QUATRIÈME PARTIE AFFAIRES D'ESPAGNE
Napoléon étant à Finkenstein * disait un jour, dans un moment de gaîté : « Je sais, quand il le faut, quitter la peau du lion pour prendre celle du renard. »
Il aimait à tromper, il aurait voulu tromper pour le seul plaisir de le faire, et, au défaut de sa politique, son instinct lui en aurait fait une sorte de besoin. Pour l'exécution des projets qu'il allait sans cesse roulant dans sa tête, l'artifice ne lui était guère moins nécessaire que la force. C'était surtout, à l'accomplissement de ses vues sur l'Espagne, qu'il sentait bien que la force ne pouvait pas suffire.
Napoléon, assis sur l'un des trônes de la maison de Bourbon, considérait les princes qui occupaient les deux autres, comme
1. Quartier général de l'empereur Napoléon, dans la campagne de 1807, en Pologne.
des ennemis naturels que son intérêt était de renverser. Mais
c'était une entreprise où il ne pouvait échouer sans ruiner
ses propres desseins, et, peut-être, se perdre lui-même. Il
ne la fallait donc tenter qu'avec une entière certitude de
réussir.
La première condition du succès était de n'avoir à craindre aucune diversion sur le continent.
A la fm de 1807, Napoléon disposait en maître de l'Italie entière ^ et de la partie de l'Allemagne comprise entre le Rhin et l'Elbe ^ Il avait, sous le nom de duché de Varsovie, relevé une partie de Fancienne Pologne s'étendant de la Silésie au Niémen ^■, ce pays lui était dévoué. La Prusse était presque anéantie. L'Autriche, affaiblie par les pertes de tout genre qu'elle avait faites, n'était point en état de rien entreprendre seule, et il avait fait facilement goûter à la Russie des plans d'ambition, qui, en lui donnant deux guerres à soutenir, devaient occuper longtemps toutes ses forces*. L'Espagne lui parut alors aussi complètement isolée qu'il le pouvait désirer. Mais en l'attaquant à force ouverte, il avait deux dangers à •craindre.
Depuis la paix de Bâle entre la France et l'Espagne, c'est-
1. Le traité de Presbourg avait cédé Venise au royaume d'Italie. Joseph régnait à Naples. Il n'y avait donc plus alors que les États de l'Église qui ■ne dépendissent pas directement de l'empereur.
2. Jérôme Bonaparte régnait en Westphalie. Murât à Berg. Les rois de Bavière et de Wurtemberg, le grand-duc de Bade et les autres princes de la confédération du Rhin étaient alors entièrement dévoués à la France.
3. Le grand-duché de Varsovie, formé des provinces polonaises enlevées à la Prusse, avait été donné au roi de Saxe.
4. La première contre la Suède, pour s'emparer de la Finlande; et l'autre •contre la Turquie, dans l'espoir de prendre les principautés danubiennes.
à-dire depuis onze ans, l'Espagne était l'alliée de la France et son alliée fidèle. Argent, vaisseaux, soldats, elle avait tout mis à sa disposition, elle lui avait tout prodigué. A cette époquelà même, vingt mille hommes d'élite de ses troupes et les jneilleurs de ses généraux servaient dans les rangs des Français, à l'autre extrémité de l'Europe. Comment lui déclarer la guerre ? Quel prétexte alléguer ? Pouvait-il avouer les motifs de son ambition dynastique ? En les faisant connaître, il s'exposait à soulever contre lui les sentiments de ses propres sujets; et tout son mépris pour l'espèce humaine ne rempéchait pas de comprendre (lu'il devait compter pour quelque chose la puissance de l'opinion publique.
En déclarant la guerre, il provoquait l'Espagne à la résistance; mille circonstances imprévues pouvaient survenir, et, (juelque heureuse et quelque courte que pût être celte guerre, elle ne laisserait pas moins à la famille royale d'Espagne les moyens et le temps de se transporter dans ses possessions d'outre-mer. L'Espagne, dans ce cas, devenait pour lui une possession précaire et difficile à gouverner, car la nation qui était attachée à la famille royale l'aurait suivie de ses vœux, et aurait toujours tendu à se réunir aux colonies d'Amérique ; c'était laisser ainsi à la maison de Bourbon un espoir, une chance favorable de rentrer en Espagne. De plus, la séparation des colonies espagnoles d'avec leur métropole entraînait pour le commerce français des pertes très sensibles, de sorte que Napoléon se trouvait avoir blessé l'un des plus chers intérêts de ses peuples.
Il devait, en conséquence, mettre tout son art à prévenir ces deux dangers. S'il lui était impossible de voiler lodieux de son entreprise, du moins, coimaissant
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les dispositions des hommes à pardonner les crimes heureux, il pouvait se flatter que l'impression de celui qu'il méditait serait fortaiFaiblie, s'il était déjà consommé quand on viendrait à le connaître .
Pour conquérir l'Espagne sans coup férir, il n'y avait qu'un seul moyen : c'était d'y introduire sous les dehors de l'amitié des forces suffisantes pour prévenir ou comprimer partout la résistance. Il fallait un prétexte. Le refus du Portugal de rompre avec l'Angleterre le fournit. IS'apoléon avait eu soin de se ménager ce prétexte à Tilsitt, dans son traité d'alliance avec la Russie, en stipulant que le Portugal, s'il restait en paix avec l'Angleterre, serait traité comme ennemi. Au lieu donc de déclarer la guerre à l'Espagne, il fit avec elle une nouvelle alliance dirigée contre le Portugal'. Ce royaume, après avoir été conquis, devait être, en partie, réuni à la monarchie espagnole, en partie servir à l'infante Marie-Louise et à son fils d'indemnité pour le royaume d'Etrurie qui était cédé à Napoléon-, et enfin une portion du Portugal devait former une principauté pour le prince de la Paix. C'est par cet appât qu'il avait déterminé cet homme à faire signer le traité à son roi .
L'empereur m'avait entretenu plusieurs fois de son projet