenient exigibles. Une panique s'en était suivie, et durant plusieurs mois, le marché s'en était fortement ressenti. A son retour (janvier 1806), l'empereur remplaça M. de Barbé-Marbois par M. Jlollien.
Consulter sur ce point IM. Ihiers, le Consulat et f Empire {lomc VI, page 30 et suiv., 187 et suiv., 375;, et les Mémoires de M. .MoUion.
Elle y parlait de l'esprit de Paris, et citait quelques propos offensants tenus, disait-elle, dans les maisons que l'on appelait alors le faubourg Saint-Germain; elle nommait cinq ou six familles, qui jamais, ajoutait-elle, ne se rallieraient au gouvernement de l'empereur. Des expressions assez mordantes que rapportait madame de Genlis, mirent JNapoléon dans un état de violence inconcevable ; il jura, tempêta contre le faubourg Saint-Germain. « Ah ! ils se croient plus forts que moi, disait-il. Messieurs du faubourg Saint-Germain ; nous verrons \ nous verrons \ )) El ce 7ious verrons l venait quand?... après quelques heures d'une victoire décisive remportée sur les Russes et sur les Autrichiens. Tant il reconnaissait de force A de puissance à l'opinion publique et surtout à celle de quelques nobles, dont la seule action se bornait à s'écarler de lui. Aussi, en revenant plus tard à Paris, crut-il avoir t'ait une nouvelle conquête quand mesdames de Montmorency S de Mortemart^ et de Chevreuse^ vinrent remplir des places de dames du palais de l'impératrice, et anoblir madame de Bassano^ qui avait été nommée avec elles.
Au bout de vingt-quatre heures, je quittai Austerlitz. J'avais passé deux heures sur ce terrible champ de bataille; le maréchal Lannes m'y avait mené, et je dois à son honneur, etpeut-
1. Valentine de Harchies, mariée à Anne, comte de Montmorency,
2. Éléonore de Montmorency, née en 1777, mariée à Victor de Rochechouart, mai'qnis de Mortemart. Elle fut dame de l'impératrice en 1806.
3. Françoise de Narbonne-Pelet, mariée en 1802 à Cliarles-André d'Albert, duc de Luynes et de Chevreuse. Elle fut dame du palais de l'impératrice en 1807, et mourut en 1813.