‹ Mémoires. Publiés avec une préface et des notes par le duc de BroglieChapitre 56 sur 79 · octobre · texte numérisé non relu

octobre

2. En 1806, le gouvernement espagnol eut un instant la pensée de rompre avec la France. Les longs déboires de sa lutte avec l'Angleterre, Firiquiétude que lui avait causée la dépossession du roi Ferdinand, tout contribuait à le pousser dans cette voie. Le prince de la Paix, qui dirigeait alors la politique du cabinet, saisit le moment où Napoléon était aux prises avec la Prusse, et lança, non pas au nom du roi, mais en son nom personnel, une proclamation assez ambiguë où, sans désigner personne, il in.itait le peuple espagnol à se p;-éparer à la guerre. Après la victoire d'iéna, le prince de la Paix, épouvanté, capitula immédiatement, et fit répandre le bruit que le seul ennemi de l'Espagne était l'Angleterre, mais perso inj ne prit le change, Nai o'éon moins que tout autre.

Bourbon; et moi, je jurai intérieurement de cesser, à quelque prix que ce fût, d'être son ministre, dès que nous serions de retour en France. 11 me confirma dans cette résolution par la barbarie avec laquelle, à Tilsitt. il traita la Prusse, quoiqu'il ne m'en fit pas l'instrument. Cette fois, il ne s'en rapporta pas à moi pour traiter des contributions de guerre et de l'évacuation des terri loires par ses troupes. 11 en chargea le maréchal Berthier ^ Il trouvait qu'à Presbourg, je m'en étais acquitté d'une manière trop peu conforme à ce qu'il croyait être ses véritables intérêts ; mais j'anticipe sur les événements.

Nous ne restâmes que peu de jours à Berlin. M. de Zas- Irow, aide de camp de confiance du roi, et M. de Lucchesini avaient eu la permission de s'y rendre. M. de Lucchesini passait en Prusse pour être fort capable, et surtout très fin. Sa fmesse m'a souvent rappelé à moi, le mot de Dufresni : Trop d'esprit, c'est-à-dire pas assez. Ces deux plénipotentiaires venaient pour négocier un armistice que peut-être ils auraient obtenu, s'ils n'avaient pas été informés trop tard de la capitulation de Magdebourg. L'armée russe, il est vrai, était encore intacte, mais elle était si peu nombreuse ! et d'ailleurs les Prussiens étaient complètement découragés, toutes les places fortes avaient ouvert leurs portes, et cufiu des députations polonaises accouraient de tous les côtés au-devant de iXapoléon. 11 n'en fallait pas

1. Le maréchal Alexandre Berthier, lu- en 1753, était major général de la grande armée et grand veneur. En 1807, il allait devenir vice -connétable, puis prince de Neufchâtel et prince de W'agram . En 1814, il se rallia à Louis XVllI qui le nomma pair de France et capitaine des gardes. Durant les Cent-jours, il se retira à Baniberg (Bavière), où il mourut le 1-' juin dans des circon^^tances restées mystérieuses.

tant pour qu'il se décidât à renvoyer tous les négociateurs, à quitter Berlin, et à marcher rapidement par Posen sur Varsovie.

Quel singulier spectacle que de voir Napoléon sortir du cabinet du grand Frédéric où il venait d'écrire un bulletin pour son armée, passer dans la salle à manger pour faire dîner avec lui MoUendorf ^ qui était prisonnier, et Millier "^ qui était l'historiographe de la monarchie prussienne ; offrir à l'un et à l'autre leurs appointements, qu'ils acceptèrent, puis monter en voilure et partir pour l'osen!

Il s'y était fait j)récéder par le général Dombrowski ^ et par le comte Wybicki qui, l'un et l'autre, avaient servi sous ses ordres dans les campagnes d'Italie. C'est de Posen qu'ils datèrent une espèce d'appel à toute la Pologne en annonçant son rétablissement. Cette pièce, qui leur avait été remise à Berlin, montrait et cachait assez l'autorisation de Napoléon pour qu'il pût l'avouer ou la désavouer, selon que les circonstances favoriseraient ou arrêteraient son entreprise. A Posen, on le reçut avec transport. Une députation ménagée par Murât, qui déjà était à Varsovie, et composée

1. Le feld-maréchnl comte de MoUendorf, ancien lieutenant de Frédéric II, et l'un des meilleurs généraux de Farmée prussienne ; il avait été blessé grièvement à Auerstaedt (1725-1816).

2. Jean de Mûller, historien allemand, né à Schaffouse en 1752, fut conseiller aulique à Mayence, puis à Vienne. Il vint à Berlin en 1795, et Frédéric-Guillaume le nomma conseiller intime et historiographe de sa maison. Napoléon le vit en 1806, se l'attacha et l'employa comme ministre d'État du nouveau royaume de Westphalie. Il mourut en 1809.

3. Jean Dombrowski, célèbre général polonais, l'un des héros de l'insurrection de 1794. En 1795, il avait offert ses services au directoire, qui l'avait autorisé à lever une légion polonaise au service de la France. Il la commanda jusqu'en 181 't.

d'hommes assez considérables pour que l'on pût croire qu'ils parlaient au nom de la nation, était le lendemain de l'arrivée de Napoléon à la porte du palais qu'il occupait, Cette députation était n ombreuse ; les noms qui sont restés dans ma mémoire sont ceux do MM. Alexandre Potocki, Malachowski, Gutakowski, Dzialinski. Dans le discours qu'ils adressèrent à l'empereur, ils lui offrirent toutes les forces du pays. Napoléon saisissant cette offre, et s'expliquant peu sur le reste de leurs demandes, leur répondit: « Quand vous aurez une armée de quarante mille hommes, vous serez dignes d'être une nation ; et alors vous aurez droit à toute ma protection. » La députation retourna promptement à Varsovie pleine d'espérance.

C'est à Posen que l'empereur traita avec l'électeur de Saxe, jusque-là allié de la Prusse. L'électeur accéda à la confédé- ^' ration du Rhin et prit le titre de roi ^ , A cette occasion, Napoléon reçut la liste des tableaux que M. Denon ^ l'engageait à prendre dans la galerie de Dresde. Il la lisait lorsque j'entrai dans son cabinet et me la montra. « — Si Votre Majesté, lui dis-je, fait enlever quelques-uns des tableaux de Dresde, elle fera plus que le roi de Saxe ne s'est jamais permis de faire, car il ne se croit pas le pouvoir d'en faire placer aucun dans son palais. Il respecte la galerie comme une propriété nationale. — Oui, dit Napoléon, c'est un excellent homme; il ne faut pas lui faire de la peine. Je vais donner l'ordre de ne toucher à rien. Nous verrons plus tard. »

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